‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 13 sur 56 · Lettre du b mai · texte numérisé non relu

Lettre du b mai

Cependant la discussion, qu’il ne fuyait pas, sans la provoquer jamais, sinon comme une joute entre de purs esprits, venait-elle à l’animer, la transformation était soudaine, et sa verve était incomparable. Combien de fois ne l’ai-je pas vu croiser le fer sans désavantage, en politique, avec M. Guizot et M. Duchatel, en philosophie avec M. Cousin ou M. de Rémusat, en littérature avec M. Yillemain ou M. Saint-Marc Girardin! Avec lui, les paradoxes n’étaient pas de mise; il en avait horreur, et toute déclamation était impossible, parce que d’un mot il la faisait tomber à terre. Cette rigueur de logique qu’il mettait dans ses raisonnements, il l’imposait aux autres. Jamais homme ne se paya moins que lui de phrases, si belles qu’elles fussent, ni de saillies, si heureuse qu’en fût la tournure, lorsqu’elles ne faisaient pas avancer la controverse.... C’était le propre de M. Doudan de ne jamais faire le sacrifice de la moindre nuance de ses opinions à ceux qu’il prisait le plus ou qu’il aimait le mieux; ni le respect, ni l’affection n’avaient de prise sur l’indépendance de ses jugements. Il mettait une sorte de fierté modeste à demeurer et à se montrer tel qu’il était. »

Tel je le vis un soir, il y a douze ans, tel il me semble le voir encore dans un coin de cet austère salon, avec sa figure fine, un peu railleuse sous un air de bonhomie apparente, curieux des livres nouveaux et des mouvements d’idées qui pouvaient se produire en dehors de ce cercle distingué, mais restreint, où le confinaient ses habitudes et ses goûts. Ce qui frappait le plus, au premier abord, dans ce milieu qu’on aurait cru inspiré et dirigé par une pensée unique, c’était l’accent libre et varié des différents esprits, souvent de la même famille, qui s’y rencontraient. C’est la marque ineffaçable de ce salon dans le souvenir de tous ceux qui l’onttraversé. Nullepart ailleurs on n’aurait trouvé dans Paris, avec le même

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fonds d’idées générales et la même culture, une plus franche diversité d’opinions, surtout en matière philosophique et religieuse. Les nouveaux venus, même quand ils n’apportaient aucune illustration du dehors, n’avaient aucun effort à faire pour surveiller leur manière de penser ou de sentir et ne pas heurter celle de leurs hôtes. On ne leur demandait que d’être eux-mêmes et on leur savait bon gré de l’élément de variété qu’ils introduisaient; on se donnait la peine d’étudier leurs idées et d’observer les nuances de leurs jugements ; on les encourageait à penser tout haut par curiosité courtoise et par ces interrogations discrètes qui étaient une sorte d’invitation à produire leur pensée dans sa sincérité et dans sa mesure. Noble et délicate hospitalité de l’intelligence, qu’exerçait avec l’instinct du plus libéral esprit le duc de Broglie, déjà vieux quand j’eus l’honneur de le connaître, mais dont l’activité intellectuelle ne s’était jamais montrée plus grande ni déployée plus à l’aise dans la sphère des idées pures. À cette époque, éloigné de la politique active depuis près de quinze années, grande mortalis œvi spatium , il ne s’en désintéressait pas assurément, comme l’a bien prouvé le livre qu’il a intitulé Vues sur le gouvernement de la F rance y véritable testament de l’homme d’état et programme .définitif de cette école libérale et constitutionnelle qui cherche ses modèles au delà de la Manche sans se résoudre à passer l’Atlantique. — Cependant on sentait qu’à mesure qu'il avançait vers les sommets de la vie, le noble vieillard, embrassant sous son regard plus de ciel et de lumière, plaçait plus haut l’objet dé ses méditations. C’est le problème religieux, sous sa forme scientifique et dans son rapport avec la philosophie, qui attirait les derniers efforts de cette pensée si ferme, jamais plus vigoureuse qu’à ce moment de sa vie, plus sûre de sa méthode, plus maîtresse d’elle-mème.

plus assurée dans sa dialectique et dans ses conclusions. 11 est resté du travail de ses dernières années un ouvrage considérable, un monument qui, s’il est publié un jour, comme nous l’espérons, étonnera, par l’ampleur de ses lignes et la solidité de ses constructions, l’activité languissante et si vite découragée des générations nouvelles. Le point de vue d’où procède l’œuvre est d’une hardiesse calme et calculée qui marquera, je le crois, une date dans l’apologétique chrétienne. Rien de pareil n’avait, été, je ne dis pas conçu (l’évêque anglais Butler, dans son Analogie y a eu quelque dessein semblable), mais exécuté avec cette résolution et poussé jusqu’à son dernier terme avec ce courage logique qui ne fatigue pas à travers les problèmes les plus ardus, qui ne se dément pas un instant, et qui se développe vers le but comme un théorème, sans exclure, chemin faisant, l’emploi des facultés les plus libres et les plus délicates de l’esprit.

