‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 6 sur 56 · M. l’abbé Buquet · texte numérisé non relu

M. l’abbé Buquet

UN POÈTE INCONNU

un des plus vifs orgueils de l’âme qui essaye la vie? Maurice éprouva ce trouble délicieux, et la poésie s’éveilla en lui plus vive, plus gracieuse (pie jamais. C’est dans l’automne de 1852 qu’il chanta sur la roche d'Onelle sa discrète souffrance, [/ingénieuse perfection de cette petite élégie nous révèle toute la liberté de l’art gardée dans la douleur même :

Les siècles ont creusé dans la roche vieillie

Des creux où vont dormir des gouttes d’eau de pluie ;

Et l’oiseau voyageur, qui s’y pose le soir.

Plonge son bec avide en ce pur réservoir.

Ici je viens pleurer, sur la roche d’Onelle,

De mon premier amour l’illusion cruelle;

Ici mon cœur souffrant en pleurs vient s’épancher....

Mes pleurs vont s’amasser dans le creux du rocher....

Si vous passez ici, colombes passagères,

Gardez-vous de ces eaux : les larmes sont amères.

Une émotion, un rêve de quelques journées, un vrai chagrin peut-être, recueillant ses larmes dans l’urne d’or de la poésie, et déjà consolé en les voyant si belles, voilà l’histoire de ce premier amour. Ici encore, tout avait été, autour de lui comme en lui, réserve délicate, pudeur exquise. Tout cela finit par se fondre dans une douce vision qui s’appela Louise , et que l’on aimait plus tard à évoquer dans les heures rêveuses ou dans les longues causeries. On s’enchantait de ce souvenir, de ce mystère surtout : c’était le texte préféré des confidences, et comme la légende du cœur.

Au mois d’octobre 1852, Maurice partit pour la Chênaie, où l’attirait une vocation incertaine, mais surtout le .prestige de M. de La Mennais, alors dans tout l’éclat de sa gloire et de ses premières luttes, avant le grand divorce, et quand rien ne semblait encore irréparable. Certes, il y avait là de quoi ravir une âme curieuse

MÉLANGES ET POUTItAITS.

d’émotions : la réunion de quelques jeunes gens d’élite dans une sorte de Cénacle, de Paraclet, sous la conduite de celui qui semblait concilier en lui toutes les grandeurs du génie, du sacerdoce, de l’apostolat, de la persécution; cette association d’intelligences et d’études, l’annonce d’une ère nouvelle dans l’Église et dans la société, la gloire de travailler en commun à ce grand œuvre dans les voies de la philosophie, de l’histoire, des langues et des littératures étrangères, voies diverses et librement choisies, mais toutes convergeant vers un but unique, la restauration de la liberté par la Religion et de la Religion par la liberté; enfin, la tentation même d’un grand péril vaguement pressenti, la séduction des luttes prochaines pour la défense de la vérité dont on s’est constitué le mandataire parmi les hommes; tout cela devait puissamment agir sur l’imagination de Maurice pieux et croyant, mais inquiet comme un rêveur et un poète. Voici, au juste, quelle idée on se faisait de M. de La Mennais dans cette maison d’où partaient des oracles, et sur laquelle la foudre allait s’abattre. Nous citons ces lignes parce qu’elles nous semblent résumer très exactement, dans leur exagération naïve, l’impression générale des disciples groupés autour du révélateur : « 11 est un homme qui a médité toutes ces choses, qui a précipité son génie dans des abîmes d’humilité , et dont l’âme est si forte qu’il écrit non pour la gloire du monde, mais pour le bien du monde, sans plier ni faillir. Luttes mystérieuses du génie, mission, martyre. Dieu lui a, en quelque sorte, révélé les dernières profondeurs de la société, et tous les secrets du mal qui la dévore. Il a vu tout cela, et il a été quelque temps sans savoir par quel bout prendre cette société malade, et il a été en proie à de grandes tristesses, à une sorte d’agonie. Enfin, il a rencontré ce qu’il cherchait, et la joie lui est revenue. Il

UN POÈTE INCONNU

accomplit sa grande mission. Oh! qui connaîtrait les rudes combats de son Ame, n’aurait pas assez d’admiration pour un tel dévouement; car les puissances intérieures de cet homme sont sans cesse aux prises avec des pensées qui écraseraient d’autres forces que les siennes; mais il a reçu l’apostolat comme saint Paul, et il évangélise1. »

C’était la note de l’admiration officielle autour de M. de La Mennais. Saint Paul au milieu des Gentils, saint Jean dans Pathmos, tels étaient les termes de comparaison. La lutte de ces puissances intérieures avec les plus terribles mystères, l’avenir révélé, les abîmes montrés à d’effrayantes profondeurs, la société dévoilée dans ses misères, Y apostolat enfin et le. prix dont il le faut payer, ces spectacles mystiques, ces grandes images, jetaient les disciples dans une sorte d’exaltation permanente et d’extase agitée. Maurice de Guérin participe à l’enthousiasme, mais il semble que ce ne soit qu’indirectement et comme par reflet. Lui-même avoue à plusieurs reprises qu’il a besoin de faire effort pour s’intéresser à ce grand travail de rénovation philosophique et religieuse qui passionne les intelligences autour de lui. 11 se confesse, comme d’une infirmité, de ce qui devient, à nos yeux, le charme originel des pages datées de la Chênaie; il nous dit ses préoccupations inquiètes, ses distractions, toutes ces tentatives de liberté intérieure qu’il essaye de réprimer comme si c’étaient des tentations. Il se plaint à chaque instant de son délabrement intellectuel, il s’écrie* avec Bernardin de Saint-Pierre : « Je sens bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit. » — « Oh! que c’est bien dit, mon cher Bernardin! Comme tu as bien rendu le sentiment d’une âme qu’on s’efforce d'éle-

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