ANCIENS ET DES MODERNES
Histoire de la Querelle des Anciens et des modernes par Hippolyte Rigault.
Ce livre a réussi deux fois : auprès du publie spécial de EUniversité, juge exigeant qui veut qu’on l’instruise, et auprès du grand public, juge blasé qui veut qu’on lui plaise. À ce double titre, il mérite un examen sérieux.
Ce n’est qu’au prix d’un grand travail qu’on a pu rendre à cette querelle son intérêt évanoui. M. Rigault n’a pas eu peur de sa peine. Il ne s’est pas épargné à la poursuite et à la lecture d’une foule de livres dont on ne connaissait plus guère que les titres; il a consulté, avec cette patience que donne la passion, toutes les pièces de ce long procès; il a vécu, si c’est vivre, dans les archives, je devrais dire dans les catacombes de la littérature, où tombent ces opuscules, ces pamphlets, ces libelles de tout genre, qui dans toutes les querelles sont la curiosité ou l’intérêt du moment, et que l’heure suivante oublie. Tant de zèle dépensé à une œuvre ingrate a eu sa récom-
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pense et devait l’avoir. Son œuvre est vivante. Elle se développe harmonieusement, à la manière d'une tragédie antique. Elle a son exposition, son nœud, ses péripéties, son dénouement. Les personnages qui paraissent successivement sont bien en scène; chacun a sa physionomie marquée, son accent, son geste. Les idées mêmes vivent et se meuvent. Elles ont tour à tour l’éloquence, l’esprit, la passion. Bien que l’action semble parfois languir ou s’égarer, l’intérêt n’est jamais absent, tant l’auteur est habile à rattacher par des liens imprévus les épisodes au sujet, ou à jeter dans les entractes les agréables divertissements de son esprit. L’auteur possède et domine cette vaste matière. Le détail, profondément étudié et habilement mis en œuvre, donne au récit cette couleur de vie qui fait illusion. On ne pourrait pas raconter avec plus d’exactitude et de vivacité la guerre toute récente des classiques et des romantiques, que M. Rigault ne l a fait pour cette querelle plus que centenaire. Il était difficile de mieux saisir les particularités qui marquent le caractère d’une époque.
Mais cet art et ce soin n’auraient peut-être pas; suffi à nous intéresser, s’il ne s’y était joint l’attrait supérieur d’une question philosophique. Ici je me sens, à mon grand effroi, entraîné par ma pensée loin d'un critique particulièrement délicat, qui semble regretter de voir paraître, à l’horizon du livre, les brumes de la philosophie. Je sais tout ce qu’il y a de péril pour le goût à ne pas être d’accord avec un juge de cette habileté. Mais en toute chose il faut oser dire ce qu’on pense et être ce qu’on est. Je dirai donc, et je m’en confesse comme d’une hérésie litéraire à M. Saint-Beuve, que l’intérêt principal du livre est, à mes yeux, dans cette introduction lente, mais graduelle, de la philosophie au milieu d’un débat qui n’est d’abord que stérilement pédantesque, mais qui
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peu à peu, par la force des choses et par l’agitation toujours féconde des intelligences, s’agrandit, s’élève, se transforme, et laisse l’esprit humain aux prises avec un des plus redoutables et des plus grands problèmes qui puissent solliciter sa curiosité. Que serait, je le demande, cette querelle des anciens et des modernes, sans ce dénouement, ou plutôt sans cette transformation? À qui s’intéresser dans les fortunes diverses des deux partis? 11 y a du pédantisme des deux côtés, de l’exagération dans la polémique, des invectives sans excuse, des colères sans mesure. L’intérêt n’est nulle part, parce que nulle part n’est la justesse et la modération. C’est la lutte de l’ignorance révoltée et de la tradition aveugle. Tout au plus peut-on dire que la querelle, réduite à ses termes purement littéraires, est une querelle de goût, c’est, dire assez la plus inutile des querelles. Mais, au fond, il y a un grand intérêt qui anime et soutient la lutte, même quand elle s’égare : une idée se dégage peu à peu à travers les incertitudes d’un débat mal dirigé, qui ne prend conscience dé lui-même qu’au moment où il se termine. L’idée du progrès intellectuel de l’humanité s’agite obscurément dans les esprits, qu’elle passionne à leur insu. C’est elle qui fait lentement son chemin sous les formes diverses qui la couvrent plus encore qu’elles ne la cachent, jusqu’au jour où le dernier masque tombe et où le principe paraît dans tout son éclat. Ce jour-là, la querelle des anciens et des modernes est réléguée dans l’oubli. Fallait-il l’y laisser? Non sans doute; l’historien des idées s’intéresse aux origines; il doit les raconter, s’il veut être un historien sérieux. C’est là ce que M. Rigault. a entrepris de faire pour une de ces grandes idées, la plus éclatante peut-être des temps modernes et peut-être aussi la plus périlleuse, parce qu’elle est plus exposée qu’aucune autre à s’exagérer elle-même et à jeter les âmes
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dans les illusions. 11 nous montre comment elle est née de ce que j’appellerais un hasard, si ces hasards n’étaient pas le plus souvent la manifestation d’instincts supérieurs, innés à l’humanité; comment cette idée, recueillie et nourrie dans le sein de la littérature, grandit et s’élève jusqu’à l’heure définitive où la philosophie la reconnaît et la produit dans le monde sous son vrai nom. Ce livre n’est donc que l’histoire des origines de la notion du progrès; il nous en annonce un autre où l’auteur, reprenant cette idée des mains de la littérature, racontera ses développements, son avènement, et, je l’espère bien aussi, ses tentatives de despotisme et d’usurpation. L’enfant trouvé du dernier siècle a fait une belle fortune; hardi, aventureux, conquérant, il a vu tout lui réussir. 11 n’a plus maintenant qu’à se tenir en garde contre ses propres excès.
J’ai bien peur, en exposant si imprudemment le principe philosophique qui fait à mes yeux l’attrait sérieux de ce livre, de donner raison à l’objection de M. Sainte- Beuve, et de rallier à son opinion, par la manière dont je la combats, les gens du monde et les littérateurs. Mais je m’empresse d’ajouter, pour être juste et ne pas trahir malgré moi la cause que je veux défendre, que M. Rigault apporte la discrétion la plus recommandable dans le développement de cette idée. Elle domine dans Y Avant-propos et dans les Conclusions. Ailleurs elle ne se montre qu’avec réserve et quand il le faut absolument. L’ouvrage a un dénouement philosophique, mais son caractère reste tout littéraire. J’ajoute qu’il en est peu où l’érudition se présente avec plus de grâce. C’est véritablement de la science ornée. Il n’est que juste de reconnaître l’agrément vif et varié de cette forme, une des plus aimables de ce temps-ci. On ne pourrait peut-être y regretter qu’un ornement trop continu, une élégance trop ingénieuse
dans le détail, si l’on n’y sentait le naturel même de l’écrivain, heureux naturel qui n’a rien à craindre que sa richesse.
