‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 12 sur 56 · M. DOUDAN D’APRÈS UNE PUBLICATION RÉCENTE · texte numérisé non relu

M. DOUDAN D’APRÈS UNE PUBLICATION RÉCENTE

Mélanges et Lettres de M. X. Doudan , avec une introduction par M. le comte d’Haussonville et des notices par MM. de Sacy et Cuvillier-Fleury.

C’est toujours une épreuve délicate pour un uoin de sortir de la pénombre d’un cercle intime, propice aux engouements et aux illusions, et de passer brusquement au grand jour. Cette épreuve, le nom de M. Doudan vient de la subir et d’en triompher. On ne pouvait craindre raisonnablement que la faveur, j’allais dire la ferveur de dévotion intellectuelle dont cet esprit était entouré dans quelques salons, fût une pure illusion de coterie. On avait, pour se rassurer à cet égard, quelques-uns de ces pressentiments éclatants qui avertissent ou devancent l’opinion. Sans prendre au pied de la lettre l’hyperbole de M. Cousin, s’écriant un soir « que personne depuis Voltaire n’avait eu tant d’esprit, » pour s’expliquer à luimême sa surprise d’avoir trouvé un champion capable de lui tenir tête, on avait beaucoup remarqué, vers 1860, une note de M. Sainte-Beuve jetée au bas d’une page des Causeries du Lundi, où il révélait au public sous ce nom ignoré « un de ces esprits délicats nés sublimes, nés du moins pour tout concevoir, et à qui la force seule et la

patience ont manqué ». Plus d’une aimable indiscrétion de M. Saint-Marc Girardin, de M. de Sacy, deM. Cuvillier- Fleury, d’Hippolyte Rigault, était venue nous avertir qu’il y avait là un observateur d’une rare finesse, une intelligence toujours en éveil sur les hommes et les choses, quelqu’un, en un mot, qui n’était facilement dupe ni des autres ni de lui-même. Malgré tout, parmi les amis survivants, il pouvait y avoir des appréhensions, non sur la sympathie publique, mais sur le degré de cette sympathie.

Le jour où parut ce livre qui allait dire le dernier mot de cet esprit et déterminer son rang dans l’opinion, j’ai recueilli l’écho de plus d’une prévention défavorable, soit dans le public, qui n’aime pas que l’on se défie de lui, soit de la part de quelques juges non consultés et mal disposés pour une réputation qu’ils n’avaient pas faite. Cela me rappelait l’histoire de cet homme qui seul ne pleurait pas à un beau sermon, tandis que tous les assistants fondaient en larmes, et qui s’en excusait en disant froidement : « Que voulez-vous? Je ne suis Jpas delà paroisse. » Il s’est produit ici quelque chose de semblable; il y a eu l’opinion de ceux qui n’étaient pas de la paroisse i et dont quelques-uns ont d’abord résisté au charme. On j a bientôt vu que cette résistance n’était pas juste et ne 1 prévaudrait pas contre le sentiment du grand public.

Ces deux volumes de lettres nous montrent, sous un aspect inattendu, toute une partie de l’histoire et de la société contemporaines. Ce n’est pas sans quelque sur- j prise qu’on se voit invité à ce spectacle, et l’on serait tenté, au premier abord, de se reprocher le plaisir qu’on y trouve comme une sorte d’indiscrétion. C’est la pre- I mière fois, à ma connaissance, que cette partie de la so ciété française, la plus ombrageuse à l’égard de la publicité, le monde doctrinaire (puisqu’il accepte ce nom), J vient s’exposer ainsi presque sans voile et en pleine lu-

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mièrc à la curiosité des indifférents et des adversaires. L’épreuve tournera à son avantage; on sent dans ces lettres, écrites au jour le jour, la marque d’une vie intérieure élevée, le souci presque unique des choses de l’esprit, le désintéressement de tout ce qui est bas et commun, l’horreur du commérage ’et de la vulgarité, la passion exclusive des idées générales, la recherche ardente des formes les plus hautes de l’art et de la pensée, et par-dessus tout la liberté de l’opinion la plus complète. Mais enfin, c’est toute une révélation de ce monde très particulier et très réservé, je dirais même une révolution dans ses habitudes de discrétion. Qui eût dit au mois de juin 1844, quand M. Doudan racontait avec un si bel entrain les fêtes données à Gurcy, qui eût dit alors à M. Doudan que trente-deux ans après, jour pour jour, sa lettre paraîtrait, avec tant de jolis détails si intimes, tant de traits si expressifs et fins sur les rôles, les acteurs et les actrices, n’aurait trouvé assurément en lui qu’un incrédule. Alors tout cet aimable monde disait comme lui : « Nous espérons bien que les journaux voudront bien ne pas disserter sur ces amusements de Gurcy; » et ce fut tout un événement qu’un feuilleton de la Presse qui vint troubler cette sécurité. Que les temps sont changés ! C’est le récit de ces fêtes charmantes qui va maintenant, comme par une pente naturelle, aux journaux. La publicité est entrée partout de nos jours, tantôt par effraction, tantôt par persuasion. Est-ce un bien, est-ce un mal? la question reste douteuse. En tout cas, ici, c’est la persuasion qui a seule agi. On s’est convaincu que le plus sûr moyen de mettre le public d’accord avec les amis de M. Doudan sur un si rare mérite, c’était de le mettre de moitié dans leurs plaisirs littéraires, de tout lui donner, sans autre réserve que celle de certaines bienséances.

