‹ Mélanges politiques et littérairesChapitre 21 sur 67 · L. TaAHiEUX · texte numérisé non relu

L. TaAHiEUX

Japplaudis de loin à Tiniliative que nous a\('/. i)risc (r<juvrii- une souscrijjtion pour réreclion d'une statue de M. Thiersà Paris. Historien, orateur, homme d'État, M. Thiers a joint à tous ces titres, dans ses dernières années, la gloire d'avoir sauvé son i)ays et fondé un gouvernement.

Aujourtriiui encore, son nom va servirde m<d de ralliement pour tous les Fran(^'ais qui aiment l'ordre et la liberté. S'ous sonnez ainsi le réveil des conservateurs libéraux dont M. Thiers fut le chef. .le m'associe de tout co^ur à votre (cuvre, à l'adhésion (jue nous ont d<\jà donnc'e mes amis, et je vous i)rie de vouloir bien m'iiiscrire sur votre liste de souscription.

l)i: Marckre.

\'ons |»oii\e/. nie coiii|tler ;iii nombre des soiiscriplenis ;iii iiioniinieiil de M. riiieis. .l'ai (''b'' préfet de

M. 'Iliiel'> el le |>|-eniief {•('•Norpu'- ;iii •>', lii;ii. De lels souvenirs obli-elil.

A. l'oLt;Hi-H UE Careil.

Je ne saurais trop applaiulir à la patriotique pensée élèvera Paris une statue à M. Thiers, Rien n'est plus opportun que de i'a[)pelei' au pays ce que le grand nom du libéi'ateur du territoire personnifie de libéralisme élevé, de fermeté et de largeur dans une politique de sagesse.

Un tel souvenir est bien lait pour nous persuader que le seul moyen dalïermir la R(''[)ublique est de nous inspirer de l'esprit qui a présidé à sa fondât ion dans des jours qu'on ne saurait oublier.

E. DE Press ENSÉ.

En vous félicitant bien cordialement de l'œuvre généreuse dont vous avez pris l'initiative, de raviver la reconnaissance publique pour la glorieuse mémoire de M. Thiers, je viens offrir mon concours empressé, tant [)our le comité d'organisation que pour la souscrij)tion.

DlETZ-MoN.MN.

L'impression produite par toutes ces adhésions avait été considérable. Lorsque l'organisation du comité fut connue, l'impulsion devint irrésistible. On allait enfin assister à un superbe mouvement national. Des comités s'organisaient partout, le libérateur du territoire, le dompteur de la Commune, allait avoir un monument digne de lui, digne des éclatants services rendus à la patrie. Tous les partis semblaient avoir désarmé pour rendre hommage au grand citoyen, au véritable fondateur de la troisième République.

Mais les radicaux et les socialistes \eillaicnt. Ils avaient d'abord accueilli la formation du comité par des sourires ironiques, par des plaisanteries de mauvais goût. Mais quand ils virent l'élan que prenait la

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inaniro^lalioii, Iciiis sarcasmes se cliane^tTonl <mi colères : leur ruivui' ne connut plus de bornes. Ils ne se conlcnlèrenl pas de lancer dans leurs leuilles toules sortes diniprécalions, ils manileslèrenl linlenlion de s'opposer même par la lorce à l/'reclion de la slalue. Ils allèrent même jusqu'à écrire à la belle-steur de M. "J'hiers des lellres de menaces : on Tavertissait qu'on irait démolir une deuxième fois l'hôlol de la place Saint-Georges; on la menaçait même de se porter en foule an Père-Lachaise, de dévaster la tombe où reposaient les dépouilles mortelles du libérateur du territoire, et de jeter ses cendres au vent.

Ces violences j^i'oduisirenl leur elfel. M"' Dosne se rendit un matin tout éplorée chez M. l>arthélemy Saint-Hilaire, et lui lit part de ses angoisses. Le vieil ami de sa famille se rendit à son tour auprès de Jules Simon et le supplia de ne j)as donner suite au projet du comité. Sa prière fut entendue, et la statue de M. Thiers fut reléguée dans les oubliettes, où elle allcud depuis vingt-cinq ans.

