‹ Mélanges & portraits (volume 2)Chapitre 7 sur 56 · Premier volume, p · texte numérisé non relu

Premier volume, p

yer au-dessus de sa sphère!... J’avance bien lentement du côté de l’intelligence. J’ai le pressentiment de mille choses, mais c’est plutôt un tourment qu’un progrès.... Je me traîne sur l’étude des langues ; je suis tardif en tout.... Je me suis trompé de chemin. J’aurais pu faire quelque chose d’utile en prenant une direction tout opposée. Impossible de pousser les expériences plus loin que je 11e l’ai fait. » Il est facile de prévoir que ce genre d’esprit n’aura qu’un médiocre succès dans le Cénacle, tout préoccupé de démocratie mystique, de philosophie religieuse et sociale. Il semble qne M. de La Mennais ne pressentit rien ni de cette âme ni de ce talent, et que Maurice passa près de lui une année sans être remarqué. Un jour, cependant, le rêveur s’enhardit. Dans la réunion du soir, il osa lire, sans doute, quelques pages sur un point de philosophie ou d’histoire; mais l’épreuve ne fut pas heureuse, et le cahier vert reçut les confidences de l’amour-propre blessé, disons mieux, de ce noble esprit humilié, presque désespéré. L’échec de Maurice nous a valu une des plus belles pages de son journal. Ne le plaignons pas trop :

ht juillet. J’ai reçu le coup de grâce. Me voilà bien et dûment atteint et convaincu de la plus lourde maladresse qui se puisse imaginer. Je regarde cette histoire-là comme un jugement sans appel, et tant mieux d’un côté : cela m’apprendra à me priser enfin ce que je vaux.... "Voilà ce que c’est que d’écouter les vaines pensées; je me suis moqué de moi-même, j’ai fait le fanfaron, et aujourd’hui me voilà repoussé honteusement dans mns lignes. Oh! je jure bien parce que j’ai souffert et par le respect que je dois à mon àme, que c’est là ma dernière sorlie. Je veux me barricader chez moi, m’y murer pour m’ôter toute tentation, ne bougeant pas plus qu’un terme, dussé-je sécher sur pied. J’ai lu quelque part que des milliers d’animalcules nagent à l’aise dans une goutte d’eau — O mon petit monde, ma gouttelette imperceptible, tu es à moi seul, et désormais à

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toi seule je serai. S’il se renconlre quelque vivant aussi menu que moi qui me prie de lui donner entrée, je le recevrai cordialement; je le promènerai par tonte ma demeure, livrant tous les détails à sa curiosité, comme on ferait d’un palais; nous causerons avec charme de mille petites, petites choses, qui seront grandes affaires pour nous : bonheur, peines, travaux, découvertes, philosophie, poésie, tout cela passera dans nos entretiens, mais dans des proportions convenables à l'étendue infiniment bornée de nos conceptions et à l’exiguïté de nos âmes. Après nous être donné à cœur joie de causeries et d’amitiés, je reconduirai mon hôte jusqu’à la porte, et lui laissant un baiser et un adieu, je pousserai les verrous et me tiendrai coi dans mon univers microscopique, jusqu’à ce que le marteau m’avertisse encore qu’il y a au dehors une pensée qui pense à moi.

Ainsi se repliait sur elle-même cette intelligence, ingénument défiante, refermant ses trésors imprudemment ouverts, blessée de l'indifférence de ces spéculatifs, qui créaient un monde et ignoraient cette belle âme. Du reste, Maurice gardait pour lui le secret de sa souffrance que son journal seul a trahi. Ses lettres à ses parents ou à ses amis, à sa sœur Eugénie, à M. de Bayne, n’en laissaient rien reparaître. Au contraire, dans sa correspondance, soit que par une sorte de bonté il ne veuille pas avouer qu'il s’est trompé de route, soit que sa délicatesse se refuse à inquiéter les autres, il se montre tout différent de ce qu’il nous apparaît dans son journal. Si l’on rapproche le mémorandum et les lettres aux dates à peu près correspondantes, on remarquera cette différence qui est trop dans la nature pour que la sincérité de Maurice en reçoive quelque atteinte. On a beau faire, il y a des circonstances qui nous imposent un rôle vis-à-vis des autres, surtout vis-à-vis de ceux qui ont été les témoins des grandes résolutions de notre vie. Ce rôle, peut-être Maurice le prend-il à son insu. Dans toutes ses lettres,

