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L EGLISE ET LES HOMMES DE LETTRES

Lorsque les idées de la Réforme eurent pénétré en l^'i-ance, il se fit, comme en Allemagne, un immense travail dans les esprits. I^es hommes de lettres s'enrolèreid avec enlhousiasme sous la bannièi-e nouvelle; ils ({uillèrent la robe et le froc et se firent laupies. De ce moment, la société fut partagée en deux camps. L'élément <ivil cl l'élément religieux se rencontrèrent face à face, et furent fort surpris de se trouver ennemis en se voyant pour la première fois.

Deux hommes surtout se firent les vaillants champions de l'esprit philosophicjue et révolutionnaire : ce furent Montaigne et Rabelais.

Rabelais eut pour aïeux dans ranti({uité Aristophane et Lucien, et pour petits-fils, Molière, Voltaire et Beaumarchais. Ce fut un de ces immortels rieurs <pii, sous une apparence frivole etlégère, cachent une })ensée profonde, et qui d'une main hardie, aux refrains d'une chanson bachique, promènent la faux du ridicule dans le domaine des vieux })réjugés. Venu <lans un siècle de foi aveugle, mêlé de bonne heure à la vie des moines, il comprit tout ce qu'il y avait de démoralisant dans cette existence oisive des cloîtres.

Il résolut d'affranchir la société de cette tutelle. Mais les corporations religieuses étaient alors toutespuissantes: les attaquer de front, c'était s'exposer aux persécutions et aux supplices. Ce n'est (ju'à la faveur du déguisement qu'il se décida à entreprendre sa mission.

Le roman était alors un genre peu connu en France : Rabelais en fut le véritable créateur. Chacun des titres inventés dans sa burlesque épopée fut une spirituelle peinture des divers ordres de l'Etat et des conditions ditïérentes de la société, son œu\re fut

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une s;mj4lanl(' s.ilii'c ('(^iilrc les alms de son Icni])--. (li'aii(li;onsi('r, (iarj^anliia, Panlagriiol ri'pic'scnlciil la hoiiU'v, la force o[ riiilclliij^ciice ; Pici'ocliollc, la lyraniiic; Pamir^c, la capacili'' nnivcrscllr ; le IVrro JcNiii (les Enlonmicuros, Ihomme de racLion ol de coups do main. A travers chacun de ses voiles transparents, la |)enséi^ de Tau leur se la il jour, et, à chaque coup ([uil porle, il se lail une décliirui-e dans les j)réju^és séculaires de la nation.

Autour de ces acteurs principaux se groupent quelques personnages secondaires. Bridoie représente la justice civile, l^our juger les procès, ce digne magistrat ne connaît pasde meilleur moyen quede s'en rapporter au sort des clés. Grippeminaud, c'est la justice criminelle ou le Parlement, auquel Rabelais reproche sa vénalité et ses lâches complaisances. Jean des Entommeures est la peinture vivante des mœurs relâchées des moines. Fort, robuste, intrépide, ce brave capucin ne sait que boire, manger et se battre.

L'impitoyable sarcasme de Ha bêlais s'atla(pie à toutes les puissances. Il s'adresse tour à tour aux j)hilosophes, aux médecins, aux avocats, aux poètes, et la société tout entière vient j^oser devant lui. L l'église romaine, qu'il regarde comme la mère de la tyrannie, retjoitdans sonli\i'e le nom d'Ile sonnante. Le l'idicnlc l'uisselanl de la plume de l'écrivain submerge, comme une lave ardente, les pratiques religieuses, les mystères les plus redoutés, les dogmes teri'ibles (jui. pendaiil plusieurs siècles, a\aienl lenu le front des peuples conrlK' aux pieds de la j)nissance ecc|('siasti([iie.

iJu reste, llahelais In! riiomine de ses livi'es; il

lS-:glise et les hommes de lettres ^ij

poiia en chaque rliose cet esprit caiisticjuc et l'îiillcuiqui a fait de lui un type si original.

« Je n'ai rien, écrivait-il dans son testament, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. »

Curé de Meudon, sa figure est restée comme le modèle de ces bons curés de campagne, qui visitent leurs paroissiens, trinquant volontiers avec eux, et permettent aux jeunes (illes d'aller le dimanche danser dans le bal champêtre au son du tambourin. Sa mort l'ut digne de so vie; il s'en alla comme il était venu, le visage souriant, avec cette douce et calme philosophie qui présida à chacune de ses actions.

Quelques instants avant d'expirer, il répondit au page envoyé parle cardinal Dubeilay:

<( Dis à iMonseigneur l'état oii tu me vois, .le m'en vais chercher le grand peut-être. »

Montaigne joua un rôle plus grand encore que Rabelais : son influence comme homme, comme philosophe et comme écrivain fut immense.

Montaigne se forma de bonne heure à l'école des philosophes de l'antiquité. \i la science, ni la politique n'attirèrent spécialement ses investigations : il ne chercha point à pénétrer le mécanisme des gouvernements. Tous ses efforts furent dirigés vers la connaissance intime de l'homme, de ses facultés, de ses destinées, car, à l'exemple de Socrate, il élait convaincu que l'homme n'avait rien de plus inconnu autour de lui que lui-même.

Après avoir étudié Ihisloire, il fit comme Platon et Pythagoi'c, il alla chercher chez les autres peuples, dans ses voyages, d'uliles comparaisons et une connaissance approfondie de la nature humaine.