On a fait tort à l’auteur en répétant qu’il a infiniment d’esprit. C’est ne rien dire, à notre époque où l’on fait de certains mots un si grand abus. Cette louange est la plus banale et la plus compromettante que je connaisse. Il y a l’esprit de mots et l’esprit d’idées. On confond trop souvent l’un avec l’autre. Le public ne fait pas ces différences, et il applique le même mot à ces deux choses contraires. L’esprit de mots fait de l’art pour l’art. Il lui importe peu de démontrer quelque chose; il lui suffît de se montrer. Quelques écrivains sont arrivés à un prodige d’habileté dans ce genre, et cette jonglerie littéraire trouve des admirateurs. Elle tient école et a son public. Ce qui me plaît dans M. Rigault, c’est qu’il a l’esprit d'idées, je veux dire le jugement vif, la raison alerte, le bon sens armé à la légère. Chez lui, ce sont les idées qui ont de l’esprit plus que les mots. Et je l’en félicite bien sincèrement. Ses agréables qualités littéraires ont toujours un fonds solide de science et de raison. C’est être spirituel de la bonne, de la seule manière. Mais encore était-il bon de rendre son véritable sens à ce mot compromis. L’esprit de mots finira par dégoûter les gens sérieux d’avoir de l’esprit.
Nous avons essayé d’indiquer le caractère de l’ouvrage et celui de l’écrivain. II nous reste à donner, d’après M. Rigault, un aperçu de cette longue querelle qu’il a si heureusement ressuscitée. Dans toute la période qu’il parcourt, nous n’aurons qu’à suivre l’habile auteur, qui a fait de toute cette histoire un véritable établissement littéraire. Sur un seul point, il nous a semblé qu’il y aurait peut-être à combler une lacune. Nous l’essayerons, s’il n’y a pas trop de présomption de notre part à préten-
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dre qu’on peut compléter cet ouvrage, si substantiel et si bien renseigné.
La divison de l’ouvrage, dit M. Rigault, se présentait naturellement. 11 y a, dans la querelle des anciens et des modernes, trois périodes marquées : la première période française au dix-septième siècle, avec Desmarets, Perrault et Boileau; la période anglaise avec Temple, Boyle, Wotton et Bentley; enfin la seconde période française au dix-huitième siècle, avec La Motte, avec Madame Dacier. Le livre est divisé en trois parties, qui correspondent à chacune de ces trois périodes. C’est la succession même des faits qui a dicté cette division.
On peut assigner plusieurs causes à la querelle des anciens et des modernes: le christianisme, l’influence de Descartes, le vice radical de l’enseignement de l’antiquité Ct de la traduction au dix-septième siècle, une cause religieuse, une autre philosophique, la troisième toute littéraire.
La notion du progrès n’est pas absente de l’antiquité, mais il ne s’en faut pas de beaucoup. À peine apparait-elle chez quelques grands esprits, et encore est-il juste de dire que c’est surtout chez des auteurs contemporains du christianisme, comme Sénèque et l’auteur inconnu du Dialogue des Orateurs. C’est au christianisme que cette idée doit une conscience plus claire d’elle-même, une précision plus grande et sa diffusion dans le monde. Cette idée est au fond du dogme de la rédemption. Mais il faut bien remarquer qu’il s'agit dans le christianisme de la perfection morale, et non de la perfectibilité indéfinie. La religion nouvelle devait avoir aussi pour effet
de créer un autre idéal littéraire, et de renouveler les sources de l’inspiration épuisée ; mais cet effet ne se produisit que beaucoup plus tard dans toute sa fécondité. Pendant longtemps la littérature sacrée fut la seule à sentir l’influence de l’idée religieuse. La littérature profane resta païenne de sentiment, d’image, d’inspiration. La science même reste antique. Le cœur est converti, l’intelligence est toute aux anciens. De temps à autre, seulement une protestation isolée se fait entendre au milieu de l’asservissement universel à l’antiquité : c’est, par exemple, la voix de ce grand et malheureux moine Roger Bacon, le Condorcet du treizième siècle : « L’avenir, dit-il, saura ce que nous ignorons et s’étonnera que nous ayons ignoré ce qu’il sait. Rien n’est achevé dans les inventions humaines, et nul n’a dit le dernier mot. Plus les hommes sont nouvellement venus dans le monde, plus étendues sont leurs lumières. Gardons-nous de nous soumettre servilement à toute opinion que nous rencontrons dans les livres. Examinons attentivement la pensée des anciens, afin de suppléer leurs omissions et de corriger leurs fautes, avec déférence et modestie. » Mais cette voix se perd sans écho au milieu du siècle.
C’est avec François Bacon, avec Descartes surtout, que commence l’insurreclion contre l’antiquité. On sait que Descartes faisait profession de tout ignorer. Son ignorance, qui à elle seule était un système, émancipa la littérature, comme son doute méthodique émancipa la philosophie. Perrault sera le fils de Descartes, et selon la vive image de M. Rigault, le cartésianisme, comme le cheval de bois des Grecs, portait dans ses flancs une troupe de modernes tout armés qui devaient, tôt ou tard, donner l’assaut à l’antique Ilion. Le mépris de l’antiquité se lie évidemment à l’idée du progrès dans Malebranche et les principaux cartésiens. Sur ce point, Pascal est
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cartésien malgré lui. C’est lui qui a donné à la notion du progrès sa consécration éternelle dans cette comparaison fameuse de la suite des hommes avec un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. Cette idée qui a été aussi celle de Bacon et de Descartes ne périra plus; sa fortune est assurée. Fontenelle, Perrault, à la fin du dix-septiéme siècle, Turgot au dix-huitième siècle, la reprendront successivement, les uns pour l’appliquer seulement à la question littéraire, l’autre pour l’appliquer au grand problème social qu’agite déjà son ardente pensée.
Enfin, une cause moins générale, mais non moins active, qui amena la crise d'où sortit cette fronde des esprits, ce fut le déplorable sort de l’antiquité, mal étudiée au dix-septième siècle, mal comprise, traduite d’après le plus faux des systèmes. Il y a, sur ce sujet, tout un chapitre excellent et de nature à rectifier bien des préjugés. On nous y montre « l’antiquité cultivée avec soin à Port-Royal, mais avec une pieuse défiance de l’esprit païen ; étudiée sans méthode et sans progrès dans l’Université, du moins jusqu’à Rollin ; enjolivée et rapetissée par les jésuites ; travestie par les traducteurs, négligée par les gens du monde. Un petit nombre de grands hommes seulement, un Corneille, un Racine, un Bossuet, un Boileau, un la Fontaine, un Fénelon, un la Bruyère, enseignaient, par leurs exemples, l’amour éclairé de l’antiquité; encore ne la comprenaient- ils pas tout entière avec une égale perfection, et n’entraient-ils pas tous au même degré dans le sentiment du génie antique. Comme ces illustres amis des anciens sont les plus grands écrivains de leur temps, nous n’apercevons à distance que ces génies qui dominent leur siècle, et nous prêtons volontiers une part de leurs lumières à leurs contemporains, qu’ils couvrent de leur éclat. Mais le goût public.
bien loin d’égaler la 'pureté du leur, était plus disposé qu’on ne se l’imagine à une rébellion contre l’antiquité. »
L’occasion de la querelle parait avoir été un livre italien, les Pensées diverses de Tassoni, qui purent facilement tomber entre les mains de Boisrobert, et lui fournir le sujet de son premier discours devant l’Académie française. Tassoni se borne à l’Italie; mais, dans ce cercle rétréci où il s’enferme, il pose très nettement la question et la résout en faveur des modernes. En peinture, il justifie sans peine sa thèse de l’infériorité des anciens; dans l’éloquence, il met libéralement Boccace, Savonarole, Speroni et Bembo sur le rang de Cicéron et de Démosthène; en poésie, il sacrifie la gloire de Virgile et d’Homère à celle de l’Àrioste et du Tasse. Il ne conclut que pour l’Italie ; dans cet ouvrage où se révèle une singulière liberté d’esprit soutenue d’un grand fonds de connaissances variées, pas une fois l’auteur ne s'élève à l’idée collective des forces de l’esprit humain, de même que bientôt la France n’opposera à l’antiquité que les illustrations de la France. L’horizon des esprits est encore borné aux limites géographiques. La littérature comparée est encore à naître.
