‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 26 sur 56 · Berlin, 10 juillet · texte numérisé non relu

Berlin, 10 juillet

de Frédéric-Guillaume IV avec la diète, ou la révolution de 1848, ou le parlement de Francfort? Des jeux de fourmilières, un tourbillon d’atomes dans un coin perdu de l’espace, l’agitation d’une minute. — Certes, une pareille initiation dut avoir une grande influence sur le développement ultérieur de son esprit. Mais tout ne fut pas gain pour le jeune néophyte de la philosophie germanique. Il avouait lui-même plus tard qu’il avait eu quelque peine à secouer le joug un peu lourd qu’il avait mis sur sa pensée; certaines habitudes d’idées, certaines étrangetés de style qui restèrent en lui comme la marque de fabrique sur son esprit, lui firent regretter quelquefois d’avoir prolongé trop longtemps son séjour au milieu des philosophes allemands. Il y avait contracté le goût de cette extase spéculative qu’il appelait une fantasmagorie de Vâme, où il s’était bercé avec une sorte de volupté, comme un vôghi hindou, dans une ivresse oublieuse de la réalité de chaque jour, de la vie enfin.

En 1849 il rentrait à Genève pour n’en plus guère sortir. « Il avait vingt-huit ans; sa physionomie était charmante, sa conversation animée, aucune affectation ne gâtait l’impression favorable qu’il faisait. Jeune et alerte, Amiel semblait entrer en conquérant dans la vie. On eût dit que l’avenir lui ouvrait ses portes à deux battants. Que d’espérances ses amis ne fondaient-ils pas sur une si vive intelligence mûrie par de beaux voyages et de longues études1! » Pourquoi et comment ces brillants pronostics furent successivement démentis, on le pressent déjà. Il avait trop rêvé, il avait pris l’habitude et la passion de cette sorte de haschisch intellectuel qui exalte et énerve. Gependant on se- tromperait si, d’après la note dominante du Journal intime , on s’imaginait que ce fût en appa-

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