Lettre à Mme d’IIaussonvillc, 20 octobre
volution de 1789, mais très désireux de l’arrêter et de la contenir, pas du tout révolutionnaire, et fort en défiance de la démocratie, très anxieux pour les destinées du pays toutes les fois que le peuple entre en scène. Il raisonne à merveille sur tout cela, avec un bon sens ferme que rien ne désarme. Maintenant qu’à ces principes et à ces sentiments, qu’il défend si bien, se joigne une part d’illusion et de parti pris, qui pourrait s’en étonner dans une suite aussi mobile et contradictoire que l’histoire de ce demisiècle qu’il a vue se dérouler sous ses yeux? Quelle société particulière n’a pas ses aveuglements et ses préjugés, qui apparaissent surtout à une certaine distance des événements, dans la perspective de l’histoire, au delà des agitations et par-dessus la poussière de l’heure présente? Lui-même savait et sentait cela ; nul n’a mieux peint l’esprit et la physionomie des sociétés restreintes, ni mieux analysé ce qui entre d’esprit de coterie dans les relations les plus distinguées. « Avant tout, écrit-il quelque part (et l’on voit errer un fin sourire sur ses lèvres pendant qu’il écrit), avant tout, ne tirons pas sur les nôtres. Tout compté, notre société intellectuelle à nous est infiniment supérieure par l’élévation, la portée, l’étendue, l’esprit véritable, à toutes les autres qui bavardent présentement. Ne concédons à personne l’infériorité de nos amis sur un point quelconque. Les petites gens en abusent.... Je tirerai toujours sur ceux qui voudront attaquer une tente du camp que j’habite. » Et réunissant, dans ce camp où il s’est fixé, des noms que la politique devait séparer plus tard, il ajoute : « Qui me dira, hors du cerele de mes amis particuliers, que M. de Rémusat ou M. de Lasteyrie, ou M. Guizot, ou M. de Sacy, ont tel ou tel défaut, aura affaire avec moi, dans ma faible capacité de nuire. Il faut vivre et combattre et finir avec les siens; et les siens, ce sont ceux qui ont le plus décidément vos instincts. » Il
UN MORALISTE INÉDIT
ne manque ici qu’un mot : les relations, qui souvent nous trompent sur nos instincts et qui créent une communauté d’intérêts, une foule de petits groupes unis par des complaisances secrètes d’admiration que l’opinion et la raison publique ne ratifient pas toujours.
C’est là le péril. Que M. Doudan n’y ait jamais échappé, je n’en jurerais pas; mais il avait en lui une faculté d’analyse et ce qui s’y joint d’ordinaire, une puissance d’ironie, bien que voilée et tempérée par toute sorte de bienséances, qui ont fait certainement contrepoids à ces entraînements et l’ont arrêté le plus souvent sur la pente. On s’en aperçoit, et de reste, à l’indépendance de sa pensée. Sauf quelques points réservés, il pratiquait une liberté d’opinion qui tranchait avec les convictions très fermes et l’esprit scientifiquement religieux du milieu où il vivait. Je ne dirai pas qu’il fût un sceptique, ce gros mot l’aurait fait sourire; c’était un voltairien tempéré, un voltairien sans libertinage d’esprit, tenant pour quelques principes qu’il considérait comme essentiels et en dehors desquels il ne pensait pas qu’il y eût quelque chose de solide et d’établi. En philosophie, ce n’est pas tant un indépendant qu’un désabusé. Jeune, il avait voué un culte ardent à la métaphysique, il avait dévoré les doctrines et les livres : il s’imagina même pendant longtemps qu’il n’avait de goût et de capacité que pour ce genre d’études. Dès 1859, le ton change : il lit Kant avec un grand soin, mais il déclare à son ami Raulin que la métaphysique l’ennuie.... « Je commence à découvrir, dit-il, que les abstractions sont des abstractions. Les prétendues solutions de la philosophie sont des noms nouveaux donnés aux insurmontables difficultés que se fait l’esprit. Pendant un siècle plus ou moins, on imagine que ces noms nouveaux cachent un sens satisfaisant, et puis l’on s’aperçoit que l’on est toujours au bord du vide.
Ces eaux noires et profondes qui nous cernent de tous côtés n’ont pas baissé d’une ligne depuis que l’œil des premiers hommes les a contemplées avec crainte et avec tristesse. Il est venu des gens qui prenaient gravement plein une écaille d’huître de ces eaux et qui se flattaient d’avoir mis le gouffre à sec. Cela est pitoyable. » Le seul philosophe qui lui agrée tout à fait, c’est M. Jouffroy, et encore, ce qui lui plaît, c’est l’homme à travers ses livres, l’âme vraiment belle à travers une doctrine fort incomplète. Il parle de lui sans cesse, avec une sympathie profonde. « De l’éclat et de la tristesse, c’est bien lui, il a pour s’élever deux ailes de la même grandeur, qui sont la poésie et l’abstraction. Je dis de même grandeur parce que quelquefois, dans certains esprits distingués, ces ailes sont de force inégale, et le vol est alors peu élevé et peu élégant, et l’on a l'air de faire des cabrioles dans les cieux, mais je dis de M. Jouffroy : paribus se sustulit alis1. » M. Cousin n’est pas toujours épargné. On plaisante souvent de ses airs superbes, de sa conversation impétueuse, fine et un peu déraisonnable. On le raille de faire soit pour la politique, soit pour les belles dames du dix-septième siècle de trop fréquentes infidélités à la muse de la philosophie, qui n’a pour se consoler que les relations un peu froides de M. Damiron. « Ah! pourquoi M. Royer-Collard est-il mort? On ne voit pas beaucoup d’arbres de cette* sève et de cette vigueur sur notre terre refroidie. » Il maltraite fort, dans une lettre écrite à M. Poirson en 1845, nos maîtres de cette époque et assez injustement, on en conviendra, si l’on se souvient que ces jeunes métaphysiciens de ï École normale étaient des hommes tels que M. Emile Saisset; mais il n’aime pas non plus l’école du déisme fade et sentimental, qui