il s’applaudit de la décision qui l’a entraîné à la Chênaie; il peint les délices intellectuelles qu’il a trouvées dans cet asile des fortes études et des vastes espérances; il s’exalte à décrire l’apostolat accepté par le grand et saint homme ; il excelle surtout à montrer M. Féli (Félicité La Mennais) dans l’intimité de sa vie et de son caractère, dans le charme de ses causeries, le soir, après souper, quand le cercle se forme autour de l’immense sopha, sous le portrait de la grand’mère : « Alors, si vous entriez dans le salon, vous verriez là-bas, dans un coin, une petite tête, rien que la tête, le reste du corps étant absorbé par le sopha, avec des yeux luisants comme des escarboucles, et pivotant sans cesse sur son cou; vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt moqueuse, et

parfois de longs éclats de rire aigus. Cest notre homme

Philosophie, politique, voyages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives, avec les rapprochements les plus neufs, les plus profonds; quelquefois avec des paraboles admirables de sens et de poésie.... Un peu plus loin, c’est une figure pâle, à large front, cheveux noirs, beaux yeux, portant une expression de tristesse et de souffrance habituelle, et parlant peu : c’est M. Gerbet, le plus doux et le plus endolori de tous les hommes. C’est un tableau achevé; l’intérieur de la Chênaie s’ouvre à nous. Il y manque un trait pourtant. Nous ne voyons pas Maurice, il est là, mais perdu dans l’ombre, écoutant dans une attitude d’admiration timide, glissant quelques paroles inaperçues, gêné de se taire toujours, effrayé de parler, rougissant et un peu contraint.

Sa vie, à lui, ne commence qu’au moment où chaque soir la réunion officielle se disperse, dans ces heures nocturnes où la rêverie s’élève plus librement, où les eau-

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sériés intimes à deux, à trois au plus, s’ébattent sur tout sujet, favorisées par le mystère, invitées par le silence. Toute contrainte a disparu. Il est là avec ses amis préférés : non pas Elie de Kertanguy, le disciple favori de M. de La Mennais, et (pii porte dans toute sa personne, comme dans le tour de ses idées, je ne sais quelle impression trop sensible du mai tic; ni M. Cazalès, ni Eugène Boré, trop préoccupés des graves problèmes ; mais François de Marzan, Ilippolytede la Morvonnais, les confidents de ses souvenirs et de ses essais. On prolonge bien lard la veillée en racontant ces mille impressions délicates et nobles dont se composent ces innocentes vies. Le nom de Louise revient comme une note émue dans ces entretiens dont s’étonnerait si fort M. Féli et qu'il comprendrait si peu. Ou bien on traduit ensemble, dans une lutte poétique, quelque beau chœur des tragiques grecs, on tente d'imiter ces grands modèles, on en désespère, on recommence mille fois l’épreuve, on s’approche enfin du but; un vers énergique et simple brille comme une veine d’or, longtemps cherchée. Voilà les enchantements de ces belles heures, savourées avec ivresse, attendues longtemps, dans les intervalles qui séparent les voyages des deux amis de Maurice. Quand il est seul, c’est avec lui-même qu’il cause; ses meilleures fêles sont celles où la nature s'égaye et se pare. Il est si peu mêlé aux intérêts transcendants qui s’agitent autour de lui, que le grand événement de sa vie de la Chênaie est une excursion à travers la campagne. La date à jamais mémorable pour lui, c’est le 11 avril, le jour où, dans un petit voyage qu’il fit à pied jusqu’à Saint-Malo, il aperçut* la mer. Ce jour-là sa joie fut plus vive que si La Mennais avait vaincu à Rome la vieille Église.