11 est probable que ce livre, traduit en français par Jean Baudoin, inspira Boisrobert dans sa fameuse attaque contre les anciens, qui ne nous a pas été conservée, mais dont l’écho est venu jusqu’à nous. Ce ne fut là d’ailleurs qu’une escarmouche assez ridicule. Le véritable agresseur des anciens, le père du parti des modernes, fut incontestablement Desmarets de Saint-Sorlin. C’est à lui que commence la guerre sérieuse qui va se dérouler en France et en Angleterre à travers les fortunes les plus diverses, jusquà la réconciliation de La Motte et de Mme Dacier, pendant près de trois quarts de
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siècle. On comprendra que nous ne fassions guère qu'indiquer les groupes, les attitudes des personnages, les principales vicissitudes du combat. On ne résume pas un livre comme celui de M. Rigault, sous peine de dessécher ce qui en est la fleur, de ternir ce qui en est la grâce et l’éclat.
Ce qui frappe tout d’abord l’esprit, dans l’histoire de cette interminable querelle, c’est de voir comment un débat peut s’éterniser par des malentendus et s’égarer dans les infiniment petits de la polémique, en passant à côté des plus hautes idées, sans les voir ou sans en reconnaître l’importance. C’était dans ces idées-là qu’était la lumière; mais cette lumière, on ne voulait pas la voir et l’on continuait à se battre dans une cave. La question n’est pas mal posée dans l’origine par ce fou de Desmarets; mais presque aussitôt elle dévie, et quand on espère qu’elle va rentrer dans le droit chemin, elle fait de subits écarts et se perd dans des subtilités de détail. De temps en temps quelques idées justes, quelques vues élevées se produisent ; mais les adversaires semblent ne pas les comprendre; ceux meme qui les produisent dans le débat, semblent n’en pas savoir le prix. On dirait qu’ils les ont eues malgré eux, par hasard, tant on les voit empressés à les abandonner et, à rejeter la querelle dans le cercle usé des comparaisons stériles. À ce point de vue, le spectacle est instructif. La moralité qui ressort de cette querelle aveugle, c’est la nécessité de définir le terrain du débat et de savoir de part et d’autre ce que l’on veut, avant de se battre. Mais cette moralité sera perdue comme bien d’autres. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des passions, et les passions font un tel bruit qu’elles font taire les idées. Si l’homme n’était que raison, les disputes seraient rares. Après tout, cela vaudrait-il mieux? Je ne sais trop. Je ne redoute rien tant que ces
conversations de gens raisonnables où tout le monde est d’accord. A être si parfaitement sensé, je ne vois pas trop ce que nous gagnerions, et je vois clairement qu’il y aurait à y perdre le livre de M. Rigault.
Un fait assez remarquable, c’est de voir les plus illustres écrivains se ranger à peu près unanimement du côté des anciens, et pas un seul ne relever le débat à sa véritable hauteur. Les vues ingénieuses et nouvelles appartiennent aux modernes; ce ne sont que des hasards souvent, mais ces hasards sont parfois très heureux. La nécessité de soutenir une opinion hardie excite les esprits même médiocres et les force à trouver des arguments nouveaux pour une cause nouvelle. Il n’y a pas tant de talent, ni de goût, ni même de bon sens dans le camp des modernes ; il y a incontestablement plus d’idées. Le parti des anciens prendra trop facilement des épigrammes pour des raisons. Personne, moins que Boileau, par exemple, ne comprit la portée philosophique du débat.
De bon compte, il reste quelques idées qui ont survécu à la querelle; ce sont précisément celles qui ont le moins préoccupé les combattants. La question de préséance desancienset des modernes, la question de savoir si Ylliade est un bon poème, voilà ce que j’appellerai la partie visible et extérieure du débat. Mais l’historien, qui recueille le sens intime des faits, sent s’agiter d’autres idées qui ne sont que la métamorphose graduelle de la notion du progrès, s’essayant à la vie à travers des phases diverses, et n’arrivant que tard à la conscience et à la possession d’elle-même. Qu’est-ce autre chose, par exemple, que ce principe de la permanence des forces de la nature, principe évident dans sa généralité, et qui n’est contestable que dans les applications indiscrètes qu’on peut en faire ? La nature ne s’épuise pas dans les générations successives des êtres. Elle garde toujours la
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même vigueur et la même sève. Elle doit produire, h chaque époque, la même quantité de forces intellectuelles, comme elle produit, dans son travail incessant et toujours égal, la même quantité de forces animales ou végétales. Ajoutez à ce principe celui de l’accroissement perpétuel du nombre des idées, et vous aurez la notion complexe du progrès intellectuel. Qui ne voit, en effet, que si la nature ne déchoit pas d’elle-même et fournit à chaque génération humaine la même somme d’intelligence, chacune de ces générations ajoutant ses forces nouvelles à celles de ses devancières, et, si je puis dire, sa vitesse propre à la vitesse acquise, il en doit résulter un avancement continu? Il s’agit seulement de savoir si ce progrès s’applique à toutes les branches de l’activité humaine, s’il ne se déplace pas souvent; si, par le développement continu de certaines facultés, il n’arrive pas que d’autres s’affaiblissent, si enfin les conditions de climat, d’institutions et de mœurs venant à changer, ne produisent pas des modifications profondes dans l’organisation intellectuelle des peuples qui, aux différentes époques de l’humanité, sont chargés de représenter la civilisation. Il fallait enfin distinguer, entre les différentes œuvres de l’homme, celles qui ont besoin du temps et celles qui peuvent s’en passer pour arriver à la perfection. Mais débrouiller toutes ces idées, c’eût été l’œuvre d’une analyse bien délicate, et il ne faut pas s’étonner s’il y a eu tant d’obscurité dans le débat, et partant, une si grande obscurité dans la mêlée. On touchait à tout, mais au hasard, et les vues les plus heureuses, faute d’être éclaircies et démêlées, avortaient misérablement.
Au fond, malgré les misères et les subtilités du détail, il faut reconnaître que les modernes avaient raison dans leur prétention principale : le droit de l’invention person-
nelle. Si ce droit avait été hautement revendiqué au lieu d’être enfoui sous des parallèles mesquins et sous des querelles de mots, s’il s’était pleinement affirmé et pour cela s’il s’était bien connu lui-même, la victoire n’eiït pas été douteuse. Mais l’histoire politique et littéraire est pleine de ces malentendus. Que de fois une bonne cause a été compromise pour être maladroitement présentée! Que de fois le droit véritable a été nié pour avoir pris les dehors du paradoxe ! D’ailleurs, il faut bien le dire, les modernes manquèrent de modération et de goût. On devait être d’autant plus respectueux envers l’antiquité que l’on réclamait le droit de s’en affranchir. . Il fallait, avant tout, prouver qu’on la connaissait et ne pas s’exposer à faire accuser son ignorance. Il n’en fut rien, et le parti des modernes ressembla trop souvent à une émeute d’écoliers qui brûleraient Virgile et Homère pour n’avoir plus de latin ni de grec à apprendre. Boileau se fâcha, et les écoliers reçurent la discipline.
