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beauté. Si ce désir est trompé, il se tourne en amertumes, en défaillances, en langueurs. Ce fut le mal de cette âme. Épris de l’idéale beauté, Guérin opposa trop de scrupules et trop de délais à la douloureuse impatience qui le pressait de produire une œuvre d’art; ses chagrins vagues, ses désespérances infinies, n’avaient pas d’autre cause que l’inquiète puberté du génie, souffrant de celle inaction agitée où la timidité de Maurice le retenait trop longtemps.
La poésie affluait en lui. Lui-même nous parle, vers les dernières pages du journal, de ces mouvements d’âme violents, de ces bouffées d’une chaleur puissante et enivrante, qui se répandaient parfois dans son sein; de ces rêves nonchalants et indécis qui prenaient *de la consistance et devenaient actifs, se transformant insensiblement en pensées fortes et pleines. Quand il décrit si bien le remuement étrange qui se fait dans ses idées, la croissance presque subite de plusieurs de ses facultés s’enhardissant et se tirant par un élan vif des langueurs de sa longue enfance, à des symptômes pareils comment peutil se tromper et croire que c’est la liberté qui réclame l’énergique emploi de son activité renaissante ? Ce n’était pas la liberté qui sollicitait sa jeune ardeur, c’était l’Art. 11 y eut là un singulier malentendu.
Il comprit trop tard cette sollicitation poétique. Quelques efforts enfin concentrés et dirigés produisirent trots belles études, le Centaure , la Bacchante, un fragment en vers sur l'attrait de la mer. Dans ces pages d’une inspiration complexe, harmonieuse pourtant et singulièrement puissante, Guérin nous a rendu quelques accents de l’antiquité, à laquelle il consacra la passion de ses dernières années. O11 mesure avec étonnement ce qu’il aurait pu faire s’il avait vécu. Toutes mutilées qu’elles soient, je n’hésite pas à dire que ces études marquent un écrivain
UN POÈTE INCONNU
do premier ordre par la nouveauté savante, par la grâce et par la force de l’imagination, par l'ampleur de l’idée, par la vigueur du souflle qui l'anime et la soutient. Mais déjà, quand ces études se commençaient avec une fiévreuse et tardive ardeur, celte jeune vie élail atteinte dans ses racines. Elle déclina rapidement et ne fit plus que languir jusqu’au jour où, par un dernier effort, Guérin se transporta mourant au château du Cavla, d’où il était parti, sept ans auparavant, avec le cortège charmant de ses rêves et de ses espérances. Toutes ne l’avaient pas trompé. Il laissait derrière lui des amitiés dont, vingt années n’ont pas fatigué l’admirable dévouement; il laissait aussi les fragments épars d’un magnifique talent qui ne demandaient qu à être réunis pour justifier le pressentiment de sa gloire, obstinément gardé, à travers tant d’événements et d’années, par tous ceux qui l’avaient connu.
ALFRED TOAjNELLE
D'après les Fragments du journal d’un jeune homme '.
Quand je rencontrai pour la première fois l’auteur de ce livre, quelques mois avant que la mort vînt le frapper sur une page Inachevée, j’avais souvent entendu parler de lui, et bien que son nom n’eût pas encore franchi un cercle très restreint de relations choisies, j’avais un singulier désir de connaître ce jeune homme qui avait fait concevoir à ses amis une telle estime et de si vives espérances. On parlait de lui comme d’un de ces privilégiés de la vie que la plus indulgente destinée semble avoir marqués pour le bonheur et qui se mettent en mesure de le mériter. Il réunissait, disait-on, toutes ces conditions d’une existence idéale que l’on voit si rarement réalisées. Que lui manquait-il? Ceux qui le connaissaient s’accordaient à reconnaître en lui tous les signes d’une âme noble, quelque chose de loyal et de discret, de délicat et de fier, de sympathique et de contenu à la fois qui donnait un prix singulier à ses avances d’amitié. Le sérieux de sa vie, le ton de ses idées, sa curiosité libérale pour
1. Fragments sur l'Art et la Philosophie , suivis de Notes et Pcnsées, recueillis dans les papiers d’Alfred Tonnelle, publiés par G. Jleinrich. Tours, 1859. 2e édition.