La séparation n’en fut pas moins très cruelle pour Maurice, quand l’autorité ecclésiastique enjoignit au Cé-

nacle de se disperser et qu’il fallut quitter la Chênaie. Ces âmes délicates, qui semblent tissues de rêverie et de sentiment, s’enracinent partout où elles se posent. Les souffrances mêmes qu’elles ont ressenties les attachent à certains séjours par une sorte de charme qui ne se rompt qu’avec effort. « L’habitude de vivre avec M. Féli, écrivait à cette date Maurice, faisait que je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme; mais depuis que je ne le vois plus, j’y ai trouvé comme un grand déchirement. » A ce sentiment douloureux se joignait pour Maurice un vague effroi de voir sa vie de nouveau livrée au monde, au hasard, à la lutte sociale. Tous ces périls, avec lesquels les volontés positives aiment à se mesurer, troublent cette âme contemplative. Elle se réfugie éperdument dans ce passé qui l’abandonne et dont elle oublie déjà qu’elle a souffert plus d’une fois. Guérin essaye de se tromper lui-même : « Oh! c’est que ma place était bien là, et malgré mes caprices et mes boutades mondaines j’y tenais par le fond de lame. Je commençais à voir clair dans ma destinée, et voilà que je recommence à n’y plus rien comprendre. » Ajoutons, pour satisfaire à de pieuses inquiétudes qui veillent sur sa mémoire, qu’il ne garda rien de la doctrine condamnée, et qu’il revint sans effort à la simple foi de son enfance, sauf quelques années de trouble où son imagination eut d’ailleurs plus de part que sa raison.

M. de la Morvonnais vint au secours de ses perplexités; le Yal de l’Arguenon reçut le fugitif, et la vie du poète se fixa pour quelques mois dans une de ces extases tempérées et tranquilles qui ravissent l’âme hors d’elle-même sans lui ôter la conscience d’une tristesse permanente et de l’orage intérieur. Ce fut une époque d’épanouissement pour son talent analytique et descriptif, qui jamais ne fut plus prodigue de ses dons. Les pages qu’il écrivit

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dans la paix do celte vie de famille où sa place fut sitôt faite, sur ce rivage secoué par l’Océan, en ces nuils d’hiver où il abîmait sa pensée dans le tumulte de la mer et du vent, sont au nombre des plus belles qui garderont sa mémoire. Une de ces jeunes femmes qui savent faire de leur vertu meme une grâce nouvelle, était l’Ame de cette maison. « Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d’une maison pieuse et heureuse 11e m’a si bien enveloppé. C’est comme un nuage d’encens invisible que je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime dont l’enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d’un charme continu qui va se développant d’un bout de journée à l’autre. » Si V invisible encens l’enivra, ce fut une légère et douce ivresse qu’011 devine A quelques symptômes, mais qui ne devint à aucun instant une souffrance, ni plus tard un remords, quand il fallut partir. Il laissait derrière lui. en quittant la Thébaïde des Grèves , une belle et séduisante amitié dont le souvenir vint prendre place, sans effort, à côté de Louise, au-dessus peut-être, dans le monde poétique de ses rêves.

