LE CENTENAIRE DE 1789 LES ÉTATS GÉNÉRAUX. — LE JEU DE PAUME
Cent dix ans se sont éconlés depuis la date impérissable de la Révolution française. A cette dislance, il est plus facile de se rendre compte des événements ({iii devaient bouleverser la société française et changer la face du monde. Comme toujours ce fut la ([uestion des réformes qui préluda au mouvement, el c'est parce que les réformes furent trop tardives ou trop insuffisantes, que la Révolution déchaîna la tempête formidable qui devait tout emporter.
Le lundi 4 mai 1789, les députés des trois ordres s'assemblèrent à Versailles dans l'église Notre-Dame, — l'église cathédrale du vieux Versailles, — et de là se rendirent à l'église Saint-Louis, — l'église nou- \ elle située à droite de l'avenue de Paris.
Le temps était magnifi(|ue, la foule immense^ loul Paris à Versailles, et quand les députés du tiers étal parurent dans leur costume, cravate blanche et manteau noir, comme s'ils menaient déjà le deuil de la Monarchie absolue, cp no fut qu'un cri. un ^ivaL un
76 M!:r.\N(ii:s i>oijtiouf,s i-t mttkraires
salul (le l;i foule ;i r.ivcnir de l;i l'i'aucc (jui })assai(.
■' Le ('(nicoiii-s (!('< sjXM'Ialciii's ('lail ininicnse, ocril -' dans son //isloirc de i A^scinldce conslilufifilc, un " h'-nioin oculaire. Alexandre I.ainelh, dc'pnlé de la .. noblesse. Les rues, depuis le (liàlean jusqu'à « léij^lise Nolre-Danie, élaienl ornc'es de lapisseries <* des (iobelins. Les hahitanls avaient couvei-t des M plus riches étoiles les ei'oisées el les balcons d(* u leurs maisons. Le ( leri^é élail en soutane, grand u manteau, bonnet carré ; les membres de la iio- <« blesse portaient l'habit de soie noire avec la ^('ste i^ de drap d'or et le chapeau à la Henri IV ; les u membres du tiers étaient \èlus d'un simple habit « noir et d'un petit manteau. »
Dans Téglise Saint-Louis, LéNèque de Nancy, M^'de la Farre, député du clergé pour le bailliage de Nancy, prononça un discours rempli d'allusions aux circonstances, et, tout en évoquant la grande figure de la Liberté, eut bien soin cependant de marquer la distinction des trois ordres, quand se tournant vers le roi il lui dit : « Sire, recevez les hommages du (Uergé, les respects de la noblesse et les très humbles supplications du tiers élat. »
Le lendemain, 5 mai, un mardi, eut lieu l'ou.verlure des (Mais gén(M-au\ dans une vaste salle, dite /e,s' Menus, (lomme beaucoup d'historiens se sont ti'ompés sui- renq)hicement de cette salle, nous ajoulei'oiis tprellc (''lail sil u(''e dans laNcnuede Paris, — celle des trois avenues (jui lail face au Palais, — au coin de la rue des ('haidier-, où se Iroiive aujourd'hui le (h'iiarcadèi'e du clieniin de Tel" <le la i"i\(' gauche.
dette salle élait di\is;''e en plusieurs compartiments. U y avait un atelier oîa Ton peignait les décors
ll3l
poiii' le Ihéàlrc du roi el les accessoires pour les fêtes qui se donnaieul auchàleau,el un magasin où onles conservail . On ahallit les cloisons, on ajouta des colonnes, des gradins ; on accrocha des lustres au plafond, et, de cet alelier de décors ou fit une magnifique salle, si vaste (ju'elle coiltenait aisément les douze cents députés et un nombreux public.
Quand TAssemblée, après les journées d'octobre, se transporta à Paris, elle fut fermée et abandonnée. On la démolit vers 1807. C'est aujourd'hui une cour et un quartier de cavalerie.