Nous ne faisons que marquer d’un trait, bien incomplet et bien rapide, la physionomie générale du débat. M. Rigault excelle à rendre, sous des formes saisissantes et dramatiques, ces idées abstraites. Il peint les hommes dans les vives attitudes de la lutte, et c’est un charme que cette lecture animée, où l’on voit passer successivement les personnages les plus divers. Chacun est rendu au vif avec son mouvement et sa couleur propre. Voyez cet extravagant Desmarets avec ses deux poèmes de Clovis et de Marie-Magdeleine. Homme étrange, auquel il échappe des vues ingénieuses, mais qui ne sait qu'en faire et s’empresse de donner, par ses poésies absurdes, des démentis à quelques-unes de ses théories qui ne le sont pas. Et le Père Boubours, cet excellent homme, doucereux et circonspect, qui glisse son mot dans le débat, en rougissant et craignant presque d’en avoir trop dit! Fonte-
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nclle entre en scène, je devrais dire en campagne, mais sans bruit , à petits pas, indifférent au vrai et au faux, croyant peu à ses idées et pas du tout à celles des autres.
11 invente une poétique nouvelle qui n’est que la théorie de ses pastorales, et réduit tout le débat, en vrai savant qu’il est, à une question d’arithmétique. Nous venons après les anciens, donc nous avons plus d’idées, donc nous valons mieux qu’eux. Le véritable chef, c’est Perrault, homme aimable après tout, franc, décidé d’allures, poète médiocre, mais bon écrivain et dont le plus grand tort fut de critiquer l’antiquité qu’il connaissait mal. 11 eut une qualité rare : la politesse. Par bonheur pour lui, ses adversaires en manquèrent, ce qui les fit passer pour des pédants aux yeux des gens du monde et des femmes. Ce sont là deux puissances qu’il ne faut pas négliger. Ces pauvres anciens furent mal attaqués sans doute, mais ils furent plus mal défendus. A quel point de vue étroit se placent Dacier, Ménage, Francius, Longepierre, Iluet, Boileau lui-même ! A-t-on prouvé à un homme qu’il a tort dans ses idées générales, parce qu’on lui a montré des contresens?
Toute cette phase de la querelle, que nous résumons dans des noms propres, était déjà connue, bien qu’elle n’eût jamais été racontée avec cette précision lumineuse de détails qui remet dans son jour plus d’un fait obscur ou altéré. La véritable nouveauté du livre est dans l’exposition de la période anglaise. Saint-Evremond, exilé en Angleterre, s’y rencontre comme l’introducteur naturel des idées françaises, et ce fut sans doute par son intermédiaire que la querelle émigra de ce côté du détroit. Dans un tableau de genre, dont l’aimable fantaisie vient égayer la gravité du récit, M. Rigault nous montre le charmant vieillard, au café de Will, causant avec Dryden, et faisant librement connaître ses idées sur les anciens, au milieu
dune assemblée de gens de lettres en vieux habits de toile, d’ecclésiastiques en soutane et en rabat, de pétulants écoliers du Temple et de timides étudiants des universités. Il faut dire, du reste, que nulle part la question ne s’égara plus étrangement qu’en Angleterre. Personne ne l’aborda directement, excepté Wotton, qui le premier distingue avec netteté les genres où l’esprit humain peut atteindre immédiatement à la perfection, et ceux où rien ne se fait sans le secours du temps. Chez les autres écrivains qui se mêlèrent à la querelle, ce ne fut qu’une controverse d’érudition, une lutte de partis littéraires qui donna le change à l’opinion, si bien que ceux qui passaient pour les défenseurs des anciens étaient ceux qui les connaissaient le moins, et que ceux qui les avaient le mieux étudiés étaient réputés leurs ennemis. La discussion de Boyle et de Bentley n’a pas été pourtant inutile, comme le montre avec une grande justesse M. Rigault : « Bentley, en apprenant aux lettrés de l’Angleterre à distinguer les vrais anciens des faux, et à les soumettre au contrôle d’une critique vigilante, a rendu l’antiquité d’autant plus vénérable qu’elle devenait mieux connue. Swift sema, dans la discussion, un grand nombre d’idées justes et spirituelles sur l’obligation pour la vraie critique de savoir admirer les beautés ; sur la nature de la poésie, méconnue par Fontenelle; sur Limitation confondue avec la servilité par des copistes des anciens; sur l’interprétation des textes antiques, où l’érudition hasardeuse de Bentley avait introduit des nouveautés téméraires. Enfin, s’expliquant en passant sur le fond du débat entre les anciens et les modernes , dans l’épisode charmant de l’Abeille et de l’Araignée, Swift a vengé du dédain de Perrault les premiers inventeurs, en revendiquant pour les anciens l’honneur inappréciable d’avoir les premiers éclairé et civilisé le monde. 11 a rendu jus-
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lice aux modernes en les proclamant des architectes plus habiles , et, aux anciens, en vantant la supériorité (le leurs matériaux , c’est-à-dire en rappelant, par une spirituelle allégorie que les anciens parlaient une langue plus jeune que les nôtres, et qu’ils peignaient les premiers, des plus fraîches couleurs d’une imagination dans sa fleur, coque leurs successeurs ont retracé avec plus d’art, dans des langues moins flexibles, avec un génie plus savant, mais moins simple, moins gracieux, moins éclatant de jeunesse, de force et de beauté. »
Voilà le butin que nous rapportons de notre excursion en Angleterre, à la suite de notre guide. En revenant en France avec lui, nous voyons la querelle se rétrécir : elle se réduit à une dispute sur Homère. M. I»igault parvient cependant à retenir l’intérêt du lecteur par la vivacité et la grâce du récit. Mais ce qui nous intéresse plus encore (jue l’exposition animée de la lutte de La Motte et de Mme Dacier, et même que l’histoire de leur mémorable réconciliation, c’est un excellent chapitre où Fénelon est peinl de main de maître, avec les couleurs qu’il a fournies lui-même dans sa Lettre à l'Académie, et sa Correspondance avec La Motte. Ces aimables manières d’indiquer son opinion, sans trop la montrer, ces petites ruses innocemment spirituelles pour arriver à dire sa pensée de manière à ne mécontenter aucun parti, cette spirituelle stratégie de l’approbation mesurée et du silence prudent, tout cela nous est rendu avec charme. 11 n’v a pas de meilleures pages dans tout l’ouvrage, au moins pour la délicatesse de la touche et le fini du trait. Seulement, la conclusion est bien sévère pour l’aimable et doux prélat. 11 me semble que M. Higault, en finissant, élève un peu trop la voix, et la force, ce qui est une légère dissonance avec le reste du livre. On croirait presque ici que l’auteur parle à la cantonade. « 11 faut
prendre bien garde, quand les principes sont engagés, que l’aménité du caractère n’ôte rien à la fermeté de l’esprit. » Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’une de ces résolutions graves où il va de la moralité d’une vie tout entière? Ne l’oublions pas. Il s’agit uniquement de ne pas chagriner cet excellent La Motte. Qu’importe, après cela, si Fénelon enveloppe sa pensée de ménagements et ne la livre que dans un demi-jour qui n’est peut-être qu’une grâce de plus? Socrate aussi, et dans des questions bien plus graves assurément, se plaisait à jouer autour des sophistes avec une douce ironie qu’on ne lui a jamais reprochée. Je ne croyais pas M. Rigault si sévère à l’égard de ce procédé littéraire qui fait passer une épigramme dans une politesse et une malice dans un compliment.
