LA BOURGEOISIE ET LES HOMMES DE LETIHES
portèrent toutes le caractère d'iiiK' })oléiiii([iie ar- (Icnle.
Lr vieil ('(lifice monarchique toinljait en ruines ; il fallait déblayerle sol de ses débris, afin de faire place à Tédifice nouveau de la jeune démocratie. Chaque homme de lettres se fait révolutionnaire et s(î monire armé du marteau de démolisseur. A Ijas la royauté absolue 1 A bas le clergé avec son intolérance, la noblesse avec ses débauches, la Bastille avec ses tours crénelées et ses cachots sombres I A bas les superstitions, les droits féodaux, les dîmes, le servage séculaire ! Place à la bourgeoisie, à l'intelligence, à la liberté ! place au citoyen ! Romans, drames, comédies, libelles, mémoires du temps, sont empreints de ces idées qui s'étendent de maison à maison et d'homme à homme comme un incendie. Le Dictionnaire philosophique de Voltaire, le Contrat social de Rousseau, V Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert proclament les mêmes vérités et les jettent comme une pâture au sein des masses qui s'en rassasient. Le titre de citoyen, revendiqué par Beaumarchais dans son procès avec Goëzman, produit prcs({ue une révolution.
« A ce nom, si nouveau en 1774, dit Saint-Marc- ■< Girardin, tout change : ce titre inconnu enchante " tout le monde. En le proclamant sur la sellette des « accusés, Beaumarchais réforme les idées reçues. Au « vieux temps, rarement un accusé semblait autre « chose qu'un (jihier de potence^ que le juge voyait (( avec mépris et le public avec indifterence. Devant « un accusé qui se disait citoyen, tout prit une autre « allure... Beaumarchais eut sa part de cette inno- « valion; il fui le [)remierà oser,surlasellettemème,
(58 Mi:i.ANr;i:s poi.iTiorrs i:t litthraires
picndnM'l garder son ranti" 'le rilovdi. I.a cour cl la u ville se liront insci'irc à ICini clic/ lU'auniarchais : « lo prince de (lonli vini linvilci' à diiici-, disant (juil <■ (Mail d'assez ])()nnc maison pour donne!' un exemple (« de la manici'c dont il l'allail liailcr un si i;rand « eiloyen.
« Ainsi, ce mol pi'es(|ue républicain l'éussissait u même auprès d'un })rince roiiemenl attaché aux u pi'érogalivcs du san^* royal, tant était grand l'en- " trainement. »
Les poésies léf>ères elles-mêmes conlribuèrenl à l'œuvre d'émancipation. Elles atlaciuèrent dans un style incisif et saliricjue les abus sociaux, et les coups qu'elles leui* poi'Ici'cid furent d'autant plus meurtriers, ([uc par Icui- loi'in<' Ijadinc elles échappaient au contrôle de la police, et se gra\aicnt |)lus facilement dans l'Ame du peuple.
Du reste, il y a deux catégories bien distinctes dans les hommes de Icllres du xvui'' siècle. S'il y cul d(^s démolisseui's (pii dune main imi^iloyable rcuNci'saicid les vieilles idoles, il y cul aussi des hommes (jui, par la hardiesse de leurs idées, la nouveauté de leurs vues, l'immense ])ortée de leui' science et de leurs ()l)scrvalions, préparaient les éléments de reconstruction sociale. Voltaire, figure cyclique, intelligence universelle, ne domina pas seul son siècle : celte gloire fid pai'tagéc par Monlesipiicu, cspi-it immense, (dici-<-h<Mir infatigable et fécond, qui i)réj)arait l;i ré\ olulion et en consti'uisait d'avance lindesli'iicliblc (''dilice.
Kn conlenqdant celte noble mêlée des intelligences qui comiuenc(» à Voltaire el ([ui finit à Mirabeau, <'l (pii pendant soixante ans tint la t'rance et rt]uro[)e
LA nOURGKOISIi: ET LES HOMMES DE LETT[{ES G)
entière on émoi, OH csl (Vappr (ra(lmirali('n. Jamais peut-être aucun sirclo n'avait encore suhi à nu <i haut degré rinfluence Lttéraire; jamais un si ((niil espace (le temps n'avait vu surgir un Ici houillonnement cridées. On peu! dire que le xvni'' siècle fut ^complètement pclii el raconiu' par ces hommes de lettres, devant lesquels les hommes de guerre et les princes couronnés s'inclinèrent avec respect, ^'oltaire eut sa cour, ses courtisans, ses ambassadeurs ; les palais des seigneurs s'ouvrirent devant les ency- 'clopédistes ; l'Angleterre, par une éclatante exception, abolissait les droits d'octroi en faveur de Montesquieu ; le peuple <le Paris préparait une entrée triomphale au patriarche de Ferney, et jetait trois cent mille couronnes sur les pas du \ieillai'd.
C'est que les littérateurs du xvni'^ siècle a\ aient compris en quoi leur œuvre devait être féconde.
Au lieu de mettre leur intelligence au service d'un parti ou d'une coterie, ils avaient travaillé pour le peuple, ^'enus à une époque de trouble et de dissolution, ils avaient proclamé les droits élei-nels de la raison et de la justice, sans lesquels il n'y a ni morale ni sociétés possibles, u Dieu el la Liberlé! » s'écria Voltaire mourant, en donnant sa bénédiction au fds de Franklin. Cette magnifique devise fut celle de son siècle, comme elle sera celle de l'avenir.
Le génie porte en lui-même une force devant laquelle s'inclinent toutes les autres puissances. A l'époque dont nous parlons, la nation était encore asservie à tous les préjugés ([ui donnent les honneurs, l'autorité et la fortune aux hasards de la naissance. La France, par une éducation de dix siècles, était monarchi(pie et féodale; les hommes de
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Icllros, iiiali^iv l'ohscuiilô de Iciii- naissance, fiirciil appelés à éclairer ses destinées. Aiijourd liiii (pic la démocratie, semblable à une inonilation, a ciiNahi ioiiles les classes, celte influence nous semble toute naturelle ; mais alors il n'en était point ainsi. Voltaire était le llls dun greffier <lu parlemeid ; P)eaumarchais et Jean-.laccjucs Rousseau étaient lils d'horlogers; d'Alembert, al)andonné dès sa naissance sur les marches d'une église, était fds d'un comédien ; Diderot avait pour père un coutelier de Langres ; de sorte que les hommes qui jouèrent le rùle le plus important avaient tous dans leurs veines le sang plébéien.
u Qu'est-ce qu'un noble? Quelqu'un qui s'est donné la peine de naître, » s'écrie Beaumarchais. « Qu'est le tiers état ? Rien. Que doit-il être ? Tout, » dira i)lus tard Siéyès.
Toute l'œuvre philoso])hi(pie du xvni'' siècle est contenue dans ces })aroles. Les principes de l'égalité civile sont hautement proclamés ])ar la bouche de cet homme du peu])le qu'on apixdle Figaro. Figaro^ c'est rinlelUgcncc, l'industrie, l'activité, le travail, et cependant il est valet. Almaviva représente la paresse, la débauche et cependant il est le maître. Ces contradictions sociales, dépeintes dans un style mordant, incisif, tranchant comme l'acier, excitaient les passions populaires : chaque parole de Figaro est un coup de béher lancé par la Révolution.
Pres(jue t(jus les L;i;in(ls (''ci'i\ains du xvni'' siècle étaient morts ipi-unl le mou\(Muent de 1789 éclata.