Au fond, M"*" Dosne avait raison, (le qu'il faut à la mémoire de M. Thiers, ce n'est pas un monument dû à des souscriptions privées. C'est une manifestation ('(•Ijilanle du Parlement, [variant au nom de la France, cl vol.iiil par acclamation des hommages publics à celui qui ne désesp<Ma |)as de la foi'iuiie de la pairie au jour «le ses malheur^. Le joui" <>n nous aurons un gouNci'iiemeiil digue de eouq)rendre Tàme <le la nation, M. Thiers aura sa statue à Paris, son nom sera inscrit au Panthéon des grands hommes, et les étrangers ne reprocheront plus à la l'i'ance son ingratitude cl <()]\ oubli.

Y a-t-il une question sociale ? Gambetta prétendait qu'il y avait seulement des questions sociales, mais que la question sociale n'existait pas. J'avoue que je ne comprends pas la distinction. La question sociale se compose d'une foule de questions sociales qui s'enchaînent entre elles, et qui forment ensemble le plus grand problème des sociétés modernes. Guillaume II a à compter avec elle en Allemagne, où son autorité est battue en brèche par le socialisme sans cesse grandissant. En France, les pouvoirs publics sont également aux prises avec elle. De ce côté comme de l'autre côté du Rhin, elle reste la grosse difficulté de l'avenir.

C'est que la question sociale n'est pas de celles qu'on peut résoudre par des discours. Posée à l'origine des sociétés, elle s'est continuée à travers les siècles. Elle a pu subir des transformations successives, mais elle n'a jamais été résolue, et elle ne le sera jamais, car il est dans la nature des choses humaines de progresser sans cesse, sans atteindre jamais le but

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poui'suivi. (Jiioi (|U(* l'on l'as^c, il y aura loiijours dos pauvres, dos nialados.dos ignorants, ol |)aro()nsôquont des niéoonlonls cjiii, moins l)ion parlai^és (|uo les autres, luaiidiionl lôlal social où se i"onoonlrent des^ noniltrousos el de si porpéluellos inogalilés.

Au ])oiid de vue |)liilosopliique, le mal esl donc sans remède : chercher la solution absolue du problème, c'est s'égarer sans profit dans le domaine des utopies. Que l'on entreprenne, si l'on veut, aujourd'hui, la liquidation sociale, que l'on fasse table rase de toutes les situations el de toutes les fortunes, et que l'on procède au partage rêvé par les socialistes, il arrivera toujours un moment où l'ancienne inégalité reprendra ses droits, et la question sociale renaîtra toujours aussi impérieuse, aussi menaciante, aussi insoluble.

Mais si, au poini de vue philosophique, le problème est sans issue, au point de vue politique il n'en est point ainsi. Le législateur a pour mission d'atténuer le mal, d'apporter des réformes utiles, de prendre des mesures pour conjurer les crises et les périls. Il est certain qu'aujourd'hui un malaise profond travaille tous les Etats de l'Europe. Tous les budgets sont grevés de dépenses improductives pour l'entretien des armées j)ormanentes ; l'industrie périclile. l'agi'iculture souIVre ; les impcMs augmentent parloiil (huis <les proportions inconnues, et la vie inah''ii<'no do\ionl i\(' plus en plus difficile. Une perlurhalion profonde règne dans toutes les industries, ol los gièvos. (jui no sonl ([uo les manifestations de cet état maladif, soni à l'élat latent dans tous les centres industriels et manufacluriers, où les populations ouvrières se trouvent agglomérées.