On ne doit pas s’étonner qu’avec de pareilles préoccupations les recherches et les discussions philosophiques fussent à l’ordre du jour dans ce salon, au moins vers les dernières années. Je ne doute pas que M. Doudan n’ait eu une grande part dans l’ouvrage de M. le duc de Broglie, parce qu’il en avait une grande dans la conversation de chaque jour. Il représentait l’objection; il n’y mettait aucune obstination, aucun parti-pris; mais enfin c’était sa tournure d’esprit, c’était l’aspect sous lequel il se montrait tout d’abord, excellant à saisir le point faible d’une doctrine, et par là que de services il rendait à ceux qui jouissaient du libre commerce de sa pensée! D’un mot, il avertissait les esprits entraînés sur la pente de leur idée, il les mettait en défiance contre un raisonnement trop facile, il montrait la contradiction possible sous l’argument d’école, il arrêtait d’un sourire la tenta-

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tion do l’infaillibilité, qui se rencontre on philosophie comme ailleurs, et dans toute cette partie du grand ouvrage de M. le duc de Broglie où sont exposées avec un art implacable les difficultés de tous genres et les antinomies des doctrines, il semble bien que l’on reconnaisse souvent l’écho de celte fine dialectique contre les systèmes, l’ironie de ce nouveau Socrate, un Socrate tout intime et tout familier, sans Y Agora, sans, les disciples, mais aussi sans la prison et sans la ciguë.

C’était certes une physionomie originale et qu’on n’oubliera plus, si on l’a vue une fois. Quant à la biographie de M. Doudan, elle était aussi simple que possible, et c’est une de ces histoires où il n’y a eu, à vrai dire, que des événements d’idée ou de sentiment. Il n’aimait pas d’ailleurs que la curiosité, même celle de ses amis, y pénétrât. On nous dit qu’il usait de ruses innocentes pour dérouter les conjectures sur son âge, sur son passé, siy sa famille. Il ne parlait jamais de lui-même pendant sa vie ; ce que l’on a appris depuis sa mort se réduit à fort peu de chose. Les souvenirs de M. de Sacy en ont fourni la meilleure part. Né à Douai, au commencement du siècle, d’une famille modeste, après des débuts pénibles, nous le retrouvons, de 1820 à 1825, répétiteur au collège de Henri IV, se préparant à prendre ses grades dans l’Université, se consolant de son métier laborieux et de sa pauvreté dans l’intimité de quelques jeunes gens, animés comme lui des plus belles espérances de la vingtième année, remplis des plus nobles ardeurs. M. de Sacy nous a peint, avec l’enchantement des jeunes souvenirs, ces soirées de la rue des Sept-Voies (je puis assurer à M. de Sacy que cette jolie rue existe encore), et ces promenades au jardin du Luxembourg, où M. Doudan déployait, nous dit-on, « avec cette fraîcheur de jeunesse que la maturité ternit toujours un peu, tout ce qu’on a pu lui

connaître de profondeur et de délicatesse d’esprit, de grâce et de séductions. »

