TABLEAU
DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Au seizième siècle, suivi d’études sur la littérature française du moyen âge et de la Renaissance, par M. Saint-Marc Girardin.
Voici une fort jolie préface. Plût à Dieu que toutes les préfaces fussent aussi spirituelles et aussi courtes! « J’avais un de mes amis en Limousin qui habitait une méchante maison. On le pressait de bâtir, et il promettait de le faire. Un jour, je lui en parlai : — Ma maison est prêle, me dit-il, et me menant sur la place, il me montra d’un air joyeux ses pierres taillées, ses poutres équarries, et ses planches sciées et rabotées. — Vous voyez, me disaitil, ma maison est prête; il ne reste plus qu’à la bâtir; ce n’est rien. — Ce rien était tout, et il ne le fit pas, car il mourut. C’est un peu là mon histoire; seulement, je n’ai jamais cru que ma maison fût faite parce que j’en avais amassé les pierres. C’est au contraire la difficulté de l’œuvre qui m’a arrêté. »
Ainsi commence, de ce ton dégagé qu’il aime à prendre avec son public, à la Sorbonne et ailleurs, M. Saint-Marc Girardin, nous présentant la nouvelle édition de ce livre. 11 voulait le refaire; il en a été empêché par diverses causes; il doute maintenant du temps qui lui reste, et se contente de nous livrer les matériaux de l’œuvre longtemps projetée, et dont le principal fragment est ce Ta-
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bleau (le la littérature française au seizième siècle , couronné en 1828 par l’Académie française..
Trente-quatre ans dans l’histoire d’un homme ou d’un livre, c’est un espace bien long. On vieillirait à moins. Eli bien! le grand éloge à faire de ce Tableau , l’éloge rare et vrai, c’est que dans son ensemble il n’a pas vieilli. Je viens de le relire et j’aurais juré, sans cette date terrible dont M. Saint-Marc a la coquetterie, que le livre était écrit d’hier. L’érudition y est exacte et choisie, le ton rapide et naturel, l’esprit charmant; une main sûre nous guide dans ce brillant tumulte d’événements et d’idées vers quelques conclusions précises.
Au sein des folies théocratiques de la Ligue et des agi tâtions républicaines du calvinisme, nous voyons sortir un catholicisme sage et indépendant, une royauté affermie qui rassemble autour d’elle les forces pacifiées de la France. Des vicissitudes de la poésie, des incertitudes de la langue naît toute une grande littérature. Le seizième siècle finit en nous laissant, comme legs, « la France catholique avec la sauvegarde des libertés gallicanes, Henri 1Y sur le trône, la langue et la poésie réformées par Malherbe, Corneille près de naître. » Descartes est né.
Sur certains points, ce tableau demande à être complété : sur aucun, on ne pourrait le rectifier. Là même où les aperçus sont trop rapides, ils sont justes, toujours ingénieux, souvent profonds. Une seule lacune grave mérite d’être signalée, l’histoire du théâtre au seizième siècle. Deux ou trois lignes trop dédaigneuses ne suffisent pas à remplir cette lacune, elles ne font que l’indiquer. Plus tard, l’auteur a repris une partie de cette histoire dans quelques pages très intéressantes, ajoutées à la nouvelle édition du livre. L’histoire complète vient d’être faite par notre collaborateur, M. Émile Chasles, qui a consacré plusieurs années de patientes recherches et tout
un livre finement érudit, écrit avec un grand sens littéraire, à la Comédie française au seizième siècle.
A deux signes seulement, en y regardant bien et de près, on pourrait reconnaître dans le Tableau de M. Saint- Marc Girardin la date du livre et lage de l’auteur. Je relève ce trait que toute l’histoire de France, l’histoire politique et littéraire semble aboutir.... à quoi? à la Charte. Ge mot, à lui Seul, est une date. Certes, je ne suis pas de ceux qui méprisent la Charte et qui désavouent injurieusement toute cette période, pendant laquelle le pays, môme trop circonscrit, étouffant dans des limites fictives, essayait, en faisant son éducation oratoire, de se créer un tempérament et des moeurs politiques Mais enfin il est bien permis, à l’heure qu’il est, de renvoyer la Charte aux neiges d'antan. Je doute que M. Sainte Marc Girardin lui-même, en 1862, malgré l’honorable persévérance de ses regrets, soit disposé à voir dans la Charte le dernier terme de notre histoire nationale, le suprême effort de l’esprit français, la conclusion logique des agitations religieuses du seizième siècle, et de ces grands mouvements d’idées qui, deux siècles après, ont produit la révolution française. I/avènement de la démocratie est irrésistible comme un fait appuyé sur un ensemble de droits. Il ne s’agit plus de la supprimer, ainsi que faisait la Charte, il faut l’organiser, et la Charte n’y suffirait pas. Le problème n’est pas aisé à résoudre. Pour être possible, il faut que la démocratie soit organisée ; pour durer, il faut que cette organisation soit libérale. Si l’une de ces deux conditions vient à manquer, la démocratie est impossible ou odieuse; elle n’est pas viable.