Vers une heure, les hérauts d'armes annoncèrent l'entrée du roi. Il gravit lentement les degrés du trône ; la reine, qui semblait fort émue, s'assit à côté de lui, hors du dais sur un fauteuil placé plus bas ; les princes autour du roi, le reste du cortège sur les degrés de l'estrade ; le clergé à droite du trône, la Noblesse à gauche et le tiers état en face.
Un grand silence s'établit. Le roi se lève el lit un discours plein de vagues généralités, très ap})laudi cependant. Il se rassied et se couvre. Toute la noblesse suit son exemple. Quelques membres du tiers se couvrent alors, et l'on entend dans leurs rangs : " Couvrez-vous ! » Le tumulte augmentait, quand le roi se découvrit ; et chacun fit de même.
Le garde des sceaux prit ensuite la parole et resta dans les mêmes généralités. Enfin, Xecker lut un discours interminable siu* lélat des iinances du royaume, plein de petits faits, de détails techniques. A 4 heures et demie, le roi leva la séance et sortit escorté de ses gardes.
Ainsi, dès la première séance, le gouvernement se plaçait en dehors des débats des états généraux ; il
ne |>r(''SLMilait aïK'un plan, il iw clu'i'chail |)as à pré- \(>ii' l«'s (liriiciilU's (le la \ (''l'ilicalioii des pouvoirs, il ne trarail pas Ic's cas du vole [)ai' oi'tli'e ou par tôle, il ne dii'iiAcail rien .
Ou peul-(Mro, coninio le penseuL cerlains historiens, a\ail-il riulenlioii de ne rien diriger, afin de multijtlier el non d"a])lanir les ilil'ficultés. S'il avait, accordé si aisément une double représentation au tiers état, c'est qu'il espérait se servir de lui pour arracher aux deux autres ordres la suppression de leurs privilèges en matière d'impôts. L'attitude imprévue du tiers état dérouta toutes ses prévisions. C'est à l'énergie, à l'habileté des députés des communes, comme on les appelait alors, que la nation doit son aH'ranchissemenl.
Étrange coïncidence des dates 1 Le 5 mai 1789 s'ouvrait avec les Etats (lénéraux la période de cet affranchissement ; et le 5 mai mourait à Sainte-Hélène celui qui avait conçu et exécuté la pensée criminelle de confisquer à son profit les bienfaits de cette grande Révolution nationale.
La convocation des Etats ("lénéraux n'avait été que le prélude du grand drame qui devait se jouer quelques années plus tard. Cinq semaines après le rideau se levait sur le premier acte, qui devait être le serment du Jeu de Paume.
Le 20 juin 1789, «jui tombait un samedi, dès cinq heures du matin, un «b'taclieinent d(» gardes françaises, commandé par M. le comte de \'ertan,sort de sa caserne de la place (l'Armes et se dirige vers la salle des Menus, dans 1 aNcnnc i\c Paris. .M. de N'ertan place un poste à la j)oi'te, avec ordre de ne laisser pénétrer aucun député, et des soldats dans tous les
couloirs. Bientôt la vaste salle se remplit d'ouvriers charpentiers qui dressent le dais royal et de tapissiers qui apportent des tentures et des bancs. Partout retentit le bruit des marteaux.
Vers neuf heures, le président Bailly se présente avec ses deux secrétaires. L'officier de garde lui refuse d'abord l'entrée, puis lui permet de pénétrer pour prendre les papiers du bureau, tandis que des hérauts d'armes à tous les coins de rue de Versailles publient la proclamation suivante : « Le roi ayant résolu de tenir une séance royale aux Etats Généraux le lundi 22 juin, les préparatifs à faire dans les trois salles, qui servent aux assemblées des ordres, exigent que ces assemblées soient suspendues jusqu'après la tenue de ladite séance. Sa Majesté fera connaître par une nouvelle proclamation Theure à laquelle elle se rendra lundi à l'assemblée des États.
