Étude, jv lxxiv
esprits de ses amis1. Eux, de leur côté, estimaient que c’était fête, quand il était de l’excursion du jeudi ; il jetait l’imprévu à travers les graves propos. Il animait tout le monde de son entrain. « Il faisait admirer la variété de ses connaissances, la précision de ses idées, les grâces de son esprit. Toujours, d’ailleurs, aimable, bienveillant, de ces natures sur lesquelles on s’appuie en toute sécurité. Il ne nous laissait qu’un regret, dit son compagnon d’autrefois : nous ne pouvions comprendre qu’un homme aussi admirablement doué ne produisît rien ou ne produisît que des riens. »
Il lui fallait le grand air de la montagne, les horizons du lac, les libres propos, tantôt savants et tantôt gais, pour l’exciter à produire au dehors les trésors secrets qu’il amassait et cachait non comme un avare, mais comme un timide. Quand il n’était pas dans les pleines effusions de l’amitié, il se resserrait sur lui-même et ne laissait pas soupçonner la fécondité interne, toujours jaillissante et comprimée. Il avait obtenu au concours, après son retour à Genève, une chaire d’esthétique à l’Académie, qu’il échangea en 1854 contre la chaire de philosophie. Ce ne fut pour lui qu’une occasion de déboires. D’une nature intérieure, et par conséquent aristocratique, les circonstances politiques où se trouvait alors Genève lui donnèrent l’apparence, bien contre son gré, d’avoir pris parti pour le nouveau gouvernement, qui l’appelait à un poste auquel son mérite l’avait désigné. 11 eut l’air de s’être classé parmi les radicaux, dont ses goûts l’éloigpaient. « Il reproche au radicalisme, dans son Journal, de lui avoir enlevé la patrie morale. Son isolement à Genève fut donc très grand, et particulièrement cruel pour un cœur que nous savons aujourd’hui avoir été affamé de bienveillance. On est vé-