L’ATTRAIT DE L’EAU
(Écrit après une promenade dans une île de la Loire. — 13 février 1857.)
Être le petit poisson, pour se plonger dans ces abîmes transparents, dans cette lumière, celte clarté liquii^ qui pénètre jusqu’au fond! Être la goutte d’eau, pour couler dans des espaces sans fond et sans bornes, perdu, abîmé, absorbé!
C’est le besoin de l’âme de se noyer et de se perdre dans quelque chose de plus grand que soi. Le pêcheur de Goethe....! Cet admirable sentiment de la vie de la nature qu’aucun peuple n’a eu comme les Allemands, les Grecs l’ont senti, l’ont personnifié; mais le sentiment moderne est supérieur. Comparez le mythe d’Hylas et le pécheur de Gœthe.
.... Ce bouillonnement de l’eau infatigable, inépuisable (divin et éternel, auraient dit les Grecs)! Ces eaux qui ne s’arrêtent jamais et se renouvellent toujours, se précipitant constamment dans le même mouvement, vague après vague, se gonflant, se brisant, écumant, résonnant de la même façon, sans se lasser ni se reposer! Quelle force les pousse! quelle unité puissante les anime ! On conçoit l’admiration et l’adoration des anciens devant ces forces de la nature. Ils les expliquaient par des êtres à leur image. De celte conception concrète à la conception moderne plus abstraite, à ce mouvement de la nature conçu comme le résultat de forces mystérieuses et d’une vie secrète qui pénètre toutes choses, il y a progrès;
progrès dans la vérité et la poésie; non parce que les causes sont plus connues, non parce que l’esprit humain a passé du surnaturel à une explication naturelle; mais progrès, au contraire, parce que le mystère est plus grand, et envisagé plus en lace, plus accepté.
C’est le supplice et le besoin de l’homme de se sentir entouré de mystères. 11 sent qu’il ne peut se suffire. 11 a soif de quelque chose qui le surpasse, et, malgré ses conquêtes, il se sentira toujours petit devant ces grandes forces. Si son esprit avait tout pénétré, tout éclairé, tout amené au niveau de sa compréhension, s’il n’avait plus rien devant quoi se sentir petit, il ne pourrait plus vivre; il prendrait le monde en singulier dégoût pour ne pas valoir plus que lui, si misérable et si faible.
Aussi le progrès ne consiste pas à détruire le mystère, mais à le grandir. C’est pourquoi je me figure que lorsque ce globe sera connu et exploré tout entier, et qu’il n’y aura plus de recoin lointain ni fabuleux qui nous agrandisse les proportions de notre demeure, l’humanité ne pourra plus l’habiter; elle y étouffera et s’v desséchera.
Telle est l’admirable unité de cette vie intellectuelle et morale dominée, animée par l’idée et le sentiment de Dieu. Dieu se rencontre au terme de toutes ses aspirations, de tous ses rêves, de toutes ses jouissances. C’est une âme profondément religieuse. Comme frappée du pressentiment d’une mort prématurée, elle s’exerce de bonne heure au détachement des plaisirs même légitimes et des biens les plus innocents de ce monde. Elle se reproche parfois comme une sensualité la délicatesse de sa vie : elle se prépare à ce coup terrible qu’elle sent comme suspendu. Le texte presque perpétuel de ses méditations, le fond de sa pensée qui revient à chaque instant et presque à tout propos, avec une insistance vraiment touchante dans un jeune homme si favorisé de la vie, c’est la fuite des jours, la fuite de toutes les choses aimables et belles de cette terre, la jeunesse, l’amour, l’appel énergique et incessant à un retour sur soi-même, au
ALFRED TONNELLE
recueillement de cette vie dispersée, dans la vie pleine, toujours identique à elle-même; la considération de l’immuable et du divin en face de ce temps morcelé et fugitif. On dirait qu’il n’osait rien entreprendre sur cette terre, tant il sentait que son passage y serait rapide. M. Heinrich nous raconte qu’un jour, à Ludion, il reçut une lettre de sa mère qui l’engageait à songer au mariage. 11 hésitait, nous dit-on, partagé entre le désir de sa mère quiparfois aussi devenaitlesienetcette ardeurde voir et de connaître qui l’eût entraîné par moments jusqu’aux extrémités du monde. Emu de la lettre de sa mère, il rentra dans sa chambre, et imitant involontairement le tour de langage de son livre de prédilection, Ylnterncllc Consolation , il retraça les mille pensées contradictoires qui l’agitaient sous la forme d’un long et sublime entretien entre son âme et Dieu. « Mon père, disait-il, j’ai souvent rêvé que le bonheur et la perfection de cette vie seraient d’avoir un centre où se rattacheraient toutes mes pensées, toutes mes espérances et mes souvenirs; déconcentrer mes affections sur un être tendrement aimé, de borner tous mes vœux dans un foyer, dans une famille, et de ne pas laisser s’égarer mes désirs ou mes rêveries hors de ce petit horizon et de ce lieu unique de la terre. — Puis, d’autres fois, croyant planer plus haut, j’ai souhaité d’être seul, libre et sans liens, pour parcourir le monde en tous sens, pour m’abreuver à toutes les sources de beauté qu’il présente, et élever mou âme sur tous ses hauts sanctuaires. J’ai tremblé à l’idée qu’il y eût un coin de ces spectacles, un coin des œuvres de Dieu et des créations de l’homme qui échappât à ma recherche curieuse. — Mais, derechef, j’ai pressenti le vide et la lassitude de cette course errante, de cette variété qui se répète, et de cette fatigue qui doit saisir l'âme isolée, perdue dans cet espace à la fois trop vaste et trop étroit
pour elle, trop divers et trop monotone. L’image et la promesse de ces deux bonheurs se sont partagé mon âme et s’y sont combattues. Et je me suis plaint de cette vie, qui est trop courte pour être complète, et qui nous impose des regrets, parce qu’elle exige un choix ; j’ai pensé qu’il faudrait deux vies pour satisfaire ce double besoin dont mon cœur ne peut se résoudre à sacrifier aucun... »
Cette lettre était écrite le 23 juillet 1858. Le 14 octobre suivant, Alfred Tonnellé avait cessé de vivre. Dieu avait choisi pour lui.
Je me suis effacé, autant que j’ai pu, entre le lecteur et cette intelligence que j’ai voulu lui faire connaître dans sa sincérité et dans sa grâce. Je l’ai laissée parler elle-même, et presque toujours je lui ai emprunté l’expression résumée de cette vie si active par la pensée, si curieuse de tout ce que la nature et l’art ont de noble et de beau. J’emporte de cette lecture, consacrée par la mort, une consolation souveraine. J’ai la conviction qu’Alfred Tonnellé fut heureux. Il se répand dans chacune de ses pages, même au milieu des expressions les plus mélancoliques, je ne sais quelle sécurité et quelle sérénité qui élève et rassure. On sent que cette âme vécut en paix avec elle-même. Bonheur bien rare à une époque comme la nôtre, où les intelligences sont non seulement divisées entre elles, mais en elles-mêmes, où chaque conscience se déchire et se torture dans cette anarchie d’idées que la plupart d’entre nous cachent sous la surface indifférente ou frivole de la vie. Il nous a semblé qu’il serait d’un grand intérêt, en face des incertitudes douloureuses qui caractérisent ce temps philosophique et religieux, de peindre une âme assurée dans sa voie, et de montrer ce bienfait suprême, cette récompense plutôt (car ce bienfait n’est pas gratuit), la paix des idées dans un noble cœur.
UN MORALISTE INEDIT