M. le comte d’Haussonville a placé en tête du premier volume une introduction qui est tout un portrait vif et brillant. 11 a appelé en témoignage MM. de Sacy et Cuvillier-Fleury, qui ont répondu à son appel par quelques pages d’une sincérité pénétrante et d’un accent qui ne trompe pas. Pourquoi de si bons juges, de si vrais amis se sont-ils tenus à l'écart du travail préparatoire d’où est sortie cette publication? Il y a une vingtaines de lettres et plus qui auraient pu être sacrifiées pour faire place à cet opuscule si distingué, les Révolutions du goût, qu’on a bien voulu me communiquer et sur lequel j’aurai l’occasion de revenir. Et puisqu’il fallait faire un choix dans cette ample correspondance, je pense, en comparant certaines lettres publiées, à d’autres qui ne l’ont pas été et que j’ai sous les yeux, qu’on aurait pu parfois autrement ou mieux choisir. Après tout, c’est affaire de goût personnel et de tempérament. Ce qui est moins sujet à discussion, c’est l’inexpérience trop visible qui a présidé à la révision du texte et qui se marque par une foule de traits. C’est une chose difficile et délicate que de publier ses propres écrits, à plus forte raison ceux des autres; il y faut une attention extrême, un soin infini du détail. J’imagine M. Doudan relisant ces lettres, d’un goût si exact et si pur, par lesquelles il charmait ses amis, dans l’édition offerte au public. Combien ce délicat humaniste, cet ami d’Horace et de Virgile, aurait d’occasions de se fâcher ou de rire, surtout à propos des citations latines qu’on lui attribue et de certains errata plus invraisemblables encore par lesquels on prétend les corriger! Je le vois en rire de bon cœur (c’est définitivement le parti qu’il prendrait), comme il le faisait un jour, des fautes qui déparaient l’éloge de l’ancien M. de Sacy, publié dans un journal fort sérieux cependant et fort bien fait, où on lisait : cet honorable chrétien au lieu d humble chré-

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tien*, h' honorable chrétien faisait la joie do M. Doudan. « Après tout, ajoutait-il, on lit vile de notre temps, et l’on n’y regarde pas de si près. » Il se consolerait de la même manière aujourd’hui et n’en serait pas moins touché des soins qu’une amitié délicate a rendus à sa mémoire; mais je crois bien que, s’adressant à ses amis de l’Académie française, il serait tenté de leur dire, de cet air qu’ils connaissaient bien : « Franchement, vous auriez bien pu revoir les épreuves de mes lettres, puisque j’en étais empêché. »

« Il serait difficile, dit M. d’Haussonville, à qui n’en a pas été témoin, de se figurer la place occupée par M. Doudan dans la société qui fréquentait habituellement le salon du duc de Broglie. Ceux-là même qui n’ont fait que le traverser ont dù y remarquer, non sans curiosité, la physionomie singulièrement aimable et spirituelle de cet hôte si discret, mais si entouré, dont les visiteurs les plus illustres s’appliquaient à rechercher l’entretien particulier. Rien dans sa figure n’indiquait un âge plutôt qu’un autre. On eût dit qu’il n’en avait point, tant il y avait à la fois de maturité et de jeunesse dans ses traits fins et réguliers, qui rappelaient ceux d’Érasme, avec lequel il ne trouvait pas mauvais qu’on s’amusât à lui chercher certaines ressemblances. Son regard était doux et profond, le plus souvent bienveillant, bien qu’un sourire d’ironie involontaire courût sur ses lèvres chaque fois qu’il entendait exprimer une idée commune ou un sentiment affecté. Tout était tempéré dans sa personne.

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