I.ÎE TASSE MOURANT
Pour honorer ranioiir, le génie et la gloire,
Le Capitole ouvrait les portes de l'histoire,
Et le Tasse proscrit, errant, persécuté,
Entrait après sa mort dans l'immortalité...
Depuis le vieil Homère à l'époque où nous sommes,
N'est-ce pas là toujours le destin des grands hommes ?...
Le soleil se (-(micIi;!! I cl -^cs dciiiicrs rayons (lliss;ii('iit riirliveiiK'iil sur le s(»iiiiiiel des mollis. Le soii', avaiil-coiirciir des IriirlH'cs profoiidcs, (-ôniiiic un voile léi4"er s'(''len(lait siii' les ondes; L'oiseau eessail au loin ses chanta liaiinonieiix, Kt les astres des nnils suspendus dans les cicux, P'iamheaux uiyslt-i'ieiix du \asle sanehuiire. Connue un rci^^ard d'ainoin' épaïu'linieid leur luiuièi- Le zéphyr itarlnnu'' d'odoranles senleurs Jouail dans les rameaux des orauifers en lleius, Kt lum'uiui-ail toul lias sa plaiide a('rieuue Sur les bords encliaiih'-s de la niei- illyrieune.
Nul liruil dans le lointain ne Irouldail les échos... Comme im<' nnhlr fée assise au sein des Ilots, N'enise, le iVoid ceiMl d<- Ll.inches aui'iMdes, Monlrail à Ihori/on ses nmrhres, ses eoup<des, Ses temples mei'veilleux, ses riches monumenls, Ses spleiidides palais aux dômes «'clalants,
UNE MIT A VEMSK 149
Ses ponts, ses minarets, anx [tonii)enses fac^ades, Ses plaees, ses granits, ses mille colonnades, Et son golfe riant dont le Ilot calme et donx \'enait comme nn amant embrasser ses genoux...
Gondolier! prends ta Ijarque. et sur le Ilot qui penche. Tant que le ciel est })ui\ suspends ta voile blanche! Comme un chant éolien le souftle des zéphyrs Exhale sur les Ilots d'harmonieux soupirs. Je veux, je V(Mix encor sur ces riantes grèves, Égarant mon esprit et promenant mes rêves, Réveiller les échos des rivages déserts Et comme aux anciens jours évoquer des concerts...
Mais, hélas! vainenuMd dans sa douleur amère,
D'un passé qui n'est plus on i'ouille la poussière...
Le malluMU', prodiguant son l\ i-aimique alTront,
Comme un souflle de mort a i)assé sur son front.
Eantome évanoui, dont l'ondire et le mystère,
De même qu'un long crêpe entourent le suaire,
Venise, d'aulrtMois pocMique land)eau.
Est une i)àle reine étendue au tombeau.
Et sa majc^sté sainte et ses droits séculaires
vSont souillés nuit el jour par des mains mercenaires.
Le sommeil de la toml)e a renqdacé les chants; On n'entend plus le soir les concerts des amants. Son beau }iort autrefois pavoisé pour les fêtes Pleure ses matelots partant pour les conquêtes ;
ir»0 Mi;i.\N(.i:s porjriorHs i;t litti;hmhks
Miilil(''s ]);ir le Iciiips, ses ((rirucillciix vaisseaux
()iil ccss»'' de Nnijriici' dans ses limpides oaiix.
Le l{iall(» n a plus ses légères gondoles,
Cai'iiaval, ni plaisirs, chansons ni danses jolies;
Le Pi'ad<» ne voit ])lns, loin dn monde le soii',
Les couples amoui'eux' sous ses l)os(pirts sasseoir ;
L'écho ne redit i)lus sous les ])ei'ceaux d'Élise
Les longs serments d'amour emportés pai- la hrisr...
Bercé i)ar le zéphyr et j)ar les lieds amers.
Le nautonier, la nuit, égaré sur les mers.
Ne l'ait plus retentir dans sa langue sonore
Les purs et doux refrains de Pétrarque et de Laure.
Il ne fait j)lus entendre au déclin des beaux joui-s
Le poème plaintif du Tasse et ses amours...
Tout est changé... L'oubli, le deuil et le silence
Enveloppent Saint-Marc comiiic un linceul imuuMise.
Le doge ne va i)lus sur son banc triomidud
Confiera la mer son anneau nuptial,
Et le golfe pleurant ce j)oétique usage
Se revél d'un long deuil en signe de veuvage...
Pouilaid. comme aulrefois, ses cieux sont constellés.
Comme un vasie mii'oii' ses llols soûl <''loil<''s.
Sa poéli(pie mer sons la brise ([ui passe
Réllécliil tlans s(»n sein tous les feux de l'espace.
Et, dans le fi-oid eei-cueil (Ml Ton veut l'endormir,
On sent la vie eneor p.ilpiler (d fi'('Muir...
Si i)arfois en levant dans une nuit sereine
Elle entend des doux sons de musicjue lointaine;
Si, dans le vagiUM'Iau iruu sommeil agité, Retentit auprès d'elle un chant de liberté, Soudain elle frémit dans un transport sublime : Sur sa couche de mort son cadavre s'anime, Et les rugissements échappés de ses flancs Viennent glacer d'effroi ses oppresseurs tremblants.
Ombre sainte! Ombre auguste!... 0 Venise, courage! Le jour, le jour viendra... Pour venger ton outrage Le Dieu des nations veille sur tes destins : Il est un Josaphat pour les peuples éteints!... En vain depuis trente ans le Croate perfide A placé sur ta bouche un bâillon homicide ; Pour sauver de tes droits les immortels lambeaux, Le lion de Saint-Marc surgira des tombeaux. Alors tu reprendras ton sceptre et ta couronne. Et sur tes golfes bleus, à lombre de ton trône, On verra refleurir sous ton ciel enchanté La sainte poésie avec la Liberté ! ! !
Juillet iS5A.