Etude, p. xv
LA MALADIE DE L’IDEAL
rence un triste ou un désespéré. S’il y eut bien des angoisses, elles lurent intérieures ; Amiel ne menait pas dans le monde l’appareil funèbre d’un René ou d’un Obermann. On nous dit que c’était seulement la plume à la main, en se remettant sans cesse en face de sa destinée pour l’interroger, qu’il rouvrait forcément les sources de sa tristesse, a Aussi sa chronique quotidienne renfermet-elle peu de traces de gaieté, tandis que l’écrivain en avait, et beaucoup, dans le caractère. Mes souvenirs me le rappellent vif, en train, un charmant compagnon. D’autres qui l’ont connu plus longtemps et mieux que moi confirment ces impressions. La mobilité de sa disposition compensait ce que sa sensibilité avait d’exagéré. Ses accès de spleen n’empêchaient pas qu'il n’eût un tour d’esprit joyeux. Peut-être même le fond de sa nature était plutôt l’enjouement que la mélancolie. 11 resta jusqu’à la fin jeune, enfant même, s’amusant à des riens, et qui l’eût entendu rire alors de son bon rire de collégien n’aurait guère reconnu l’auteur de tant de pages douloureuses1. »
11 faut le suivre dans ces promenades du jeudi au Salève, avec quelques amis de choix. « Ces débauches platoniciennes » consistaient en une grande course à pied, terminée par un dîner, égayée par des conversations libres sur tous les sujets littéraires et philosophiques, questions grammaticales, discussions sur des rythmes et sur des rimes, ou bien encore la liberté en Dieu, l’essence du christianisme, les publications nouvelles en philosophie. Excellent exercice dialectique et d’argumentation avec de solides champions. S’il n’apprenait rien, Amiel voyait se confirmer beaucoup de ses idées, s’étendre ou se rectifier ses points de vue: il pénétrait toujours mieux dans les