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— « Bienheureux les sûrs d’esprit! » disait un jour devant nous un délicat railleur. L’homme médiocre a pour lui les facilités mêmes du langage, les formules toutes faites, l’élément banal de chaque science mis à sa portée par l’instruction universelle, par la presse périodique et tous les procédés de vulgarisation actuellement répandus qui dispensent chacun de penser par soi. « Chacun remue des liasses de papier-monnaie; peu ont palpé l’or. On vit sur les signes et même sur les signes des signes, et l’on n’a jamais tenu, vérifié les choses. On juge de tout et l’on ne sait rien.... Qu’il y a peu d’êtres originaux, individuels, sincères, valant la peine d’être écoutés! Le vrai moi , chez la plupart, est englouti dans une atmosphère d’emprunt.... L’immense majorité de notre espèce représente la candidature à l’humanité, pas davantage1. » D’ailleurs on sait que le monde ne cherche pas la lumière, et que, s’il la trouve par hasard, il s’en effraye. 11 y a en lui comme une quiétude intéressée qui ne veut pas être dérangée. « Le nombre des êtres qui veulent voir vrai est extraordinairement petit. Ce qui domine les hommes, c’est la peur de la vérité, à moins que la vérité ne leur soit utile2. »
Au milieu de ces vulgarités qui s’étalent, de ces illusions complaisantes et de ces complicités d’erreur, que fera le timide? que fera le sincère? Il souffrira, il s’isolera, il se taira; il faudra même qu’il se résigne à être cruellement méconnu. On ne s’exile pas impunément de la société des hommes. Un jour, Amiel s’interroge avec amertume sur l’inanité apparente des résultats qu’il a obtenus : « Qu’est-ce qui s’est interposé entre la vie réelle et toi? C’est la mauvaise honte. Tu as rougi de