AF, TH ED TONNELLE
toutes les sciences qui ornent ou élèvent l’esprit, une merveilleuse organisation pour les arts; enfin, l'habitude et le goût de la vie intérieure, la réserve d’une Ame plus naturellement tournée en dedans que répandue au dehors, tout cela sans ombre de vanité mesquine ou d'affectation, lui composait une physionomie vraiment originale qui tranchait sur la plate turbulence et l’impertinente banalité de la jeunesse à la mode.
Les circonstances de sa vie n'avaient pas peu contribué à donner à ce jeune esprit un tour sérieux et délicat. 11 avait rencontré, dès sa naissance, cet ensemble de conditions propices qui ne créent ni les qualités de l’intelligence ni celles du caractère, mais qui développent ces dons naturels et les mettent dans tout leur relief. Sa famille, d'abord, une de ces familles qui sont l’exemple et l’orgueil d’une ville; un patrimoine d’honneur et d’illustration locale fondé par deux générations de médecins distingués; la fortune, enfin, si précieuse pour un jeune homme garanti contre les périls grossiers par son propre instinct ou par des conseils écoutés, et qui sait trouver dans la richesse les vrais biens qu elle apporte, le loisir et l’indépendance, l’affranchissement du temps et le libre emploi de l’esprit.
Son éducation avait été comme une œuvre d’art pour toute sa famille, dirigée de haut par le grand sens de son père, surveillée par sa mère, une femme d’un tact et d’un jugement rares, sans que ce souci eût jamais rien d’étroit et de minutieux, secondée par des maîtres d'un mérite supérieur, il faut lire les détails de cette éducation privilégiée dans le récit de cette vie rapide, tracé en quelques pages d’un accent si juste et si touchant par le plus jeune de ses maîtres. Education habile et large qui, sans opprimer cette jeune intelligence par un excès de sollicitude ou de direction, sans la déshabituer de son
initiative, sut conduire sa propre volonté aux sources les plus élevées de la science et de l’art, éducation dont on ne retrouverait l’analogue que dans quelques grandes maisons de l’aristocratie britannique où tout est di>posé, avec la plus active prévoyance, pour orner l'intelligence et former le goût du jeune héritier.
Dès les premières années de l’enfance, son esprit, merveilleusement souple, se familiarisa avec les langues étrangères, avec l’anglais et particulièrement l’allemand qui devint pour lui une habitude et une passion. Il aimait, plus tard, à penser dans cette langue, à laquelle il confiait certaines nuancés délicates de sa pensée, intraduisibles dans les mots de notre langue, que déflorait pour lui la banalité de l’usage et de la vie. La langue allemande finit par devenir pour ses idées je ne sais quel poétique refuge où elles se retiraient volontiers pour se recueillir et s’entretenir avec elles-mêmes. De très fortes études classiques, commencées à Tours, couronnées à Paris par les plus brillants succès, un travail suivi et réglé également appliqué aux lettres et aux sciences, avaient donné à son intelligence ce fonds de connaissances nécessaires et cette heureuse discipline que ne peuvent suppléer ni la facilité ni l’esprit, et dont l’ineffaçable lacune se marque dans la carrière de quelques-uns des plus beaux talents de notre époque. Sorti très jeune du collège, après y avoir épuisé tout ce qu’on pouvait lui apprendre, il comprit aussitôt que l’éducation véritable, celle qui fait les hommes, ne s’arrête pas aux limites d’un programme, et il continua la sienne dans la compagnie de jeunes maîtres qui étaient pour lui bien moins une tutelle et une surveillance imposées que de sérieuses amitiés choisies et recommandées par sa mère.