Le Cayla, la Chênaie, le Val de l’Arguenon, voilà les noms enchantés qui reviennent à chaque instant et se mêlent sous sa plume. Ce sont là comme trois étapes de sa vie errante. Dans ses divers séjours, Maurice n’a puisé que des impressions nobles et délicates; les circonstances propices l’ont préservé de toute souillure, de tout spectacle bas, de tout contact avilissant; il a vécu tour A tour dans le voisinage d’un des grands esprits de ce siècle et dans une intimité d’élite; son imagination a été constamment tenue en éveil et s’est montée d’elle-même à un ton élevé. Les vulgarités de la vie ne se sont approchées de lui d’aucun côté ; rien n’a rapetissé ni dédoré son Ame. Il y a là un singulier bonheur dont il était digne

sans doute, mais qui a donné à son talent ce je ne sais quoi d’exquis et de simple en même temps, une grandeur sans affectation, une harmonieuse pureté sans fadeur, qui est peut-être sa marque originale au milieu des bizarreries et des violences de l’imagination contemporaine.

Ce n’était pas sans raison que Maurice redoutait ce qu’il appelait le tourbillon. Il n’était guère préparé ni par sa vie antérieure ni par ses dispositions naturelles à s’y jeter impunément. On dit que, vers les dernières années de sa vie, il finit par prendre un goût vif aux entraînements et aux succès du monde, que des amis plus Taillants que lui l’eurent bientôt enhardi par leurs exemples comme parleurs savantes leçons, et que le rêveur des grèves bretonnes se lança même pendant quelque temps dans un dandysme effréné. Tout cela est possible. Que ne peuvent l’imagination excitée et l’amour-propre piqué au jeu? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on ne trouve dans le mémorandum , trop tôt suspendu, rien qui nous aide à peindre cette nouvelle phase de sa vie et les états de l’àme qui durent y correspondre. Ce que nous rencontrons à chaque page du journal intime, c’est au contraire, le sentiment de son insuffisance qui l’accable, de son inexpérience qu’il exagère, de sa gaucherie au milieu des hommes. Si donc il se corrigea plus tard de cet excès de modestie, s’il se plut, comme d’autres, à conquérir dans le monde une situation nouvelle et presque trop hardie, ce fut une sorte de gageure avec lui-même, crise violente et factice qui sans doute n’aurait pas duré. Ce sont là des rôles qu’on s’impose, mais qu’on ne garde pas. Considérons-le dans sa vraie nature, tel que le mémorandum , nous le présente. C’est un tempérament d’âme débile et tardif; lui-même nous le dit, et nous devons l’en croire. 11 se demande avec effroi quelles forces de résistance il

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opposera aux rudes chocs de ce combat merveilleusement réglé, qu’on appelle la société. « On me déconcerte avec un rien, on me culbute d’un souille, un enfant gouverne ma timidité; qu’arrivera-t-il donc quand mon existence se trouvera liée à des hommes tout hérissés de préjugés, fiers et absolus dans leurs opinions serviles, gourmés, ampoulés, et les mains toujours prêtes à garrotter les faibles?... Il arrivera qu’ils me feront horriblement souffrir dans les parties faibles et désarmées de mou âme; mais leur dard ne mordra pas ailleurs. Tandis qu’ils me réputeront vaincu, mon âme pressera contre elle même ses opinions libres et généreuses, sa foi affranchie de toutes les menues chaînes dont la chargent les hommes. » Pur contemplatif, la société lui fait peur : « Quitter la solitude pour la foule, s’écrie-t-il à chaque instant et sur tous les tons de la plainte, quitter les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes, passer du quiétisme à la vie turbulente, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur.... Je voudrais vivre, non pas en sauvage, mais en homme de solitude sur les limites de la société, ayant toujours derrière moi un champ de liberté vaste comme le ciel. » 11 est, comme tous ceux de cette nature, tout à fait impropre à la vie pratique. Il y a des jours où son àme frissonne et semble défaillir si la pensée d’un acte extérieur à accomplir passe devant elle. Même quand la pressante nécessité de la vie l’envahit, quand il faut livrer ses heures nonchalantes au travail extérieur, il fait effort pour ne donner de lui-même que ce qui est indispensable, et pour réserver la meilleure part de son âme. « Tout ce tracas de vie affairée absorbe une certaine partie de ma pensée, mais c’est cette portion flottante que je laisse aller à tout vent. Je n’y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui viennent sur la grève ; le sable en boit, l’homme les