40 MKi.AX.iis i'(ii.ninri:s i:r i.nri;ii\iiu:s

11 a\;iil (''h' hmi' à loin' jj,(M»lilli(>iniii(' de la clKUiihi'c' (lu r(ti cl sccivlaii'c de Marie de Mrdicis. 1 )(''i;()ùlé de la vie |)oliti(|iie après le massacre de la Saiid-lkirlliéleniy. il <iiiilla la eoiir. cl so relira à l'A^c de Irenleneul" ans daii< son domaine du P<'>i"ii;()rd. Ce fui là, an milieu du silence tles clianî[)s cl du niui'inure des l)ois. si |U(t|)ices aux pocli(iues recueillcmeuls de làmc, ([uil se mil à composer, joui" par jour, sans ordi'o, sans })lau arrêté, dans un slyle inimilable, le livre immortel des Essais.

Ce livre des Essais est un ouvrage vraiment étoniianl (d prodigieux, si on se reporte à Tépocpie où il parut. Jamais depuis l'époque de Platon, philosophie })lus hardie el plus })roronde n'avait vu la lumière.

Monlaigne travailla huit ansàceli\re; j)endant ces huil années, il resta étranger aux luttes des partis, aux inli'igues de la cour, puisant dans la solitude ses inspirations fécondes. « Les Essais, nous dit \'ille- (.< main, ce monument impérissable de la plus saine « raison et du plus heureux génie, ne furent pour « Montaigne qu'un amusement facile, un jeu de son « esprit el de sa plume. Heureux l'écrivain (jui, as- « semblant ses idées comme au hasard el s'entrele- « naid avec lui-même sans songer à la postérité, se <« l'ail ce|)endaid écoulei" d'(dle I On lira toujours aNcc « plaisir ce ({uil a produit sans etloi'l ; toutes les ins- « |)iralions de sa j)ensée, fixées à jamais par le style, " pas:~eront aux siècdes à venii". (Juel fut son secret ? « Il s'est mis tout entier dans ses ouvrages : il jouira " donc mieux (pie pcM'sonne de celle iinmorlalilé (pie " donnent leslcllres. |)uis(ju"cn lui riiomme ne sera «' jamais sépar('' de l'écrivain, et (pie son caractère t< ne sera pas moins immortel que son talent. »

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Lo succès de ce livi'o fui iiiimcnso. Il lui Ifiidiiil dans loules les langues, cl loul homme inlelligenl nu xvn'' siècle voulut en avoir un exemplaire. Sa publication fut un magnifique écho répondant de ce côté des Alpes aux cris de liberté poussés en Allemagne par. Jean Huss et Martin Luther.

Quoique vivant au môme siècle, un abîme profond semble séparer Rabelais et Montaigne, et pourlant chacun travailla à sa façon à la même œuvre. Rabelais, en attaquant les abus, les préjugés, les superstitions, fut avant tout le démolisseur de la société du moyen âge, société vieillie qui tombait en lambeaux, et qui n'attendait que le coup de marteau de l'ouvrier pour crouler de toutes parts. Montaigne fut surtout l'homme de l'avenir. Moins occupé à démolir qu'à construire, il avait entrevu bien loin devant lui, à travers les nuages de l'horizon, une civilisation reposant sur des bases nouvelles, et son génie, devançant les siècles, préparait de longue main les matériaux de la Révolution française.

C'est surtout dans le style que cette différence est frappante. Le style de Rabelais, si varié, si pittoresque, si expressif, porte en lui une allure toute gauloise ; celui de Montaigne, hardi, piquant et sévère, revêt au contraire une forme toute française. Le premier aura pour successeurs Molière et La Fontaine ; sous le second on voit déjà poindre la prose de Pascal, de Bossuet et de Montesquieu.

La lutte de l'autorité entre l'Église et la Réforme rempHt tout le xvi»^ siècle. Cet antagonisme fut vif dans les esprits, et se traduisit dans les écrits du temps par une polémique ardente.

La Boélie, que l'amitié de Montaigne a rendu

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(•(''Irhrc, cuira dans la Wvc cl |)iil)lia, à dix-liiiil ans, son Ti'dilc (le Id serritude volontaire. Ce livre, quo Monlaii;iH' «lisait (Mi'il en riionnour de la liberté contre les tvrans, l'ut en eird le monument le J)1lis liai'di de la lil»eil«'' au xvi*^ siècle : c'est \m ai)pel fait au peuple })our rcxciter à briser ses chaînes et à l'enNcrser ses oppresseurs, en lui découvrant la supérioi'ité de sa force.

c< Soyez résolus, dit la Boélie, de ne plus servir voli'e maître, et vous voilà libres ! Je ne veux ])as que vous le poussiez ou Tébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre... Celui qui vous maîtrise n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a (juun corps et n'a d'autre chose (jue ce ({u'a le moindre homme, sinon qu'il a plus que vous tousTavanlage ([ue >ous lui laitespourvousdélruire. D'où a-l-il pris tant d'yeux dont il vous épie, si vous ne les lui donnez ? Comment a-l-il tant de mains pour vous frapper s'il ne les prend de vous ? Ses pieds, dont il foule vos cités, d'où les a-l-il, s'ils ne sont les vôtres ? »

Cet ouvrage est écrit en enlier de ce style ferme et concis. La tyrannie y est souftletée en plein visage, et la liberté y est proclamée avec ime maie fierté. « On ci'oirait lire, dit Villemain, un manuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome, sous la statue brisée du plus jeune des (Iracques. » C'est ce livre que .l.-.I. liousseau reprendra en sous-main deux cents ans plus tard |)our écrii'e son Contrat social.

Les progrès de la })hilosophie ne furent pas les seules conquêtes des hommes de lettres du xvi" siècle,

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