Peu à peu, les députés arrivent inquiets, anxieux, et se rassemblent par groupes sur l'avenue de Paris. Il pleut à flots. Les uns se réfugient sous un hangar, qu'on appelait la maison de bois, à côté de la salle des Menus ; les autres étendent leurs parapluies, et les conversations les plus animées s'engagent de tous côtés.
Que signifie tout ceci ? Veut-on dissoudre les États Généraux ? disent les uns. Veut-on punir les communes de s'être constituées en assemblée nationale et d'avoir fait acte de souveraineté, en ordonnant la perception provisoire des impôts? Veut-on, disent les autres, empêcher les curés de se réunir à nous, ainsi qu'ils en ont manifesté l'intention devant l'archevêque de Paris ?
Allons tous à Marly, qu'habitait alors le roi, s'écrie-
80 Mi;i.vNr;i:s poi.iTiori:s et T,rrri:i{ \nu:s
t-on. Allons tenir noire séance au \nod même du chûtean ; el si le roi veut se trouver au milieu de nous, il n'aura ([u"à descendre quehjucs mai'ches. — Non, réi)li(iuenl daulres, allons siéger sur la place d'Armes en lace du château royal. Ce sera le Champ de Mai de la l'évolution.
Mais, comme la })luie tondrait t(^ujours de plus en plus fort, on prend la résolulicMi (Taller se luetlre à couvert dans un lieu clos ; ce fut l'avis du !)' (iuillotin, député alors inconnu et qui ne fera que trop parler de lui plus tard avec sa nouvelle machine à décapitation ; Ton se rend enlouré d'une l'ouïe nombreuse dans un jeu de paume de la rue Saint-François, située près de la rue de Satory dans le vieux Versailles, à deux pas de là.
Voilà donc les six cents députés des communes de France, qui, sous cette pluie battante, leurs parapluies ouverts, trempés, crottés, dans la boue et les flaques d'eau, les voilà qui s'engagent, en sortant de la })lace d'Armes, dans la petite ruelle Saint-François, et pénètrent entre quatre murs nus surmontés d'une galerie en bois pour les spectateurs. A droite et à gauche des filets, des raquettes, des balles. (Vest un pau\ re jeu de paume, ([ue celte joui'née du !>.() juin ^ a rendre à jamais célèbre.
Vile on improvise un buic.ui avec une table et (piel(|ues chaises, lîailly donne lecture de la lettre du mar(piis de F)réz('' lui annonçant la séance royale Torche de ne lai-scr cul l'er personne dans la salle des Menus et la suspension des séances. Mounier ouvre alors l'avis qu'en juésence des mesures désastreuses suggérées an roi, les représentants de hi nalion doivent se lier au <alnl ]>nblic et ;inx inhM-(M< de la pa-
trie par un serment solennel. Ce sont ses propres expressions.
Celte proposition approuvée de tous, Bailly le premier prête serment en ces termes, en môme temps que les secrétaires : « Nous jurons de ne jamais nous séparer de l'Assemblée nationale et de nous réunir partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et atVermie sur des fondements solides. »
Tous les membres prêtent le même serment entre les mains du président. Ce ne sont plus des cris joyeux de joueurs qu'on entend, ni des bruits de balles rebondissant contre les murs et renvoyées par les raquettes; c'est un serment solennel répété autant de fois qu'il y a de députés dans la salle.
En ce moment le tonnerre gronde. Les éclairs rayent d'une lueur fauve l'obscurité de la salle. Le vent souffle avec rage et enlève les toiles de la galerie de bois. C'est un spectacle imposant, auquel l'orage ajoute sa note de contrebasse. David l'a reproduit dans son esquisse célèbre du Serment du Jeu de Paume, où l'on voit Bailly debout sur une table, prononçant le serment, tous les députés la main tendue vers lui : sur le devant de la scène un moine, un curé et un pasteur, symbole de l'union des croyances, s'étreignent, et au loin l'éclair scintille et la foudre frappe la chapelle du château de Versailles.