Nous n’insisterons pas sur les derniers chapitres. Ils nous montrent le passage de la discussion littéraire à la théorie philosophique, dans l’abbé Perrusson et dans Yico. Mais je tiens à citer les dernières lignes qui contiennent un résumé fidèle du livre dans une belle image : « J’abandonne à regret ce travail, au moment où le sentier étroit et sinueux dont j’ai suivi les détours s’élargit enfin et laisse apercevoir un plus vaste horizon. Cette étude ressemble à une excursion dans les pays de montagnes : de temps en temps, au tournant du chemin, par quelque échappée entre deux collines, on croit apercevoir le but près de soi, on dirait qu’on le touche, et pourtant il est encore bien loin. Ainsi plus d’une fois, en voyant au milieu de la querelle littéraire intervenir l’idée du progr ès, il semblait que nous allions aborder un terrain philosophique et saisir enfin un plus digne objet de discussion; mais cette terre désirée fuyait devant nous, et nous restions enfermés encore dans les bornes de la critique. Et quand nous arrivons enfin à l’extrémité du débat litté-
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raire, quand nous touchons à la question philosophique, il faut nous arrêter. C’est mon devoir, mais c’est aussi mon regret. » Ajoutons que ce regret, le lecteur le partage, et qu’il accepte'de grand cœur la promesse que lui fait M. Rigault d’exposer et de discuter dans un travail prochain la théorie moderne du progrès depuis Condorcet et Turgot jusqu’à nos jours.
Le travail de de M. Rigault est bien substantiel et bien complet. Il y manque pourtant un nom, celui de Mme de Staël. Le dernier mot de la querelle des anciens cl des modernes, le mot le plus juste, celui qui clôt les discussions pour tous les esprits sérieux, ce mot-là n’est ni dans La Motte, ni dans Fénelon, ni dans Terrasson, ni dans Yico, il est dans Mme de Staël. Ce mot, c’est l’inspiration originale, substituée à Limitation usée de l’antiquité. Il résume tout un ouvrage essentiel de Mme de Staël sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.
Je sais bien que M. Rigault a dessein de parler plus tard de Mme de Staël à propos de la théorie du progrès dont il nous promet l’histoire. Mais l’occasion littéraire sera perdue de nous faire voir comment la querelle, si longtemps stérile, des anciens et des modernes, vient aboutir à cet ouvrage et y rencontre son dénouement, inutilement cherché ailleurs. Comme la question s’élève et se dégage dans le livre de cette femme illustre! Quelle vigueur d’esprit philosophique ! Quelle distance entre les arguments de La Motte et la thèse de Mme de Staël ! Elle fait passer dans ses pages vivantes et vraiment viriles toutes les idées justes qui se sont successivement pro-
duites dans la querelle des anciens et des modernes. Elle y ajoute, par avance, toutes celles qui se produiront un quart de siècle après, dans la querelle des classiques et des romantiques. Ces deux débats célèbres semblent avoir comme leur point de contact dans son livre. Ils y trouvent aussi leur solution, dans la plus juste et la plus agréable mesure.
Rappelons rapidement les circonstances dans lesquelles ce livre fut composé. La période révolutionnaire fut marquée, on le sait, par un singulier appauvrissement de la littérature et par une douloureuse stérilité des esprits.
On a remarqué avec étonnement ce bizarre contraste de l’esprit humain poussant à l’excès la doctrine de la liberté, soulevant la société dans ses dernières profondeurs, et s’arrêtant comme désarmé devant les règles traditionnelles du goût, et souvent même devant la faible barrière des bienséances de convention. Ceux qui osaient tout dans la politique n’osaient, rien dans la littérature, offrant ainsi cette étrange inconséquence d’une audace sans ! limite dans l’action et d’une timidité puérile dans le goût. Joseph Chénier, Tardent révolutionnaire, jette toutes ses tragédies dans un moule usé : l’allusion seule, passant comme un éclair sur le fond un peu effacé de ses tableaux, brille d'un vif et rapide éclat, éblouit l’esprit et s’évanouit dans l’ombre d’une imitation sans vigueur et sans coloris. Dans l’art, David reste attaché presque servilement à la tradition du goût antique : copiste de génie, il marque t sur toutes ses œuvres l’ineffaçable empreinte de l’anti- j quité renouvelée avec vigueur, mais toujours imitée. Des tragédies moulées sur la forme classique du dix-sep- j tième siècle, des peintures dans le style antique, de pâles j comédies et de fades/ idylles, plus fades encore par le 1 contraste du sang répandu, voilà l’art, voilà la littérature, 1 à cette même époque où il semblait que l’inspiration dût
LA QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES
jaillir énergique, brûlante, passionnée, dos profondeurs de la société délruite. Tandis que tout se renouvelait, le théâtre était esclave, la poésie comprimait son élan, et la littérature seule refusait de participer à cet immense mouvement d’émancipation. Iloileau prolongeait son empire, là même où la monarchie de Louis XI Y avait perdu ses droits.
11 y avait dans ce triste spectacle des lettres dégénérées un démenti apparent à la doctrine de Mme de Staël sur la perfectibilité de la raison humaine ; il y avait là comme une condamnation de ses espérances. Comment croire aux progrès de la moralité et des lumières en face des échafauds qui décimaient la France? Comment croire au progrès de l’esprit humain en face d’une littérature énervée, dont l’imitation maladroite ne prenait à l’antiquité que des noms héroïques et des sujets rebattus, sans même comprendre le sens profond et mystérieux de ses traditions, sans même essayer de traduire sur la scène l’énergie des sentiments et la vérité des mœurs de la Grèce et de Rome?
Alors se posa naturellement devant la raison de Mme de Staël cette question des anciens et des modernes qui s’était si longtemps traînée à travers une argumentation monotone et mesquine. Mme de Staël l’élève du premier coup à la hauteur d’une question philosophique ; elle se place au cœur de la civilisation moderne, l’analyse dans ses éléments essentiels, et comparant ces éléments à ceux de la société antique, elle tire de ce rapprochement fécond des conclusions de la plus haute portée. Ces conclusions, le dix-neuvième siècle lésa presque toutes acceptées; elles étaient en germe dans l’esprit moderne; il ne fallait, pour les faire passer dans la pratique et dans les faits, que Faction d'une haute intelligence qui vint nettement définir ces pressentiments obscurs, et donner ainsi
le sens de l’avenir à celte littérature rétrograde, imitatrice infidèle à la fois et servile du passé.
Mme de Staël ne croyait pas que l’esprit humain fut ainsi condamné à végéter sans éclat sous la tutelle d’un système exclusif. Elle ne pouvait pas croire que les sources de l’invention originale fussent définitivement épuisées; elle osa, et ce fut son honneur, ne pas désespérer de l’éternelle fécondité du génie. D’ailleurs, dans le siècle qui venait de finir, Jean-Jacques Rousseau avait prouvé, par des œuvres éclatantes, qu’il y a, au fond de la conscience et dans les mystères du sentiment personnel, des ressources infinies pour le génie de l’observation et l’éloquence du cœur. Bernardin de Saint-Pierre avait montré, dans une œuvre naïve et charmante, quel parti le talent peut tirer du sentiment de la nature, et quelle richesse de coloris ce sentiment peut répandre sur la plus simple fiction. Ces exemples suffisaient pour relever l’espoir du progrès, en indiquant à quelle source les lettres pourraient se rajeunir et l’inspiration se vivifier. Enfin, précisément à l’époque où Mme de Staël méditait son grand ouvrage de critique, celui où elle devait poser avec éclat la doctrine hardie de l’innovation et de la réforme, Chateaubriand, encore exilé, mais déjà célèbre, écrivait les dernières pages du Génie du christianisme, où, justifiant d’abord la théorie nouvelle, il allait montrer à la France et à l’Europe l’alliance merveilleuse de l’esprit chrétien, grave, intime, mélancolique, avec la grâce du sentiment poétique et le charme de la plus brillante imagination. Il y avait là des sources fécondes, où l’invention originale pouvait puiser des sujets nouveaux et surtout des sentiments inconnus aux anciens.
