LES CHANTS DES MONTAGNES
Les mélodies nées dans les pays des hautes montagnes, dans les solitudes ou les déserts, ont un caractère particulier qui présente à l’âme l’image de l’infini. Des intervalles mineurs; pas d’accords pleins et sonores, pas de cadences achevées; la chute manque; la voix reste .suspendue, et exprime cette sorte de mélancolie, ce sentiment de désir qu’éveille et que laisse dans l’âme la contemplation de l’immensité. Ce qui caractérise encore ces chants, c’est de soutenir, de filer très longtemps les sons; il y a des points d’orgue à perte de vue. Le son se prolongeant va se perdre et mourir au loin, dans le vague, dans l’infini. Enfin, ils ont un mouvement lent, un rythme peu marqué, parce que le rhythme marqué s’attache aux mouvements rapides, décidés, aux contours arrêtés, et que l’horizon lointain n’a pas de formes précises. Cette influence de la nature éveille chez les peuples les plus différents un sentiment moral analogue, et donne un cachet de ressemblance à toutes ces mélodies, malgré la différence des lieux, des langues et des civilisations.
L’ingénieux symbolisme, et quelles délicates analogies retrouvées entre le caractère de ces mélodies et l’aspect des montagnes!
Nous aimerions à citer tout entière une belle page datée de la vallée du Tech, aux environs de Céret, du 25 août 1858. Au détour d’un chemin qui serpente à micôte, tout d’un couple jeune voyageur aperçoit une ligne brillante. L’horizon s’élargit, se recule, s’éclaire. C’est la mer, c’est la Méditerranée! Il la voit pour la première fois et sans s’y attendre. La voilà donc cette mer qui baigne les plus beaux rivages de la terre; qui a vu naître, se développer, passer, se croiser., s’échanger sur
ALFRED TONNELLE. 191
ses rives toutes les civilisations grandes, délicates, précieuses de l’humanité; cette mer qui eut vraiment le coeur et le charme du monde. — Il faut savoir borner môme ses plus nobles plaisirs. Tant d’autres pages nous sollicitent, celle-ci entre autres qui, pour le sentiment, semble une élégie détachée de quelques feuillets inédits de Lamartine. « 0 tranquillité, ô douceur insinuante et triste, ô calme de la lumière, du ciel, de l’atmosphère d’automne! h — Mais en voici une que nous citerons, en l’abrégeant toutefois, et qui me parait une merveille de grâce mélancolique :