Shakespeare, dans le Roi Lear, dit que les éclats de la foudre sont les éclats de rire du ciel. Sinous interprétons ainsi cet orage, c'est le ciel qui prend en pitié cet infortuné Louis XVl, incapable de jouer le rôle que lui assignent les circonstances et s'imaginant de bonne foi, comme ce chevalier qui mettait son cheval
S2 Mi.r.\\(;i:s poi.rnorns i:t litti:raiiu:s
(Ml li;i\(M< (les tloU <l(' la mer pour !(•< arrrlei", que des hriaiiU (laniics, un M. do Brézc, uuc suspension de séance, une nouvelle séance royale même seront des dii»'ues assez foiies poui" ari'iMci' la niar(''C([ui ni<>nl<\ moule toujours.
I)u sens pour les pclils (h'Iails, le roi eu a\ail assez, pour lc< vues d'ensemhUi i'orl peu, cl du cai'aclère point (lu loul. Timide, craiulil'. livic aux conseils des lins et des auhes. eutii'remeiil dominé par la reine, sans jihui de conduite arrêté, roulant au hasard suivant limpulsion des événements, il se laissait aller au tlot ; et 1(^ tlot l'emporta en trois ans des Tuileries à réchat'aud.
Comme tous les êtres d'un caractère lailjle, il se servait de la ruse poui' soutenir la lutte, à l'aide de ])etits moyens; comédien au suprême degré, ne parlant que de son amour pour le j)euple et ne son- «<eaul (pi'à le trahir, de son resjx'cl pou!' la (constitution et ne pensant qu'à l'cssaisir le pouvoir absolu, il jurait lout ce qu'on voulait, serments sur seiuients, et les reniait tous sans l'a(;(>n.
Mais rcNenons à la fin de la séance du Jeu de l*aume. L'orage calmé, un secrétaire fait l'appel des hailliages, sénéchaussées, provinces et villes, sui\aid l'ordre alphabétique; et cha(|ue député, répondant à son nom. s'approche du bureau et signe le serment (piil a |irononcé. Un S(miI. comme chacun sait (Martin d Auch;, licencié es lois, de la sénéchausséede Caslelnaiidary, signa: npposanl : et sa signature fut conservée, comme pi'eu\e (le lii libei-t(''des opinions.
L'assendjiée, eiilin. s"aj(jurna au lundi 22, en dé* clai'ant que, si la s( ance royale avait lieu dans la salle nationale, tous les meudji'cs y demeui"ei"aient après
le départ du roi, pour y continuer les délibérations et travaux ordinaires.
A partir de cette mémorable séance du Jeu de Paume, les communes marchent de triomphe en triomphe. Le 22, la majorité des députés du clergé vient se réunir à elles dans l'église Saint-Louis. Le 23, seconde séance royale.
Il y a dans la vie des nations de ces quarts d'heure décisifs, où se jouent leurs destinées ; et l'un de ces quarts d'heure sonna quand Louis XVI, quittant la salle des Etals, ordonna aux députés de se séparer de suite. Le clergé et la noblesse obéirent.
Les députés des communes, se rappelant leur serment du Jeu de Paume, restèrent à leur place ; et Mirabeau se levant prononça ces paroles, que chacun connaît, mais qu'il est bon de répéter : u Messieurs, j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présents du despotisme n'étaient toujours dangereux. Quelle est cette insultante dictature ? L'appareil des armes, la violation du temple national, pour vous commander dètre heureux 1 Oui vous fait ce commandement? Votre mandataire ! Oui vous donne des lois impérieuses ? Votre mandataire, lui qui doit les recevoir de nous, qui sommes revêtus d'un sacerdoce polititjue et inviolable!... Je démande qu'en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne nous permet de nous séparer qu'après avoir fait la constitution. »
Alors, M. de Brézé s'avance : « Messieurs, vous avez entendu les ordres du roi. »
K Oui, Monsieur, réplique Mirabeau en marchant
84 MÉLANGES POLITIOIKS KT MlTÉHAIIiKS
fi^romonl à sa rtMiconlro, nous ;ivoii< cnloiulu les intonlions qu'on a suggérées au loi ; et vous qui ne sauriez être son organe auprès des Étais Généraux, vous qui n'avez ici ni place, ni droit de parler, vous nèles pas l'ait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivocjueje déclare que, si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. »
— Oui ! oui ! s'écrient tous les députés.
