‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 43 sur 56 · Pages 26, 110, etc · texte numérisé non relu

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rachète bien des erreurs et des injustices même. Celui qui écrivait ainsi étail digne de goûter l’esprit français dans ses qualités géniales et la langue si bien appropriée qui l’exprime, dans sa clarté souveraine, qui est la bonne foi de la pensée, et dans sa grâce, qui n’exclut pas la force, mais qui cache l’effort.

Ce qui prouve mieux que des citations le goût d’Amiel pour notre littérature, c’est le cours de scs préoccupations constantes, c’est sa pensée tournée vers nous. Comme il est au courant de tout ce qui se dit et se fait en France dans l’ordre de l’esprit! Comme il est à l’affût de toutes les nouveautés d’idée ou de talent qui paraissent ! Son Journal intime est en même temps un journal littéraire où Paris est au premier rang. On pourrait extraire de ces deux volumes une série de jugements très étudiés sur Sainte-Beuve, Doudan, About, Renan, Taine, Cherbuliez, Mme Ackermann, vingt autres encore (sans parler de ceux que contenaient sans doute les fragments supprimés), tous marqués d’une* empreinte très vive. Oïl voit qu’il vit dans la même patrie intellectuelle que ces écrivains, desquels il parle avec une curiosité toujours renouvelée et en éveil; il est du même climat moral, il a respiré la même atmosphère d’idées, il a senti les mêmes courants, il a subi les mêmes crises; il est un des leurs, relégué dans un coin de Genève, mais n’ignorant rien de ce qui se passe là-bas sur le théâtre plus large où la scène se joue et devant un auditoire plus retentissant. Parfois même, il semble avoir la nostalgie de ce Paris dont l’idée le hante comme une vision, et l'on devine qu’il échangerait volontiers sa promenade accoutumée au Salève contre une longue flânerie sur les boulevards ou aux Champs- Elysées avec son ami Scherer, qui lui expliquerait à sa manière (une manière un peu noire peut-être) les hommes et les choses.

Bien qù’homme de goût et critique excellent, il est plutôt encore un moraliste d'instinct et de race. Que pense-t-il de la société où il vit, des femmes qu’il a rencontrées, de l'esprit qui s’y échange, des caractères qui s’y révèlent? La vie du monde l’attire, mais ne le retient pas; il en sort chaque fois plus triste. Un jour cependant, il a gardé d'une de ces excursions dans un salon ami une impression qu'il note soigneusement sur son journal, à la date du 8 mars 1871. Il a rencontré deux jeunes filles, deux sœurs charmantes : « Il a caressé ses yeux à ces frais visages où riait la jeunesse en fleur. » Il analyse l’influence ressentie dans ce voisinage de la santé, de la beauté, de l’esprit, ce qu'il appelle « une sorte d’électrisation esthétique. » Ses idées, ses perceptions en sont comme doucement remuées ; sa sensitivité est devenue toute sympathie. Ce n’est là qu’un bonheur fugitif. Le monde, qu’il ne fait que traverser par de rares échappées, le blesse par ses côtés les plus vulnérables. D’abord, c’est une construction tout artificielle que le monde lui-même, une fiction consentie et prolongée. L’homme vrai ne s’y montre pas, n’a pas le droit de s’y montrer; c’est un personnage qui laisse à la porte, en entrant, sa nature intime, ses douleurs, ses joies mêmes, et qui ne montre, dans ce milieu choisi, que les surfaces polies d'un être de convention. La peinture est fine, forte et rend tout son effet. « Dans le monde, il faut avoir l’air de vivre d'ambroisie et de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n’existent pas. Ce qu’on appelle le grand monde se paye momentanément une illusion flatleuse, celle d’être dans l'état éthéré et de respirer la vie mythologique. » C’est une sorte de concert des yeux et des oreilles, une œuvre d’art improvisée à laquelle chacun travaille : « C’est pourquoi tout cri de la nature, toute souffrance vraie, toute familiarité irréfléchie, toute

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marque franche de passion choquent et détonnent dans ce milieu délicat et détruisent à l’instant l’œuvre collective, le palais de nuages, l’architecture prestigieuse élevée du consentement de tous. C’est à peu prés comme l’aigre chant du coq qui fait évanouir tous les enchantements et met en fuite les féeries1. » Encore si c’était réellement une fête de l’esprit et du goût! Ce n’en est que l’illusion. Il ne faudrait pas écouter longtemps ce qui s’y dit pour continuer à être dupe. La conversation du monde n’est trop souvent que du psittacisme. « Pour faire entendre une parole sensée, il faut se livrer à un véritable tournoi avec des verbosités impétueuses et intarissables, qui ont l’air de savoir les choses parce qu’elles en parlent, l’air de croire, de penser, d’aimer, de chercher, tandis que tout cela n’est qu’apparence et babil. Le pis est que l’amour-propre étant derrière ce babil, ces ignorances d’ordinaire sont féroces d’affirmation ; les caquetages se prennent pour des opinions, les préjugés se posent comme des principes. Les perroquets se tiennent pour des êtres pensants, les imitations se donnent pour des originaux; et la politesse exige qu’on entre dans cette convention. C’est fastidieux2 *. »

Et ici quelques types joliment tracés. L’homme intelligent a mille façons de souffrir dans le monde, qui ne comporte que des affirmations réglées d’avance selon les milieux où l’on se trouve : c’est le doute d’abord, et ensuite la conscience même de la science, la conscience de l’incertitude et de l’ignorance, la conscience des limites, des nuances, des degrés, des possibles. Tout cela fait souffrir; le mieux est de s’en passer. L’homme vulgaire ne doute de rien, parce qu’il ne se doute de rien5.

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