Le sujet de ces entretiens, on le devine : c’était moins leur avenir personnel qui intéressait et passionnait ces jeunes géns que l’avenir de leur pays, pour lequel ils faisaient de si beaux rêves de grandeur et de liberté, l’avenir même de l’humanité, à laquelle ils ouvraient une ère radieuse de justice universelle et de progrès raisonnable. Pour préparer cette ère nouvelle, pour en hâter l’heure, ils s’essayaient à l’éloquence dans une conférence qu’ils avaient placées sous les auspices de Montesquieu, et où chacun des jeunes orateurs était tour à tour, selon le sujet ou l’inspiration, Royer-Collard, Foy, Benjamin Constant. D’autres fois c’était l’art, c’était la poésie, dont on suivait d’un regard curieux et troublé les premiers efforts pour s’affranchir et les premières innovations. On relisait ensemble le livre de Mme de Staël sur V Allemagne, on comparait les littératures étrangères entre elles et avec la nôtre : Shakspeare, Byron, Walter Scott, Schiller, Goethe, ouvraient en tout sens des horizons nouveaux à ces jeunes intelligences et les inclinaient peu à peu vers le romantisme, innocent encore, parce qu’il ne faisait que de naître. On était heureux de discuter sur tous ces grands et aimables sujets, heureux aussi quand par hasard on était d’accord, mais on l’était rarement; on ne peut pas l’être à trois. Il arrivait souvent à M. Doudan et au jeune Saint-Marc Girardin de penser de même et de sentir à l’unisson, mais on se trouvait alors en face de M. de Sacy, et comment être d’accord avec « ce classique obstiné qui n’admettait pas une autre langue poétique que celle de Racine et qui trouvait à redire (il s’en est repenti plus tard) aux plus heureuses hardiesses de Lamartine et et de Victor Hugo? » Enfin c’étaient les plus hautes questions philosophiques et religieuses qu’on agitait, chacun

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y apportant la note particulière de son esprit ou l’humeur passagère de son âge, tous trois se croyant très hardis dans des limites qui sembleraient étroites aujourd'hui aux jeunes libres penseurs du jardin du Luxembourg, celles d’un spiritualisme très décidé, parfois égayé d’une nuance voltairienne, parfois obscurci par quelque nuage d’idée allemande passant sur le fond très clair de ces esprits bien français.

Un jour, l’aimable petite société se trouva dispersée. Pendant qu’on agitait l’avenir de la France et du monde, pendant qu’on discutait sur la nature et les limites de la raison, sur le fini et l’infini, on s’aperçut qu’il fallait vivre; on ne s’en était pas douté jusqu’alors. L’heure fatale arrive toujours où ces petits cénacles disparaissent, emportant les beaux loisirs, les rêveries en commun, les espoirs enchantés, tous les mirages qu’allume un rayon de soleil dans le nuage et qu’un coup de vent dissipe. La vie sérieuse, la vie active commence. M. Doudan parti, M. Saint-Marc Girardin entra au Journal des Débats , M. de Sacy l’y suivit bientôt. Ils se jettent tous les deux avec intrépidité au plus fort de la mêlée, ils s’y plongent avec ardeur, avec délices; ils font de leur vie nouvelle deux parts, une pour la politique, l’autre pour les lettres. Tous deux, avec des fortunes variées, deviennent ce que chacun sait; après avoir brillé au premier rang dans la lutte, tour à tour victorieux et vaincus dans ces combats politiques où le succès ne dure qu’un jour, mais où il n’y a pas de défaite irréparable ni de jugement sans appel, après avoir épuisé sur eux les traits et la colère des partis sans rien perdre de leur dignité ni de leur courage, tous deux ont fini, à leur heure, par entrer dans ce port tranquille de l’Académie avec le renom incontesté des beaux talents qui honorent un temps et un pays. Seul, le troisième ami d’autrefois n’est arrivé à rien : il n'a été rien,

pas même académicien , et si de pieuses mains n’avaient recueilli quelques pages fugitives, vingt personnes, trente au plus, se douteraient, à l’heure qu’il est, que ce nom obscur cache un des talents les plus originaux, un des esprits les plus vifs de ce temps, et le vague souvenir de ce qu’il fut se serait bien vite éteint avec la vie de ceux qui l’ont aimé.

Gomment cela s’est-il fait? Comment s’expliquer cette disproportion étonnante dans la destinée de ces trois jeunes gens, nourris des mêmes études, enflammés des mêmes ardeurs, amoureux des mêmes idées, tous trois élancés du même essor vers l’avenir? — Au fond, rien de plus naturel. M. Doudan a passé la vie la plus active à ne rien faire, j’entends à ne rien faire au dehors. Il a eu l’existence qu’il s’est choisie, très remplie au dedans, si l’on estime comme on le doit la plénitude de la pensée et du sentiment, silencieuse et inactive en apparence, si l’on ne tient pas compte de l’action très grande, mais difficilement appréciable, qu’il a exercée sur les esprits autour de lui.