Quelles sont les causes de cette situation ? Il serait trop long de les rechercher, mais ces causes sont complexes. Je crois, contrairement à bon nombre d'économistes, que la trop ^a\^nde extension des travaux pubhcs dans les grandes villes a beaucoup contribué au mal dont on se plaint. Depuis trente ans, les divers gouvernements qui se sont succédé en France n'ont eu qu'une préoccupation, c'est l'agrandissement et l'embellissement des cités. Ces travaux d'embellissement ont été poussés avec une véritable fièvre : ils ont eu pour conséquence d'appeler dans les villes toutes les populations valides des campagnes, de sorte que pendant que celles-ci manquaient de bras, les autres étaient obligées d'élargir chaque année leur enceinte pour loger leur population sans cesse grossissante. Ici l'anémie, là la pléthore. Le malaise dont nous souffrons provient particulièrement de cette rupture de l'équilibre.

Les travaux exécutés dans les grandes villes ont donc eu pour premier résultat d'amener un déplacement de population. Un second résultat non moins fâcheux a été d'obliger les municipalités à recourir aux emprunts, pour payer ces travaux. C'est ainsi que toutes les grandes villes de France, à l'instar de Paris, se sont considérablement endettées. Pour payer les intérêts de ces emprunts, les municipalités ont dû surélever les anciennes taxes des octrois, et même en créer de nouvelles. Cette augmentation des droits d'octroi a eu pour effet de faire renchérir tous les objets de première nécessité. Il était évident que le jour où les travaux seraient interrompus, cette population imprudemment entassée dans les grands centres devait être la première victime de l'imprévoyance des gouvernements.

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Enfin iiujoui'dluii, (|nellc8 ({uo soient les canses qni Font amené, il est inconleslable (jne le mal existe. (".ommeiil ratlt'iiiiei'? (^.omment le guérir?

Assniément les doctenrs ne manquenl pas. 11 y a une foule (lécoles socialisles qui se disent en possession dune panacée universelle, avc^c laquelle elles pr('*l(Midenl pouvoir supprimer le paupérisme et ramenei- làge dor sur la terre. Ces écoles ont des apolres en France, en Angleterre, en Allemagne, et partout où le besoin se fait sentir. Les uns veulent constituer des syndicats d'ouvriers, pour se coaliser contre le capital, qu'ils dénoncent comme le grand ennemi ; les autres veulent détruire la propriété individuelle, et mettre tout en commun sous le patronage de l'État ; d'autres veulent faire disparaître la famille, supprimer le mariage, et arracher les enfants à leur mère aussitôt après leur naissance, pour leur donner à tous une mère anonyme, qui serait la Républiqiu\ Mais ce ne sont là (pu^ des projets chimériques, qui ne résistent pas un quart d'heure au moindre examen.

O n'est pas |»armi de pareils rêveurs qu'il faut chercher la sol u lion de la (juestion sociale. El poui'tant, il va ([uelque chose à faire. A quelle porte frapper? A (|ui s'adi-esser jtour ai'river, sans bouleversement, à un r(''sullal |)rati(pie?

Jlya, j>ai"mi ceuxcjue la question sociale intén'sse, deux cjilégories de persoiuies (piil faut bien distinguer. La jtremière comprend les j)olilici(Mis (pii exploitent le sori.ilisine j)()Mr arriver à une situation j)()liti(iu<'. (le sont <-eu\ qui nOiit rien de conunun avec les travailleurs, <pii oiganisent dans un intérêt personnel les rt'unioii^ pultli(jues, (jui prêchent la

guerre contre la bourgeoisie, et qui excitent les passions populaires pour s'en faire un marchepied. Ceuxlà poussent les ouvriers à l'émeute, et cherchent à faire naître les troubles, mais le véritable but qu'ils poursuivent est celui de leur propre fortune, à l'aide de la misère des autres. Ce sont des commis- voyageurs en révolutions. Ils ne sont dignes d'aucun intérêt, et méritent toute la répression des lois.

^lais à côté de ceux-là il y a les vrais travailleurs, qui se livrent pendant toute leur vie à la besogne et qui, gagnant à peine de quoi vivre, ne pouvant rien économiser sur leur salaire, sont exposés au plus complet dénùment quand la vieillesse et les infirmités sont venues. A ceux-là la société doit quelque chose. L'État, qui est la représentation de toutes les forces sociales, n'a pas le droit de les abandonner.