C’était le salut de la littérature; si par un effort décisif, elle ne brise pas ses liens, elle tombera d’épuisement et de décrépitude au niveau de la littérature du
LA QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES
bas-Empire, cette littérature de sophistes et de rhéteurs, qui n'était plus qu’une vaine déclamation d’école et qu’un ridicule avortement des intelligences. Mais si les lettres s’affranchissent enfin de cette servitude, si elles consentent à être autre chose que l’écho monotone et fatigué des voix brillantes du monde antique, qu’elles osent puiser aux sources sacrées de la conscience et de la nature éternellement jeune, et sans doute elles se ranimeront; la poésie trouvera des accents nouveaux, et l’esprit humain, rajeuni et vivifié, renouera par une chaîne d’or le siècle nouveau aux grands siècles de la littérature.
Le seul moyen de lutter sans trop de désavantage avec les modèles de l’antiquité, ce sera donc de tenter avec hardiesse des voies entièrement nouvelles, et de mettre à profit ce trésor d’expérience, d’observations et de sentiments, accumulé pendant tant de siècles, trésor que n’avait pas la sagesse antique et que la raison moderne possède stérilement, puisqu’elle ne sait pas en jouir. On ne peut égaler les anciens qu’en se séparant d’eux et en s’inspirant ailleurs. Incomparables artistes, ils resteront nos maîtres pour la perfection soutenue de la forme, pour la fermeté du dessin, pour la pureté du coloris; essayons de leur ravir ce précieux secret de l’élément simple et de l’art tempéré par le naturel, mais, admirateurs sincères du génie antique, osons être de notre siècle et de notre civilisation. Étudions Homère, Sophocle, Virgile; mais auprès de ces maîtres de l’art, ouvrons Ossicui , Shakespeare et Goethe.
Tel est le sens de l’ouvrage de Mme de Staël sur la littérature. Au fond, c’est une comparaison hardie, brillante, originale entre le génie de la civilisation moderne et le génie des civilisations antiques; c’est une éloquente apologie de la doctrine du progrès raisonnable; c’est aussi un essai de naturalisation en faveur des littératures
étrangères, plus avancées alors que la nôtre dans les voies nouvelles, et plus rapprochées du véritable esprit de progrès.
Mais, remarquons-le bien, Mme de Staël fait d’une main ferme et sûre la part du progrès auquel elle croit, dans lequel elle espère. Ce progrès est surtout un progrès scientifique et moral; il se marque spécialement parles conquêtes de la science et par l’esprit général de la civilisation chrétienne. La philosophie, la science des principes, a fait un pas immense. La littérature a donc gagné elle-même en tant qu 'expression de la philosophie. Mais sous le point de vue de l’art, Mme de Staël avoue de bonne grâce l’incontestable supériorité des anciens; au reste, ce n'est pas là une objection contre le fond même de sa doctrine; elle distingue toujours avec le plus grand soin ce qui appartient aux arts d’imagination de ce qui relève, à quelque titre que ce soit, de la philosophie : « Les arts d’imagination, dit-elle excellemment, ne sont point susceptibles d’une perfectibilité indéfinie, tandis qu’on ne peut prévoir le terme où s’arrêtera la pensée. La poésie des Grecs n’a été ni surpassée, ni même égalée par les modernes; mais il n’est pas vrai que, depuis près de trois mille ans, les hommes n’aient pas acquis une pensée de plus, et c’est un grand tort dans l’esprit de ceux qui condamnent l’espèce humaine au supplice de Sisyphe, à retomber toujours après s’être élevée. »
Dans des limites si sagement tracées, l’idée du progrès intellectuel de l’humanité était incontestable, et Mme de Staël avait raison d’avance contre la critique partiale et méticuleuse de M. de Fontanes. Que reste-t-il de l’ouvrage de Mme de Staël? Irons-nous au delà du vrai, en disant que cette œuvre a été comme le programme et l’annonce des réformes qui devaient s’accomplir dans la littérature et dans l’art? C’était en quelque manière la
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poétique anticipée à' Alain, de Uenr, et même des Méditations et des Odes et Ballades. Chateaubriand, dont il est de mode aujourd’hui de dénigrer non seulement le caractère, mais le génie, vint bientôt donner à ces théories nouvelles la consécration d’un grand exemple. Mme de Staël elle-même s’efforça, dans ses œuvres, de réaliser cet idéal qu’elle avait entrevu dans un prochain avenir : artiste enthousiaste, elle excita la jeune génération à la suivre dans sa brillante entreprise. Ce fut elle qui donna le premier ébranlement aux intelligences amoureuses du beau et lasses du passé.
Il nous a semblé qu’il y avait opportunité de rappeler, à propos de la querelle ressuscitée par M. Uignault, le grand rôle de Mme de Staël dans la question. Elle a su, la première, rattacher la critique aux principes mêmes de l’histoire, en montrant quels liens étroits unissent les institutions sociales au mouvement des esprits. Ainsi s’expliquait naturellement la différence des littératures par la différence des nationalités. La pensée n’était plus l’œuvre stérile et isolée du caprice et du hasard; la littérature n’était plus un effet sans cause; elle, prenait racine dans le sol; elle se rattachait au mouvement intime des sociétés, et la critique, cessant d’être une aride nomenclature des ouvrages de l'art ou une discussion stérile de détails, devenait, sous la plume magique de Mme de Staël, le tableau dramatique des révolutions de l’esprit humain et la saisissante peinture des réalités sociales : la critique ainsi entendue devenait une des faces, la plus brillante peut-être, de l'histoire.
L’œuvre de Mme de Staël n’était rien moins que cela : renouvellement de la critique par la philosophie ; interprétation des littératures diverses par le point de vue supérieur des institutions sociales; conception profonde du caractère des peuples et du génie spécial des
civilisations; vive intelligence des révolutions de la pensée et des progrès de l’esprit humain ; enfin recommandation incessante donnée aux lettres françaises de se retremper aux sources intérieures de la conscience, et d’étudier les grands modèles des littératures du Nord, plus libres que celles du Midi de l'imitation classique, et par là plus originales et plus fécondes; tels sont les traits essentiels par lesquels on peut apprécier ce livre vraiment nouveau, qui faisait pénétrer l’esprit de progrès dans la littérature rétrograde, déshabituait le génie français des systèmes exclusifs et des préjugés nationaux, et donnait droit de cité à Shakespeare, faiblement imité par Ducis, et à Goethe, presque inconnu de ce côté du Rhin.
Je me demande quel effet cette argumentation éloquente, vigoureuse, philosophique, aurait fait en tombant au milieu de la mesquine querelle agitée autour de l’ombre de Ylliade par une pédante et par un bel esprit. La Motte et Mme Dacier auraient pâli d’effroi. Le nœud de la question était là pourtant. Mme de Staël ne s’y est pas trompée.
Je regrette vivement que ce contraste d’une raison puissante, qui vient clore le débat, avec les esprits médiocres ou prévenus qui l’ont si stérilement prolongé, ait échappé à M. Rigault, ou peut-être qu’il n’ait pas voulu le saisir. 11 nous aurait donné le plaisir de lire dans son livre, déjà si riche, un chapitre intéressant qui aurait dignement couronné l’œuvre. Il aurait épargné à mes lecteurs l’ennui de cette incomplète esquisse, qui a le double tort d’en dire trop et de n’en pas dire assez.