écume, la mer en fait abandon à qui les veut. Ainsi ma pensée, sur les bords, est prise par les soins et les soucis de la vie active; mais au large, rien n’v touche, nul n’y puise, rien ne s’en va de ses flots que par l’évaporation continuelle de son onde aspirée par une puissance inconnue. » Mais ce partage est le plus souvent bien difficile à faire, et un jour arrive où il se plaint amèrement de la longueur des courses, de la diversité des tâches. Son fleuve se perd dans les sables. Il n’a presque plus de réserves dans cette immense usurpation de la subsistance journalière sur le temps de la pensée; il prévoit avec désespoir que dans sa vie il lui faudra toujours jeter de cette divine proie à la nécessité.

Les hommes ne comprennent pas sa peine. Ils vont tumultueusement à leurs affaires, à leurs plaisirs. Pourquoi parlerait-il? La vraie sagesse est de se taire. « Il y a plus de^force et de beauté dans le secret bien gardé de soi et de ses pensées, que dans le déploiement d’un ciel entier qu’on aurait en soi... Ce que tout homme d’une certaine nature, plutôt écartée que supérieure , garde avec le plus de vigilance, c’est le secret de son âme. J’aime ce dieu Harpocrate, son index sur la bouche. » 11 s’exhorte ainsi sans cesse au silence. Il n’a jamais rien gagné à vouloir ouvrir son âme devant les hommes, toujours plus ou moins indifférents et frivoles. Il se repent chaque fois qu’il s’est laissé ravir à la perfide douceur des entretiens du monde. Il y a compromis ce qu’il y a de meilleur en lui et s’est dissipé en stériles efforts de paroles qui appauvrissent la vie intérieure. On n’a jamais si sensiblement exprimé la dispersion de la parole externe : « Pour nourrir le discours, j’y jette mes pensées favorites, celles que j’aime le plus secrètement et avec le plus de sollicitude. Ma parole timide et embarrassée les défigure, les mutile, les jette au grand jour, désordonnées, confuses,

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demi-nues. Quand je m’en vais, je recueille et serre mon trésor répandu, mais je ne remets en moi (pie des rêves meurtris comme des fruits tombés de l’arbre sur des pierres. » De combien d’âmes délicates Maurice écril ici la confidence en ne croyant faire que la sienne!

Le voilà au vrai, s’analysant lui-même. Le tumulte de la vie sociale le fatigue et le trouble. 11 se sait désarmé pour la lutte, se sentant indifférent à la victoire. Pour combattre, il faut au moins que l’on tienne à vaincre. Mais le prix de la lutte lui semble si médiocre, les intérêts enjeu si vulgaires, les adversaires remplis de passions si furieuses et si mesquines, qu’il se retire d’avance du combat et s’isole de plus en plus dans une sorte de quiétisme hautain. C’est le sentiment de son inaptitude à la vie pratique qui l’a de bonne heure poussé vers les mystères de la nature et de la vie intérieure. Sans misanthropie, sans déclamation, toute son âme, refoulée hors du monde, se porte, par un élan naturel, à contempler les grandes harmonies de la vie universelle ou à sur-* prendre les mouvements délicats de son âme. Voir vivre la nature, se regarder vivre soi-mème, ce fut l'emploi de ses plus douces heures. Il y porte une euriosité passionnée et un charme incomparable. On l’a dit avant nous, dans le paysage, Maurice n’a pas de supérieur. Il faudrait tout citer pour donner une idée exacte de cette prodigieuse variété de tons, de cette magnificence aisée et simple. Deux exemples seulement, tous deux tirés des pages écrites au Val. C’est d’abord une nuit de tempête; c’est ensuite une nuit calme, bienfaisante, recueillie, que nous mettrons en contraste avec la première pour mieux faire sentir la diversité du talent qui les a décrites :