Sous quelle forme la société pourrait-elle venir à leur aide? Par quelle institution TÉlat pourrait-il concourir à leur bien-être ?

Lorsqu'une famille est bien administrée, elle économise dans les jours prospères, afin de se créer une réserve pour les années de crise. Une nation n'est qu'une grande famille qui doit appliquer les mêmes principes en prévision de l'avenir. Pour créer cette réserve, il faudrait que chaque commune s'imposât chaque mois de 12 centimes et demi par habitant (homme, femme et enfantj, soit 1 fr. 5o par an et par tête.

Or, la France possède environ trente-huit millions d'habitants. Cette contribution, assez insignifiante par elle-même, produirait donc annuellement une somme de cinquante-sept millions, laquelle, se renouvelant chaque année, formerait, avec les intérêts capi-

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talisés au lioiil do qualorzc ans, iiii'' irscrvc de plus dun milliard, (jui soi'ail le vrai |)alriin()iuo du pauvre. Avec celle ivservc on jjouri'ait constiluei- des pensions de relrailc pour les vieillards, (lluuiue commune, en lenips de crise, pourrait pourvoir aux besoins des familles les |)lus nécessileuses, et c(^ serait le plus sur acheminement vers rextinclion du i)aupérisme. Si celle combinaison avait élé appli(piée depuis le commencement de ce siècle, l'épargne accumulée aurait déjà produit l'énorme somme de soixante milliaids. La France pourrait en consacrer une partie à Tamortissement de sa dette publique. Les conséquences économiques et sociales d'une pareille institution seraient incalculables.

I^our réaliser celte pensée, que l'audrait-il? La création en France d'une troisième institution (jui s'appellerait : l'Assurance Nationale.

Au commencement de ce siècle, pour venirenaide au commerce et à l'industrie, pour faciliter les échanges et pour donner un nouvel essor aux transactions commerciales limitées faute de capitaux suffisants, on créa la Banque de France. L'on sait quelle puissance et quel développement a atteint cette institulion(pii répondait à un vrai besoin national.

Plus lai'd, pour rendi'e sei'vice à la propriété foncière et pour larracher à l'usure qui la dévorait, on a créé le Crédit foncier de France. Cet étaljlissemenl, qui est aujourdhiii une des bases les jdus puissantes de noire (-nMlil. a |>iis en (|M('l(|ues années une extension qui va grandissant chaque jour. Sa création, comme celle de la Hancpie de France, concourt également à l'expansion de la richesse nationale.

11 s'aij^it maintenant de mettre le travailleur à l'abri

des crises qui peuvent Tatteindre, et de créer une vaste caisse de prévoyance qui, moyennant une légère contribution prélevée sur chacun, assurerait l'avenir dos classes ouvrières. Il faut pour cela que l'État autorise sans retard la création de l'Assurance nationale. Une pareille création n'a rien qui ressemble à une utopie. La perception de la cotisation individuelle n'occasionnerait aucun frais; elle serait faite, comme toutes celles des autres impôts, par les soins du percepteur. Dans le cas où l'État, par principe, ne voudrait pas se charger de l'administration de ces capitaux, il pourrait en charger une société qui fonctionnerait sous son contrôle, et dont il nommerait les gouverneurs comme il le fait pour le Crédit foncier et la Banque de France. %

Je recommande ce projet à l'attention de nos législateurs. C'est le meilleur moyen de couper court aux grèves, aux émeutes et aux révolutions. La bourgeoisie française, je n'en doute pas, serait heureuse de concourir à la fondation de cette caisse d'assurance, car, en assurant l'avenir des travailleurs, elle s'assurerait elle-même contre la violence de leurs revendications.

La création de l'Assurance nationale serait d'une application extrêmement facile. Elle permettrait de venir en aide aux travailleurs sans recourir à de dangereuses expériences, et sans exposer l'ordre social à de terribles bouleversements. Mais ce sont précisément les bouleversements que cherchent les entrepreneurs de grèves. Il y a donc de sérieuses raisons pour croire que nous ne sommes pas encore près de voir fonctionner cette utile institution.

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