L’âge de l’auteur se reconnaît seulement à une certaine impatience de conclure et de dogmatiser, à quelques vues un peu systématiques sur l’esprit français, sur son développement régulier, continu à travers les phases
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<ie notre histoire, qui se façonne, selon le lauréat de avec un infaillible instinct et une précision presque géométrique, en vue d’un certain idéal politique réalisé à peu de chose prés vers cetle époque. Si bien qu’il semblerait que l’esprit français, ayant achevé son œuvre, n’eût plus qu’à se reposer, après avoir donné la liberté (selon la Charte) en patrimoine à la France et en exemple à l'univers. — Four mon compte, je me délie de ces théories qui imposent à l’histoire d’un peuple une sorte de fatalité, expression de Vidée de cette race ou de l 'esprit de cette nation. Cette méthode est brillante, mais souvent comme elle est fausse! Appliquée à notre histoire nationale, comme elle est gênée à chaque instant, déconcertée par des retours et des détours subits, démentie par des actions et des réactions perpétuelles! M. Saint-Marc Girardin est bien revenu aujourd’hui de ces idées systématiques sur l’esprit français et sur l’histoire nationale expliquée à priori par les qualités et les instincts de cet esprit.
Dans un ingénieux post-scriplum ajouté au livre après bien des années, il avoue qu’en relisant ces paroles il les trouve orgueilleuses et peu justifiées par l’expérience. Mais ce repentir est rempli d’une secrète malice. C’est moins à la théorie elle-même qu’il s’en prend qu’aux événements qui n’ont pas marché tout à fait à sou gré, et à l’esprit français qui, depuis une quinzaine d'années, semble ne plus travailler d’après le même modèle, au profit des mêmes clients et de la même cause.
De sorte que, par une mésaventure cruelle ce pauvre esprit français se trouve, dans le même volume, glorifié et châtié : glorifié comme un guide infaillible, tant qu’il prépare et assure le triomphe de l’école doctrinaire ; éconduit avec une douce raillerie, comme un étourdi qui ne sait plus ce qu’il fait dès qu’il cesse de travailler —
l’ingrat l — pour l’école qui, la première, a retrouvé ses titres et son nom.
Ce n’est pas nous qui nous chargerons de rétablir les droits de l’esprit français, pas plus que ceux de l’esprit humain, à l’infaillibilité. Mais nos raisons sont autres que celles de M. Saint-Marc, moins récentes, si je puis dire, et moins personnelles. Elles ne sont pas suscitées en nous par le chagrin d’avoir vu surgir tel événement qui est venu contrarier notre plan d’une histoire de France idéale ; elles nous sont inspirées par une profonde défiance de toutes les théories qui prétendent réduire l’histoire dans leurs formules impérieuses. Dans la marche -de l’esprit humain à travers les âges, je ne reconnais guère ce dialecticien subtil, cet artisan suprême d’ingénieux syllogismes, que l’école allemande découvre dans l’histoire, avec quelles tortures d’imagination, avec quelle violence imposée aux faits, on le sait. Je n’y reconnais pas davantage la justification de cette loi aussi impie contre la justice de Dieu que contre la liberté de l’homme, et qui a rencontré, à notre époque, tant d’interprètes et d’avocats empressés, à savoir que tout ce qui est doit être nécessairement et est en réalité pour le mieux. Ils ont beau jeu, en vérité, à expliquer prophétiquement le passé. Pourquoi donc cette même logique, dont ils possèdent si bien les ressorts les plus délicats, ne leur sertelle pas quelquefois à deviner ce qui sera? Si chaque événement a sa raison d’être, logique et fatale, quelle étrange cécité d’esprit les empêche de découvrir cette loi, tant que l’événement est encore à l’état latent, invisible, mais déterminé? — Il ne faut ni absoudre préventivement l’histoire, ni la flatter. Tâchons de la comprendre, osons la juger. Gardons-nous surtout de lui imposer l’étroite mesure de nos prédilections de secte, de nos convenances d’opinions, de nos habitudes d’esprit. L’humanité pour-
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suit librement un but mystérieux, caché rions l'infini, e! comme la nature ne se plie pas à nos systèmes qu’elle brise à chaque instant, parce qu’ils sont trop étroits pour la contenir, de même on n’a jamais vu l'histoire prendre le joug de nos idées et s’assujettir à nos formules. Toujours elles se trouvent trop courtes par quelque endroit ; elles se brouillent à chaque instant ou se rompent pour faire place à l’invraisemblable, à l’impossible même, du moins à ce qui semblait tel, à l’imprévu enfin, sous quelque forme qu’il se présente, qu’il vienne de Dieu et de sa justice ou de l’homme et de sa liberté.