(( En de telles scènes, dit Carlyle, la minute est la mère des siècles. » La révolution était faite, le tiers état triomphant, le serment du Jeu de Paume maintenu. Déjà, à travers les nuages de 1789, on voyait poindre à l'horizon la lueur sanglante de 1798.
Un des plus grands étonnements des étrangers et des provinciaux qui viennent à Paris, c'est de ne trouver dans la capitale, ni une rue, ni une place publique, ni un simple carrefour qui porte le nom de M. Thiers.
Ils voient en abondance, à chaque pas, s'étaler sur des plaques de marbre des noms parfaitement inconnus, qui n'ont aucun titre pour passer à la postérité. Ils voient même des statues, qui se dressent insolemment en plein soleil, et qui ne rappellent que des mémoires obscures ou banales, mais le grand homme d'Etat, l'orateur éloquent, l'historien illustre, le grand patriote, lancien vétéran de nos grandes assemblées parlementaires, l'impérissable libérateur du territoire, est proscrit de la cité par cette collection d'énergumènes qui siègent à l'Hôtel de Ville, et qui s'intitulent les édiles de la ville de Paris.
Toutes les municipalités parisiennes et tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis trente ans ont maintenu cette scandaleuse pros-
86 mi':lan(;i:s politiquks et littkrmres
ci-iplioii. (ICsl pour lalroisiùnio République une lacho ini'iraral)l('. S'il csl vrai que lin^ralilude des peuples s'expie l('»l on lard, le lé^iine ijui s'en est rendu couj)able ne doit [),{<■ èli'e saii>^ in<jiii(''lude pour son lendemain.
J'ai cru ee|)endaiil, il va quelques années, que celle ini([uité allait èlre réparée. C'était le 5 mai 1889. Le gouvernement était réuni à Versailles pour célébrer le centenaire de la Révolulion. Le président de la C4liambre des députés, qui était alors M. Méline, portant la parole au nom de la représentation nalionale, termina son discours par cette éloquente adjuration :
u Une la France écoute la voix du grand homme « d'b^tat qui l'a le mieux connue et ([ui occupe une « si grande place dans la fondation de notre Iroic< sième République, qu'il est inqioss^ble de parler « d'elle sans parler de lui : j'ai nommé M. Thiers.
" Arrivé à la fin de son Histoire du Consulat et de (' l'Empire, de cet inq^érissable monument élevé par i« lui à la gloire de son pays, bien plus qu'à la gloire t' d'un homme, ^L Thiers laissait échapper, comme «- le testament de son ardent patriotisme, ces admi- « râbles paroles qui devraient être inscrites aujour- « dliui en lettres d'or sur nos arcs de triomphe, car u elles contiennent toute la philosophie de la Révoluu tion et la leçon de cette grande journée : u Si <' grand, si sensé, si vaste que soit le génie d'un c homme, jamais il ne faut lui livrer complètement « les destinées d'un pays... Jamais il ne faut livrer la «' patrie à un homme, n'importe l'homme, n'impor- « lent les circonstances... (Test le dernier cri qui « s'échappe de mon cœur, cri sincère que je vou- II (Irais faire p;n\(Miir au co.Mir de lous les Fruncais,
« afin de leur persuader à tous (ju'il ne faut jamais c( aliéner sa liberté. »
M. Le Royer, s'unissant à M. ]\Iéline, vint, lui aussi, au nom du Sénat, rendre hommage au fondateur de la Iroisif'me République, u au libérateur du « territoire, qui voulut appeler tous les Français à la « réconciliation sur le terrain du relèvement de la c. patrie mutilée, lors({u'il les convia à établir le gou~ « vernement de tous par tous. »
Eh bien ! disais-je le lendemain de cette séance, il importe que ces hommages solennels rendus à M. Thiers ne constituent pas seulement une manifestation glorieuse, sans doute, pour la mémoire du libérateur du territoire, mais dont il ne restera bientôt plus qu'un périssable souvenir.