Voilà trois nuits de suite que je suis réveillé en sursaut par un de ces grains qui passent régulièrement vers l’heure de

minuit. Us livrent à la maison un si furieux assaut, que tout est mis en tremblement et frissonne. Je me dresse à moitié sur mon lit et j’écoute passer l’ouragan, et mille pensées qui dormaient, les unes à la surface, les autres au plus profond de mon âme, s’agitent et se lèvent. Tous les bruits de la nature, les vents, ces haleines formidables d’une bouche inconnue qui mettent en jeu les innombrables instruments disposés dans les plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées ou réunis en masse dans les forêts; les eaux, qui possèdent une échelle de voix d’une étendue si démesurée, tà partir du bruissement d’une fontaine dans la mousse jusqu’aux immenses harmonies de l’Océan; le lonnerre, voix de cettemer qui flotte sur nos têtes ; enfin cette émission continue, universelle de bruits, cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d’étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir.... S’éveiller à minuit aux cris de la tempête, être assailli dans les ténèbres par une harmonie sauvage et furieuse qui bouleverse le paisible empire de la nuit, c’est quelque chose d’incomparable en fait d’impressions étranges : c’est la volupté dans la terreur.

Quelques jours après, la même plume trace ce ravissant tableau de la nature qui s’endort paisible et calmée par un beau soir :

Les vents se taisent et l’Océan ne m’envoie, quand je vais l’écouter sur le seuil de la porte, qu’un murmure mélodieux qui s’épanche dans l’àme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l’influence nocturne, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages.... Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s’effaçant sur la face des champs. La rumeur générale s’éteint, et l’on n’entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a jusque bien avant dans la nuit des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m’enveloppe, tout aspire au repos, excepté ma plume qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors, qu’elle cesse, car ce que j’ai écrit et ce que j’écrirai ne vaudra jamais le sommeil d’un atome.

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Ici rien n’excède; tout est dans son droit et saniesure. Mais il y a eu des heures dans la vie de Maurice, surtout pendant son séjôur à la Ghênaie, où il semble qu’il ait été connue fasciné et subjugué par le prestige de la nature, et qu’il se soit laissé entraîner jusqu'à confondre et mêler son «une. dans une sorte d’extase panthéistique, avec la vie universelle. Sans doute, il ne faut pas voir les choses trop rigoureusement et de trop près. Maurice parle en poète, non en philosophe, et son ivresse n’est pas une doctrine. Mais en même temps que la pensée manque de sobriété, l'art lui-même me semble être en péril. En toutes choses il y a un point où la vérité s’arrête et que l’écrivain ne dépasse jamais impunément. Les excès de ce naturalisme mystique auxquels se porte parfois l’ardente contemplation de Maurice se trahissent par l’obscurité et l’affectation, signes certains d’une pensée exagérée et contrainte, «le fais allusion surtout à une théorie passablement prétentieuse sur l’immense circulation de la vie qui s’opère dans le sein de la nature, et qui, obéissant à son mouvement d’ascension, monte de règne en règne, toujours s’épurant, jusqu’au cœur de l’homme, cù elle est mise en contact avec la Divinité, descendue dans notre cœur par l’immolation eucharistique. Il y a là toute une page que ne désavouerait pas un disciple de Jacob Boehm ou de Saint-Martin, et dont l'effet, très attentivement cherché, est des plus médiocres. De pareilles erreurs de goût sont rares chez Maurice, et cette petite débauche de symbolisme est suffisamment rachetée par tant de libres et larges peintures, où la fermeté et la délicatesse du dessin se parent de toute la magie du pinceau.