J’accepte donc pleinement, mais pour d’autres raisons que lui, cet amendement proposé par M. Saint-Marc Girardin, lorsque, se discutant lui-même et corrigeant des vues ambitieuses qui appartenaient autant à son école qu’à sa jeunesse, il avoue vers la fin de ce volume qu’il y a eu beaucoup d’écarts et de fautes dans notre histoire nationale; que ces. fautes sont bien à nous; qu’il vaut mieux en accepter le poids que d’accuser la fortune, ressource des vanités désappointées ; que notre histoire do France a de beaux chapitres, mais qu’en définitive elle est plus intéressante que conséquente et logique, ressemblant en cela à l’histoire générale qui prend si souvent des allures de roman, ressemblant à la vie elle-même, qui, chez les plus droits et les plus sincères des hommes, se compose de tant de mésaventures et d’inconséquences. Quelque déplaisant que cela soit pour nos théories ou pour notre orgueil, voilà le vrai.
C’est une bonne fortune de causer ainsi et de discuter librement avec un livre de M. Saint-Marc Girardin. Il est de ces écrivains qui charment les lecteurs, qu'ils soient ou non de son avis. Qu’on relise tout ce Tableau (lu seizième siècle , mais qu’on ait bien soin d’y ajouter les Études littéraires sur le moyen âge et la Renaissance, quel-
ques-unes surtout, du Roman de la rose, de Y Amour chevaleresque, des Mémoires au seizième siècle et Y Épilogue; on jouira pleinement de cette variété d’analyses, reliées entre elles par un fonds commun d’idées justes et saines, rajeunies, ravivées à chaque instant par le goût et la sagacité du moraliste. De tout temps, dans sa parole comme dans ses écrits, M. Saint-Marc a uni si étroitement la littérature à la morale, qu’on ne peut plus, chez lui, séparer l’une de l’autre, ni marquer le point par où elles se joignent. Chaque étude littéraire semble n'être qu'une occasion pour saisir quelque aperçu nouveau dans ce monde du cœur humain, toujours exploré, jamais pénétré ni dans ses profondeurs ni dans son étendue. Je me représente M. Saint-Marc comme une sorte de directeur laïque de conscience, très préoccupé des passions et des mœurs, tournant de ce côté toute son activité littéraire, très éloigné du sentiment de ceux qui ne considèrent que l’art dans les choses de l’esprit, moralisant avec une douce ironie, curieux avec passion de tout ce qui touche au cœur humain, plein d’ailleurs de cette indulgence qui est un des fruits les plus doux de l’étude et de la vie. J’aurai ajouté le dernier trait à cette esquisse, quand j’aurai dit qu’à chaque page de ses écrits se marque un esprit vraiment libéral.
Je n'avance pas ce mot au hasard, estimant qu’on le prodigue fort aujourd’hui, qu’on le jette à tort et à travers, sans discrétion et sans tact. Je ne résisterai pas à une si bonne occasion de dire à quels signes je distingue le vrai libéralisme, littéraire et politique (les deux se touchent et souvent se confondent) du libéralisme affecté ou faux.
Pense-t-on faire illusion aux gens sensés quand on se porte pour un défenseur, au besoin pour un martyr, des idées libérales, et qu’on discrédite sa cause par les plus
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tristes violences du langage et de la polémique? Bien entendu, je ne parle pas ici de ces écrivains de bas étage qui remplissent leurs feuilles obscures d’injures délirantes contre des adversaires dont ils ne connaissent pas même les écrits; dont ils ne pourraient pas discuter sérieusement les idées, et qu’ils outragent de confiance sur la recommandation de quelque haine occulte ou de quelque basse envie : ceux-là ne peuvent tromper personne. Mais au-dessus d’eux, dans une publicité déjà en pleine, lumière, combien y a-t-il de ces écrivains soi-disant libéraux que l’ardeur de leur haine 'emporte, auxquels le sang-froid manque dans la discussion et qui s’instituent, de leur autorité privée, les francs-juges des consciences? Polémistes à outrance, qui relèvent plus de la police correctionnelle que de l’opinion, ils croient tenir école de liberté quand ils 'tiennent école de scandale. Ils diffament dès qu’ils veulent discuter. Inquisiteurs retournés, leur prétendu libéralisme n’est qu’une intolérance forcenée. Libéraux?... Non, ils ne le sont pas; ce sont des fanatiques.
