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LES DERNIÈRES ANNÉES D’UN RÊVEUR

serait purifié avec le goût, À supposer que le penseur y eût perdu, assurément l’écrivain y eût gagné, et ce n’était pas chose indifférente ou médiocre, puisqu’il s’agissait d’écrire, non dans la langue de Hegel, mais dans la nôtre.

Peut-être aussi, s’il avait vécu davantage parmi nous, aurait-il modifié quelques jugements ou plutôt rectifié quelques illusions d’optique littéraire, explicables par des circonstances ou des incidents dénaturés dans la perspective. Sans nier le tort que peuvent faire à notre littérature et à sa bonne renommée à l’étranger certaine excentricité voulue, une désinvolture de mauvais goût, des engouements inexplicables, une frivolité de mode qui s’attache à des œuvres superficielles et bruyantes, est-il juste de généraliser le mal? Est-il équitable de dire d’une manière si dure, sans nuances, que l’esprit français prend l’ombre pour la proie, le mot pour la chose, l’apparence pour la réalité ; qu’il ne sort pas des assignats intellectuels? « Si l’on parle avec un Français de l’art, du langage, de la religion, du devoir, de la famille, on sent à sa manière de parler qu’il reste en dehors du sujet, qu'il n’entre pas dans la substance, dans la moelle; il est satisfait s’il en dit quelque chose de spécieux; il veut jouir de lui-même à propos des choses; mais il n’a pas le respect, le désintéressement, la patience et l’oubli de soi qui sont nécessaires pour contempler les choses telles qu’elles sont; l’abstraction est son vice originel, la présomption son travers incurable, la spéciosité sa limite fatale. La soif du vrai n’est pas une passion française; le centre de gravité du Français est toujours hors de lui, dans les autres, dans la galerie; les individus sont des zéros ; l’unité, qui fait d’eux un nombre, leur vient du dehors; c’est le souverain, l’écrivain du jour, le journal favori, en un mot, le maître momentané de la

mode1. » Vérité accidentelle, pure boutade de dépit amoureux chez cet humoriste, au fond si épris de notre langue et de nos écrivains. On pourrait presque dire, en rapprochant les dates du journal de tel ou tel événement littéraire, sous quelle impression ces lignes et d’autres semblables ont été écrites ; elles portent la trace irrécusable d’une révolte ou d’une colère. Mais combien d’autres pages on pourrait citer en regard de celle-ci et dans lesquelles Amiel se montre mieux inspiré pour notre littérature, où éclate non seulement sa justice, mais sa sympathie pour l’esprit français dans ses oeuvres les meilleures et ses représentants les plus sérieux ! Personne alors ne s’entend mieux que lui à faire valoir nos vraies qualités nationales. Un jour, il lit un gros volume d’esthétique allemande; en le fermant, il prend sa plume ; il constate que l’attrait initial a été décroissant et a fini par l’ennui. Pourquoi cela? Parce que le bruit du moulin endort. Ces pages sans alinéas, ces chapitres interminables, ce ronron dialectique lui fait l’effet d’un moulin à paroles : « L’érudition et même la pensée ne sont pas tout. Un peu d’esprit, de trait, de vivacité, d’imagination, de grâce, ne gâterait rien. Vous reste-t-il dans la mémoire une image, une formule, un fait frappant ou neuf quand on pose ces livres pédantesques? Non, il vous reste de la fatigue et du brouillard. O la clarté, la netteté, la brièveté! ô Voltaire!... les Allemands entassent les fagots du bûcher; les Français apportent les étincelles.... Épargnez-moi les élucubrations; servez-moi des faits ou des idées. Gardez vos cuves, votre moût, votre marc ; je désire du vin tout tait qui pétille dans mon verre et stimule mes esprits2. » Une telle page

1, Pages 185-184, etc.

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