Admirateur de M. Thiers, fidèle à ses incomparables enseiarnements, fermement résolu à défendre et à propager dans ce grand et noble pays de France, qui ressuscita entre ses mains, les doctrines de celui qui aima d'une égale passion la vérité et la liberté, je demandais qu'il s'élevât dans Paris une statue du premier président de notre République.
Je demandais que sur le socle de cette statue les générations à venir, qui n'auront connu ni les misères du despotisme ni les hontes de l'invasion, pussent lire gravées dans le granit les admirables paroles que le président de la Chambre des députés rappelait le 5 mai, aux applaudissements unanimes des représentants de la vraie France.
Et ce n'est pas seulement un monument de la reconnaissance nationale dont je réclamais l'érection, c'était une manifestation politique d'une haute et significative portée, que j'entendais provoquer.
11 l'aiil (jiic M. Tliiors ail sa slahie à i^u'is, dans ce Paris (lonl il fui l'illuslrc roprésontanl dans les ('liambrcs imprrialos ; dans a^ Paris auquel il a cherehé à épai-tj^ner, avec une inoubliable opiniAlrelé, les douleurs de la ca|)ilulalion, après l'avoir doté de son inexpugnable enceinte ; dans ce Paiis qu'il a recon- (juissur la plus sauvage et la plus criminelle des insurrections ; dans ce Paris enfin, auquel il a donné et conservé à force de sagesse, de patriotisme et de courage civique, le gouvernement des jieuples libres : la Hépublique î
Eh quoi ! Paris pourrait consentir à oublier celui qui, à Bordeaux, tenant tète à une majorité réactionnaire qui prétendait lui arracher son titre de capitale, s'écriait :
u J'ai parcouru rEuro})e. Eh bien ! j'ai vu «jue la « résistance de Paris relevait le cœur de tous nos (( amis en Europe, et pour ma part, je ne pourrais, u sans me faire horreur à moi-même, être ingrat « pour cette grande population qui a relevé la France <( aux yeux du monde entier. Il n'est pas vrai que « Paris ait été toujours Fauteur de la guerre civile en u France. Il en a été plus souvent le théâtre que l'au- ' teur. »
Eh (pioi! les républicains lel'useraient les suprêmes honneurs à Thomme d'Etat qui, le 27 mars 1872, prononçait ces pai-oles inspirées d'un loyalisme politique qui ne s'est pas démenti :
« A (MMix <iui nous accusent de j)ré])aier une solu- « tion monarchicpie, je donne un démeidi foi-mel. Je .' le répète encore une fois, nous avons trouvé la
Républiipie connue MU lait accompli; nous avons « pris le gouveinement avec ce fait. Rien dans
a nos actes ne lendi-a à chan<^er ce l'ait établi.
« Je ne traliirai pas la forme du gouvernement que nous avons trouvée.