En 1826, M. Villemain avait désigné le jeune répétiteur du collège de Henri IY à la famille de Broglie, qui cherchait quelqu’un pour diriger l’éducation de l’enfant que Mme de Staël avait laissé de son mariage avec M. de Rocca. M. d’Haussonville marque en quelques traits cette vie qui finit par s’absorber et se fondre entièrement dans la famille où il venait d’entrer : entre M. Doudan et cet intérieur qui lui fut ouvert, l’accord des sentiments et des idées était si complet, qu’au bout de très peu de temps il y vécut sur le pied de l’ami le plus intime. Après les événements de juillet 1830, le duc de Broglie, appelé au ministère de l’instruction publique, insista pour faire de M. Doudan le chef de son cabinet. Il ne tint pas moins à le garder auprès de lui, dans la même situation, quand

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il devint plus tard ministre des affaires étrangères et président du cabinet du 2 octobre. Pendant ces cinq années, M. Doudan n’a pas un instant cessé d’être en relations suivies avec tout ce que la France et l’Europe comptaient de personnages les plus considérables. La tradition de la famille constate les grands services que M. Doudan a rendus alors à M. le duc de Broglie, par sa mesure, son tact, son esprit toujours prêt, sa loyauté fine et sa discrétion spirituelle. En revanche, on sait que le duc de Broglie avait une confiance sans bornes dans M. Doudan, qu’il l’a constamment initié à tous les actes de sa vie politique et consulté dans toutes les circonstances les plus importantes. Quand il se retira définitivement des affaires, en 1836, il proposa à M. Doudan, en récompense de ses services, de le faire entrer au conseil d’État. Les différents ministres qui l’avaient connu lui offrirent des fonctions publiques qu’il ne voulut jamais accepter. « Après la mort de la duchesse de Broglie (septembre 1838), il devint évident que jamais il ne consentirait à se séparer d’un intérieur où un tel vide venait de se produire et dans lequel ses affections étaient désormais concentrées. » S’il était permis d’ajouter un mot en un sujet si délicat et si intime, on pourrait voir dans cette résolution irrévocable un hommage rendu à une pure et noble affection, de l'ordre le plus rare et le plus élevé, une manière de l’honorer par le don de soi et de sa vie entière, quelque chose comme une consécration intérieure à une mémoire discrètement adorée.

On dirait d’ailleurs qu’ayant vu de près, pendant quelques années, les agitations de la politique et touché môme à quelques-uns des ressorts qui font mouvoir les choses humaines, il avait pris vite en dégoût la peine qu’on s’y donne et qui est si grande pour de si petits résultats. Dès 1855, à l’âge où l’on a devant soi les liori-

zons largement ouverts, il écrivait ces mots, où se laissent pressentir la fatigue prématurée de la vie active et l’abdication des vastes espérances : « Quand on nest pas M. Fox où le général Bonaparte , ce nest pas la peine d'être sur la scène ou au parterre du monde politique.... Vanité des vanités, et tout est vanité dans ce monde, hors ma chambre avec ma fenêtre qui regarde vers l’Italie, par-dessus les Voirons. » Cette disposition ne fit que s’accroître avec l’expérience et l’âge. On pourrait en recueillir les symptômes à chaque page de la correspondance : « Je me sens de plus en plus incapable, écrit-il sans cesse à ses amis, et fatigué de chaque petit détail de la vie plus que je ne puis dire.... Quand je vois ouvrir ma porte, je prends en haine celui qui entre, soupçonnant avec raison qu’il faudra lui répondre s’il me parle, ou faire quelque chose pour lui s’il me le demande1. » Sans doute il ne faut pas prendre ces avepx misanthropiques au pied de la lettre; ce sont fantaisies d’humeur et boutades d’un homme d’esprit que ses nerfs tourmentent; mais au fond il y a chez lui sinon inaptitude à la vie pratique (le tact, la discrétion, la finesse, qui sont des conditions pour y réussir, il les avait au plus haut degré), du moins une lassitude précoce du mouvement, de l’agitation, des démarches et manœuvres de toute sorte qui sont nécessaires en ce monde pour conduire les choses ou les hommes.

Sa santé, dont il ne cesse pas de se plaindre, fut pour beaucoup dans ce goût de plus en plus prononcé pour la retraite studieuse où il enferma sa vie. 11 fut, pendant les soixante-douze ans qu’il vécut, persuadé qu’il était mourant, et le sentiment de lassitude morale qui se marque en lui n’est peut-être que le contre-coup de petites sen-

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