Pressenti depuis longtemps, annoncé comme un grand peintre de la nature, Guérin n’est pas moins habile à exprimer dans ses nuances plus mobiles encore et plus dé-

MÉLANGES ET EOUTUAITS.

licates la vie intérieure. Ce côté moins connu de son talent n’est pas inferieur à l’autre. Dans une langue presque toujours excellente et saine, il réussit en s’étudiant obstinément lui-même à être à la fois exact et nouveau, il arrive aux dernières précisions des phénomènes, les poursuivant dans leurs transformations, les saisissant dans leur fuite. C’est un mélancolique, passionné pour l’analyse de ses propres souffrances, et qui essaye de s’en consoler en les décrivant. A-t-on jamais mieux peint les défaillances de l’àme et ses secrètes langueurs? « Autrefois mes douleurs étaient comme trempées ; elles sont devenues arides. Les amertumes contenaient quelques gouttes d’un baume en solution dans leurs flots; aujourd’hui la liqueur toute pure ne dépose plus rien de doux à goûter secrètement et longuement. — L’étendue morale qu’embrasse ma vie est comme une solitude couverte d’un ciel pâle, immobile, sans saisons. La température y est assez animée pour avoir excité une certaine fermentation dans la fécondité du sol; mais comme elle garde éternellement le même degré, la sève intérieure, soulevée et échauffée jusqu’au point correspondant, ne peut monter au delà et se trouve condamnée à fermenter d’une manière égale, sans repos et stérilement Il en résulte pour moi une souffrance continue,

subtile et opiniâtre. Avide, inquiet, entrevoyant, mon esprit est atteint de tous les maux qu’engendrerait sûrement une puberté qui ne s’avancerait pas.... Une étrange stupeur me saisit ; je demeure immobile, ne sentant rien que la fixité lourde, accablante de la vie. »

Mais voici le réveil, voici la santé de l’âme qui renaît par intervalles et dans laquelle la vie recommence à s’agiter délicieusement : « Quand la souffrance s’est éloignée et que la vie vous reste, pâle, affaiblie, mais confiante et goûtant une volupté calme aux derniers ressentiments du mal qui s’éteignent, l’âme la plus contenue

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a du penchant aux discours prolongés, un peu incertains, mélangés de souvenirs douloureux cl de mille projets qui sourient. Les premières lueurs du bien-être qui rentrent dans l’existence y pénètrent ehargées du rêves languissants et d’images douces et confuses, comme autant d’atomes qui nagent dans leur sein. Cet état est plus cher à l’âme que la santé. C’est dans ces moments que de divers côtés de mon être, connue d’une campagne calme sous un ciel grisâtre et sans mouvement de nuages, s’élèvent des rumeurs modérées, marques d’une vie qui revient de loin. Ces rumeurs sont produites par mes pensées qui, sortant de leur engourdissement douloureux, font une légère agitation de Joie timide et commencent des entretiens pleins de souvenir ou d’espoir. »

La cause de ce mal-être dont Guérin se plaignait si amèrement, en ses dernières années, c’est qu'il sentait s’accumuler en lui la sève intérieure et qu’il en était comme tourmenté sans savoir encore à quelle œuvre il devait appliquer tant de forces perdues, d’imagination et de poésie. Il souffrait de celte dispersion du trésor dont il avait conscience, et qui se répandait misérablement en conversations mondaines, s’il ne se dissipait en stériles agitations de la pensée. La rêverie avait été la passion de son adolescence et de sa première jeunesse; elle commençait à faire, sans qu’il s’en doutât peut-être, son secret supplice. Il était puni cruellement par où il avait si délicieusement péché. Sa pensée s’évaporait en formes, en visions fuyantes, en vaines images, dont il ne pouvait retenir ni fixer aucune. Pour ceux qui comme nous on! étudié de près les confidences de ce charmant esprit, il n’est pas douteux que telle fut la cause de ce désespoir mal défini qui dévorait une pensée supérieure à ses rêves. Il arrive un âge où, selon la belle image de Platon, l’âme, pressée d’un amoureux désir, veut engendrer dans la

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