(( Je le jure devant Dieu et devant les hommes ! »
Eh quoi ! les conservateurs sincères, ceux qui ne dissimulent pas derrière un masque menteur les plus inavouables convoitises et les ambitions les plus insensées, n'acclameraient pas, aujourd'hui encore, le nom du sage qui, le 12 juillet 1872, faisait cette solennelle déclaration :
« Je ne sais quelle sera la forme future du gouver- « nement ; mais si je puis quelque chose à celle-ci, « ce sera la République conservatrice, — oui ! la Réu publique conservatrice. )>
Non ! non ! Tous les bons Français ; tous les républicains pour qui la liberté est la raison d'être de la République ; tous les conservateurs qui ne sont inféodés ni à des prétendants impuissants, ni au plus méprisable et au plus méprisé des artisans de coups d'Etat ; tous les frères séparés de FAlsace-Lorraine dont M. Thiers a disputé pied à pied et avec une si admirable ténacité le sol convoité par le vainqueur allemand; tous ceux de la Lorraine et tous ceux de la Champagne, qui ont vu leur territoire libéré bien avant l'heure marquée par l'envahisseur triomphant ; tous, tous seront avec nous pour réparer la plus criante, la plus inexcusable injustice dont un peuple ait donné l'exemple.
Lorsqu'après le 16 mai 1877, du haut de la tribune de la Chambre, un ministre insolent essaya de contester à M. Thiers ses titres à la reconnaissance nationale, Gambetta se leva et, désignant d'un geste superbe celui que les réactionnaires coalisés dans
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une haine ('(nnuiune avaient renversé du pouvoir, le i^rand Iribun s'écria : u Le libérateur du territoire, le voilà ! »
Nous voulons, nous, que dans un avenir procliain, sur une des places de Paris, se dresse enfin la statue de M. Tliiers. dont les plus lâches défaillances pourraient seules retarder la solennelle inauguration.
Kt ({ui donc ce jour-là ne s'unira pas à nous pour s'écrier : u Le chef, le fondateur du \ rai parti national, du parti de la France, le voilà ! »
L'appel que j'adressais alors fut entendu. De tous les corps constitués de Paris, de tous les chefs-lieux des départements, de toutes les villes, de tous les cantons, s'éleva un cri d'approbation. Les journaux de tous les partis unirent leurs voix à la mienne ; les journaux radicaux et socialistes seuls firent entendre des cris de protestation et de menace. Mais ce fut surtout dans le monde politique et dans le parlement que s'élevèrent les voix les plus éloquentes pour applaudir à cette réparation tardive. Je reçus une foule de lettres. M. Jules Simon fut le premier à envoyer son adhésion dans les termes suivants :
Oïl a fait un grand nombre de statues dans ces derniers temps. On a élevé des statues à des grands hommes dont la réputation ne s'étend guère au delà de leur arrondissement ou de leur canton. Il m'est arrivé d'avoir avec un ami cette conversation : — D'où venezvous"? — De X. — Qu'avez-vous été faire là ? — C'était pour la statue de M...
— Oui est-ce ?
.. Il est plus difliciie déIcNcr unr statue à M. Thiers qu'à ce monsieur-là. Il ne faut jjas s'en étonner.
Les personnes (|iii vous donneront leur nom pour votre liste feront, en souscrivant, une profession de foi.
Les premières statues de Thiers visaient le libérateur du territoire; tout le monde souscrivait: on n'avait pas besoin de réfléchir.
Aujourd'hui, c'est jjien encore au libérateur que vous élevez une statue; mais c'est surtout au défenseur de la liberté, à l'illustre parlementaire, au gardien de la fortune publique, au patriote toujours en éveil pour l'influence française et la gloire française. C'est en même temps, je le sais, au fondateur de la République.
Cette initiative vous honore beaucoup, et vous avez raison de penser que je m'y associerai avec joie, où et comme vous voudrez.
Jules Simon.
Le lendemain, le vieil ami de M. Thiers, M. Barthélémy Saint-Hilaire, m'envoyait son adhésion à son tour, en m'annonçant qu'une somme de 46.000 francs était déjà déposée à la Banque de France, pour être mise à la disposition du Comité.
Je m'empresse de faire savoir au Comité qui va se former pour l'érection de la statue de M. Thiers, sur une place de Paris, qu'une somme de quarante-six mille francs (46.000 fr.), déposée sous mon nom à la Banque de France, est destinée dès longtemps à cette œuvre de gratitude nationale. Cette somme provient de la souscription ouverte par M. Ménier, dans son journal le Bien public, après la mort du libérateur du territoire ; elle a été formée en presque totalité par des souscriptions à 5 centimes.