UN POETE INCONNU
Œuvres posthumes de Maurice de Guérin *.
La gloire terrestre a ses limbes, silencieux comme les autres, comme eux éclairés d une pâle aurore qui ne devient jamais le jour. C’est là que se presse une foule d’élite, mais sans nom, talents ravis dans leur première fleur, génies inachevés auxquels la vie a manqué avant qu’ils aient pu élever l’œuvre longtemps rêvée et donner à leur pensée l’immortalité dont ils la sentaient capable. Heureux, dans celte foule d’inconnus qui pouvaient être illustres, ceux qui ont laissé sur la terre des amitiés ardentes, passionnées jusqu’à faire de cette chère mémoire le prix et le but d’une vie entière! Plus d’un écrivain, plus d’un poète, né pour la gloire et mort avant l’heure, a dû à ces dévouements posthumes de revivre avec éclat et d’inscrire son nom parmi les plus célèbres, à une place qui semblait perdue pour lui. La piété d’une famille, d’un ami, fait de ces miracles et corrige l’injustice des morts prématurées. Nous avons eu, depuis un an, deux de ces bonnes fortunes littéraires. Deux noms, séparés par un assez grand intervalle d’années, rapprochés par de singulières analogies de talent et de destinée, sont
1. Maurice de Guérin, Iieliquiæ , publié par G. -S. Trebutien, avec une étude biographique et littéraire, par M. Sainte-Beuve. Paris. Didier, 1801.2 vol. in-18.
mélanges et portraits.
sortis tout d’un coup de l’oubli auquel setnblait les condamner une vie cruellement abrégée. Leur œuvre, à tous deux, c’était ce livre interrompu que tant de jeunes et brillants esprits ont commencé avec ardeur, avec foi, et dont la mort est venue disperser brutalement les feuillets à peine ébauchés. En dépit de la mort, les fragments de leur pensée se sont rejoints à peu près, le livre a pu paraître; il a paru avec cette grâce triste des jeunes ruines, de ces marbres inachevés d’où allait s’élancer, sous le dernier coup de ciseau, quelque figure immortelle, quelque dieu peut-être. C’est une noble joie pour tous les esprits amoureux du beau d’en ressaisir le signe jusque dans ces ébauches par lesquelles le talent prélude et s’annonce, d’achever par la pensée l’œuvre incomplète et de poursuivre, dans une rêverie affectueuse, ces jeunes destins sitôt brisés. Nous avons été des premiers, l’année dernière, à saluer la renaissance d'un généreux et brillant esprit, relevé de sa tombe par la piété de sa mère et la sollicitude d’un ami, Alfred Tonnellé, un des jeunes gens de cette race admirable descendue en droite ligne de Phèdre ou d’Àgalhon en passant par saint Augustin, vrai fils de Platon deArenu chrétien, avide comme eux de beaux discours, passionné pour l’art et trouvant dans une foi assurée un point d’appui contre les inquiétudes de son âme et de son temps. Aujourd’hui c’est un autre nom qui se lève, entouré de cette faveur de l’opinion qui ne se trompe pas envers les morts comme elle se trompe envers les vivants, parce qu’elle n’obéit plus alors au mot d’ordre d’une secte ou d’une coterie, et que son verdict, pour ce cas au moins, est désintéressé. Maurice de Guérin, un vrai poète, un vrai écrivain, nous est rendu. Ce nom n’est pas nouveau pour tous. Produit un instant en pleine lumière, il y a vingt ans, dans quelques pages émouvantes et passionnées de George Sand, il était re-
ÏJN POÈTE INCONNU.
lit
tombé dans l'ombre où quelques initiés, les dévots de cette chère mémoire, l’entouraient d’une sorte de culte attendri et d’une espérance obstinée. Knfin, après bien des tentatives inutiles, à travers des obstacles sans nombre, souvent de la nature la plus délicate, et renaissant comme à plaisir autour de la pieuse entreprise, voici que i*on vient nous offrir les confidences de cette belle âme ingénue, bien que souvent troublée, et les esquisses où s’essayait son imagination comme pour inviter la Muse, (-eux qui comme nous ont une curiosité toujours en éveil pour les libres talents, et qui s’intéressent au moins autant à ces exhumations d’un esprit original qu’à la découverte des vieux murs et des inscriptions illisibles, s'applaudiront de tenir enfin ces deux petits volumes si longtemps espérés et promis.
Avec quelle sollicitude, de quelle main amoureuse, un des meilleurs amis de Maurice de Guérin, M. Trebutien, a préparé ce qu’il appelle si tendrement un Reliquaire , par quelle poursuite obstinée il a ressaisi le trésor dispersé de son poète, avec quelle joie il a recueilli les chers feuillets errants et les a soustraits à tous les hasards de l’indifférence et du temps, nous le savons, mais tous les lecteurs le devineront à voir cette édition où tout a été choisi avec tant de scrupules et de soins, jusqu’au papier et au caractère. Pour orner son reliquaire, M. Trebutien a demandé une de ses perles les plus fines à ce grand artiste, si prodigue parce qu’il est si riche, M. Saintelleuve. M. du breuil de Marzan apporte son témoignage ému sur les jours heureux de son intimité avec Maurice. Ouvrons les précieux volumes. Nous y trouvons d’abord le mémorandum extrait de ce cahier vert , si célèbre parmi les amis de Maurice, sur lequel, pendant quelques années, il nota presque presque jour par jour les impressions variées de sa vie. Puis, ce sont quelques lettres
communiquées par la famille, une dizaine d’épîtres familières ou de fragments en vers retrouvés dans le portefeuille des amis; c’est enfin un fragment en prose, mais en prose d’un grand accent, nil mortale sonans, le Centaure. Voilà le compte des trésors recueillis avec tant de peine. Peu de chose, si l’on ne considère le talent que dans ses œuvres achevées et dans ses fruits. Richesse inestimable, si l’on a égard aux promesses de la prochaine récolte et à la libre floraison du talent.
Peut-être, à l’appel passionné de l’ami qui s’est fait l’éditeur de Maurice, plus d’un portefeuille s'ouvrira encore, de nouveaux fragments seront rendus à la lumière: nous avons quelque raison de l’espérer. On nous a parlé déjà d’une Bacchante , retrouvée depuis l’impression du livre. En attendant que l’œuvre se complète, jouissons délicieusement, sans arrière-pensée, de cette fortune littéraire qu’on nous offre. De pareilles voluptés d’esprit sont douces dans tous les temps, dans ce temps surtout où les talents ne sont pas rares, mais où ils sont rares ceux qui ne s’emploient qu’à la méditation et à la rêverie, qui se consacrent au culte de la poésie et de l’art, désintéressés de tout mobile vulgaire, ne demandant aux lettres d’autre profit ni d’autre honneur que de les servir, sachant estimer à son prix, c’est-à-dire plus haut que tout plaisir humain, l’émotion d’un beau vers ou la jouissance &' un jour paresseux , savouré dans la paix divine des champs.