Libéraux? Le sont-ils davantage ceux que quelque hasard de la vie a poussés vers les partis qui affectent d’en prendre le nom? Libéraux, soit, mais par accident; pour tous ces prosélytes de fraîche date, c’est une loi de racheter par l’excès de zèle la nouveauté de la foi. À ces vanités désappointées, à ces esprits aigris, à coup sur, ce n’est pas le zèle qui manque. Je ne connais pas de libéralisme plus aigu, plus acariâtre, plus sectaire que celui-là.
11 y a une école qui se dit libérale : à quel titre, si ce n’est parce qu’elle déclame tous les jours contre l'influence du prêtre et contre le pouvoir temporel du pape? En vérité, cela suffit-il pour être libéral? Que dirons-nous de certains athlètes, les plus brillants, les plus éloquents,
sans contredit, du libéralisme parlementaire, et qui associent à toutes leurs prétentions politiques le dévouement le plus énergique aux intérêts temporels du ponficat? 11 y a une autre école qui se dit libérale, parce qu’elle rêve au delà de la centralisation administrative, qui nous semble bien assez forte comme elle est, je ne sais quelle centralisation sociale où toute liberté indivi-, duelle s’absorbe dans l’omnipotence de l’État. Mais dénierons-nous ce titre envié à d’autres publicistes, non moins dangereux, qui poussent la sainte horreur de la centralisation administrative jnsqu’au point de croire que c’est payer trop cher, à ce prix, l’unité politique de la France? Ceux-ci, cependant, se disent obstinément libéraux. Chacune de ces sectes diverses revendique pour elle le libéralisme le plus pur et du meilleur aloi. A laquelle entendre ?
A vrai dire, ce qu’il faudrait comprendre, ce que l’on comprend mal en France, c’est que le libéralisme est une qualité de l’esprit et du caractère à la fois, une habitude morale, tout autant, plus peut-être qu’une situation politique, qu’une attitude systématique d’opinion, qu'un programme d’idées. Le libéralisme n’est pas sans doute indépendant de l’opinion. Il y a telle opinion extrême qui exclut ceux qui la soutiennent de l’enceinte étroite et comme réservée du libéralisme. Mais à elle seule, telle opinion, quelle qu’elle soit, ne suffit pas pour y faire entrer. Il faut y joindre d’autres avantages, certaines qualités délicates, qui ne sont pas le partage du grand nombre, la culture de l’esprit, l’élévation habituelle des idées et des sentiments, une tolérance éclairée qui ne prétend juger ni les intentions, ni les Consciences, mais qui note rien à la fermeté des principes, une confiance sincère et naturelle dans la raison humaine, l’amour instinctif du droit et de la vérité, partout où on les ren-
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contre, et non pas seulement d’un côté de l'opinion. Encore une fois, c’est le fond de l’homme, c’est l’homme tout entier, qui, avec ses instincts, ses qualités ou ses défauts, est ou n’est pas libéral. Ce n’est pas l’idée seule, ce n’est pas telle ou telle solution politique qui classe un esprit parmi les libéraux d’une époque ou d’un pays : c’est un mélange exquis et rare de principes, de sentiments, de haute culture d’esprit, de sociabilité intellectuelle et littéraire.
Si cette définition est exacte, le libéralisme proscrit également ces deux servitudes : la servitude de l’optimisme, l’approbation toujours prête, l’apologie préventive, — et cette autre servitude non moins lourde, la servitude de secte, l’opposition systématique qui paralyse en France l’essor de tant de nobles talents ou les détourne vers d’autres emplois.
Si cette déffinition est exacte, rien de plus aisé à distinguer que l’esprit libéral et l’esprit révolutionnaire. Je me servirai pour cela d’une formule de Thiers en la modifiant légèrement : qui dit libéralisme, dit respect, développement, amélioration incessante et courageuse du passé et du présent; qui dit révolution, au contraire, dit rupture soudaine et complète, déchirement violent, coupure brusque dans l’histoire.
A beaucoup de ces titres, M. Saint-Marc Girardin mé- I rite d’être considéré, même par ses adversaires (si par l| hasard il en a), comme un des rares esprits qui, en || France, comprennent et pratiquent les devoirs du vrai li- ! béralisme, dans la polémique comme dans la littérature | et dans la vie.