Voilà douze ans bientôt que M. Thiers est mort ; et les souscripteurs pensaient que c'est aux pouvoirs publics, organes de la France, de rendre ofliciellement et par un projet de loi, à la mémoire de M. Thiers, l'hommage patriotique qui lui est dû à tant de titi-es.
B. Saint-Hilaire.
A la suite de ces deux lettres, une réunion eut lieu
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à rinsliliil, dans lo cabinet du secivlairo jXM'péluel (11' rAcadémio française, sous la présidence de Jules Simon. Là, on noniuia un ('omilé composé, outre .lnlc< Simon, de MM. l)ar(l()u\, l*)arlhélemy Saintllilairc, l)iel/.-M()nin, l^^)ucher (\i' Careil, 1^'i-ank- Chauveau, IJe Marcère, Lenoel, I^aul de Rémusal, Pressensé. L(''on Say, Trarieux, Séhline, sénateurs ; Casimir-l^éricr. Jules l<>rry, Ferdinand Dreyfus, Ixilu^l. (h'puh's ; Jules Brisson, (leorges Patinol, llug. l\endu, J. li<'inach, })u])]icisles. — Il fut décidé (pi'on organiserait une sousci'iplion nationale dans joute la France, et que les fonds seraient centralisés dans la caisse du Crédit li/onnais, sous le contriMe de M. Henri Germain, président de son Conseil dadininistration.
En même temps les lettres d'adhésion continuaient à pleuvoir de toutes parts. Parmi les plus chaleureuses et les plus empressées je citerai les suivardes :
^V)US l'onnc/ iiii comili' dans le dessein d"(''lever sur une des places de Paris une slalne à M. 'iliiers, et vous moliVez iVen faire ])artie.
J'ap|)rouve foi-t votre initiative, et nous pouvez eonip- In* sur mon plus chaleureux concours.
La Lrloire de M. Thiers appartient à la Patrie, quil a su avei'lir avant le dé'sastre, soutenir pendant la lutte, persoimider dans les joui's de deuil, (pi'il a relevée, lassui'ée, guidée avec une sagacité i»ei'S('>v(''rante, vers le gouvernement nécessaire, et enfin anaclier, par des prodiges dJiahileté et d<' bon s(M1s, à la division, à lanarchie. à rinipuissancc
II a été le fondateur de la H('*publique pai'li'Uienlaire en niènie lemjjs (jue le lil)érateur du territoire.
Il n'est pas permis au parti ré|)ublicain, dans son enseud)le, d'oublier des services (jue Ton peut rpialilier diuconipa l'ai des, des Ie(;ons et des conseils (pi'il est bon
de l'aire revivre, car ils sont ceux de re\p('rieiice ellemême et le temps n'a pu que les confirmer.
On n'a jamais séparé, d'ailleurs, dans les régions que j'ai l'honneur de représenter, le souvenir de la libération du territoire de celui de la défense nationale; en deçà comme au delà des Vosges, on enveloppe dans la même reconnaissance les noms de Thiers et de Gambetta, et l'on se demande pourquoi la capitale de la Répul)li([ue a si longtem])s tardé à réunir ces deux hommes, qui ont tant aimé la ]''rance,dans le même hommage patriotique.
Jules Ferry.
Vous avez choisi un heureux moment pour rappeler à nos concitoyens leur devoir vis-à-vis d'un grand homme qui a aidé la France à se relever, et qui nous a, si souvent et dans un si beau langage, donné des conseils que malheureusement nous n'avons pas toujours suivis.
C'est le nom de M. Thiers qui peut aujourd'hui le mieux rallier tous les hommes modérés, et seule la politique qu'il a })ratiquée de 1871 jusqu'à sa mort peut alïermir la Républi(iue conservatrice qu'il a fondée.