C’est là en effet l’originalité et la grâce de Maurice de Guérin dans ce siècle d’affaires, d’ambition et d’argent. Il fut le plus aimable paresseux du monde, s’il est vrai qu’on perde son temps à cultiver son âme, à orner son imagination, à exercer sa pensée sur les sujets les plus nobles ou les plus délicats, à recueillir et à concentrer en soi les plus profonds bonheurs que donnent les amitiés
UN POÈTE INCONNU
choisies, la nature et l’art. Il ne fit rien, c’est-à-dire qu'il ne fut ni avocat, ni fonctionnaire, ni financier; il essaya de donner des leçons de latin, mais il se dégoûta vite du métier. Par bonheur, sa lutte avec les réalités de la vie ne fut pas longue. Depuis sa sortie du collège jusqu’aux dernières années, un heureux enchaînement de circonstances, quelques-unes amenées par un pur hasard, la plupart disposées par la providence de l’amitié, avait entraîné sa vie facile et gracieusement errante, soit dans des asiles austères, propices au grand travail de la pensée, soit dans quelque maison aimable, préparée pour le bonheur. Le charme de ces hospitalités diverses l’attirait et le retenait. 11 n’avait plus le courage de sortir des lieux où il avait rêvé; il fallait qu’il se fit violence pour s’éloigner, pour quitter cette paix animée par ses pensées, pour se rejeter dans le bruit des hommes et le tumulte de la vie. C’est aux loisirs qu’on sut lui faire dans ces douces retraites que nous devons ses pages les plus fraîches, si heureuses d’éclore, si soudaines et si vives d’impressions, et qui, par une juste réciprocité, gardent les noms amis en consacrant de nobles souvenirs. Plus tard, quand la lutte commence, quand il faut courir du matin au soir, dans les boues de Paris, en quête d’un labeur ingrat, l’accent change sensiblement, il s’attriste; la douceur de vivre se corrompt par l’idée de la rançon au prix de laquelle s’achète la vie. De plus en plus l’esprit se détourne du dehors vers les perspectives intérieures; la rêverie se tourne à l’analyse : la mélancolie gagne et finit par tout envahir. Quand il mourut, à Page de vingt-neuf ans, il venait de retrouver, dans son mariage avec une jeune créole, ce loisir assuré, cette heureuse liberté du travail intérieur et du rêve dont le sacrifice lui avait été si dur. 11 était à bout de forces, quand il vit s’ouvrir devant lui ce dernier refuge, le plus charmant
MÉLANGES ET FORTRAITS.
de tous, contre le labeur forcé de chaque jour, contre les dévorants soucis du lendemain. Ilélas! il ne s'y reposa que quelques mois à peine.
Telle est cette vie, si simple au dehors, médiocre d’intérêt, si l’on y cherche autre chose que des événements de sentiment ou d’idée, et que deux mots suffisent à raconter. D’ailleurs, par sa durée aussi bien que par les événements qui la remplissent, elle est bien courte : huit ou neuf années à peine, si l’on en retranche l’enfance et le temps de collège. Mais dans cet espace si resserré de jours, quelle intensité de vie intérieure, que dépensées diverses, quel éveil, quelle promptitude, quelle course agitée d’imagination à travers la terre et le ciel, que d’enchantements alternés avec quelles tristesses ! C’est là ce qui marque le poète, c’est là aussi ce qui fait pour nous l’invincible attrait de ces pages où déborde la vie intérieure. Poète, il le fut vraiment, moins par la forme des vers qu’il employa rarement que par l’inspiration de ses écrits; il le fut par le tour de son esprit, par la vivacité de ses impressions, par leur mobilité même; il le fut aussi par ce je ne sais quoi de léger, d’agile, d’aérien qui semble donner des ailes à chacune de ses pensées. Il le fut surtout par sa manière de sentir la vie et d’exprimer ses sensations très particulières, sous des formes nouvelles, imprévues, avec un accent qui pénètre et qui charme.
Sous quelles influences se développa cette âme qui s’ouvre aujourd’hui à nous? Comment se forma chez Maurice ce fond de sentiments et d’impressions qui reparaît dans tout ce qu’il écrit? Ce que nous savons des circonstances particulières de sa vie, de sa nature, de son tempérament même, nous aidera peut-être à comprendre le genre très personnel de son talent, et à saisir à sa source cette po jsie sincère, si libre d’allures, si variée d'aspects.
UN POÈTE INCONNU
On dirait qu’une destinée indulgente s’est plu à remplir sa vie d’impressions poétiques, à écarter de ses pas ou de ses yeux tout ce qui abaisse l’imagination, la vulgarité pire que la misère. Les personnes et les choses qui t’entourèrent, les lieux où se passa la meilleure partie de sa vie, avaient, par je ne sais quelle grâce spéciale, un caractère de simplicité ou d’élévation, de grandeur ou de beauté singulièrement propre à maintenir lame dans un certain ton d’idées et de sentiments : le Cayla, la Roche d’Onelle, la Fontaine des Larmes, la Chênaie, le Val de l’Arguenon, voilà le cadre où se meut sa vie. Ces noms mêmes me semblent avoir leur poésie. Son enfance s’écoule, déjà rêveuse (on nous l’assure), dans ce château du Cayla que ses vers et mieux encore ses souvenirs célèbrent sans cesse, sur cette terrasse couronnée de fleurs que nous connaissons :
Les soirs d’été, les soirs d’automne,
Un enfant y venait toujours,
A l’heure où l'Angélus résonne,
Pour voir comment meurent les jours.
La liberté de ses premiers pas erre sous ce beau ciel du Languedoc si bleu , si largement arqué. Il s’enivre à loisir de lumière et de parfums. Partout, avec elle, la jeune âme emportera le souvenir de ce pays et de ce ciel, de sa famille surtout, une famille singulièrement noble de race et de cœur dans la plus médiocre fortune. La simplicité d’une vie patriarcale, voilà le premier spectacle que lui offre la vie. La tristesse s’y mêle et répand dans l’esprit de l’enfant une teinte de gravité. A l’âge de six ans, il n’avait plus de mère. Mais, à côté de son père, au-dessus de Maurice, grandit une jeune enfant, Eugénie, qui déjà s’annonce par des traits de sensibilité et de raison précoces, et qui plus tard sera pour lui le plus sûr
conseil, le plus admirable dévouement, une conscience d’une élévation et d’une délicatesse extraordinaires, cette sœur qui après la mort de son frère marquera si profondément l’empreinte de son pieux désespoir dans quelques pages heureusement recueillies, et dont M. Sainte- Beuve a pu dire en la comparant à Maurice, qu’elle étaif son égale , sinon sa supérieure en talent et en âme.
Bientôt lage arrive où il faut quitter tout cela pour la captivité studieuse des écoles. Le collège Stanislas reçoit le jeune exilé du Cayla, et, certes, ceux qui ont habité cette maison, aux environs de ces lointaines années, ne me démentiront pas si je dis que c’était alors la plus riante des prisons, avec ses vastes jardins et ses vieux ombrages, et que les captifs ne se plaignaient guère. Me démentiront-ils si j’ajoute qu’à cette époque le collège Stanislas avait son caractère à part d’enseignement plus libre, moins officiel, de discipline plus paternelle que les plus célèbres écoles du même temps? Guérin y lia de nombreuses et vives amitiés ; mais avec personne ce commerce ne devait être plüs intime et plus durable qu’avec l’un de ses maîtres, le plus cher de tous, dont l’amitié ne le quitta plus jamais et jusqu’à son lit de mort le suivit de sa tendresse et de ses prières1.
Après de brillantes études, Maurice dut s’interroger sur son avenir. Toute l’année qui suivit sa sortie du collège, il la passa au milieu des siens. Ce fut une année de liberté adolescente, pleine de rêveries confuses, d’impressions inquiètes, de ces vagues et chères douleurs que l’imagination poétise si facilement, précisément parce qu’elles n’ont pas atteint les racines mêmes de l’âme. Ces premières blessures ont leur douceur. Sentir que l’on aime, souffrir par l’amour, n’est-ce pas un des bonheurs,