Ce furent là de belles années de libres et nobles études, suivies dans toutes les voies élevées de la pensée.
AI.FllKI) TON.NKÜ.K.
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Heureux qui peut ainsi se réserver, sur ce temps sacré de la jeunesse, line large part pour ce travail indépendant de l’esprit, s’initiant avec une curiosité passionnée aux plus grands résultats des sciences, aux plus beaux spectacles de l’art, réglant son humeur sans la contraindre, enrichissant chaque jour son intelligence sans l’asservir! Comme elles sont rares les existences qui peuvent se donner le luxe de cette liberté intellectuelle! A notre époque, surtout, la vie n'attend pas. Hélas! qui de nous, écrivains, ne sent la justesse de cette dure parole? Qui de nous a jamais eu seulement une année d’études calmes et désintéressées? C’est à grand’peine que nous pouvons, dans cette existence hâtive, dérober quelques heures à l’âpre souci qui nous dévore. Les plus humbles ont une réputation à établir ou à défendre, un nom à honorer, une carrière à faire, des intérêts sacrés à protéger. Quelques mois de repos, dans cette course haletante, et déjà vous êtes effrayé de la distance perdue. La mêlée est si ardente, les concurrents si nombreux, le but si incertain, la vie si courte! Et, pourtant, quelle joie plus pure et plus noble que de prélever sur cette existence si rapide, de divins loisirs, et de se les consacrer à soi-même par les jouissances exquises de la poésie et de l’art, ou même par ces délicieuses fainéantises, ignorées des ambitieux, pleines de pensées ébauchées et d’utiles rêveries, qui ne sont bien souvent que le travail intérieur de l’esprit se renouvelant lui-même. Paresse féconde où le talent se répare, où germe silencieusement la pensée.
Ces heures d’indolence méditative et de jouissance esthétique, personne ne les connut mieux et n’en fit un plus fructueux usage qu’ Alfred Tonnellé, dans ces années de loisirs que sa famille crut devoir abandonner à sa discrète indépendance. Certes, ce ne fut pas là du temps perdu. Il ne fit rien, dans le sens vulgaire du mot; non,
mais il se fit un fonds personnel de sensations délicates, d’impressions choisies, de voluptés idéales et de mâles pensées dans la lecture des grands livres de tous les temps, dans la fréquentation des hommes éminents et des chefs-d’œuvre de l’art. Ces longues journées consacrées à l’étude de quelques toiles illustres dans les salles du Louvre, ces soirées passées dans cette stalle des Italiens, à laquelle il était si fidèle, malgré sa prédilection marquée pour les maîtres allemands, ces nuits trop nombreuses données à l’interprétation de Gluck, de Bach, de Mozart et de Beethoven, ces voyages en Allemagne, en Angleterre, aux Pyrénées et dans le midi de la France, ces stations prolongées devant une vieille église, dans quelque vallée obscure, sur quelques sommets perdus, dans la glyptothèque de Munich et sur les ruines du théâtre d’Arles, tout cela, sans doute, n’avançait pas sa carrière dans le monde. Mais qui pourrait dire ce que cette vive intelligence y gagna, combien elle y développa la délicatesse de son sens artistique, combien elle épura son goût déjà si pur et si droit! Ces années de rêveries, plus dirigées au fond qu’elles n’en avaient l’air, et de libres études que réglait, à défaut d’une méthode précise, l’instinct élevé des belles et grandes choses : voilà ce qui lui composa ce trésor de pensées dont la mort devait nous livrer le secret, voilà ce qui forma cette originalité exquise dont la jouissance est maintenant, pour nous, cruelle comme un regret.
Chez les esprits légers, le travail même et la pensée se tournent au plaisir. Les esprits sérieux ont cette faculté que leur plaisir meme n'est qu’une occasion de pensée. Tel se montrait Alfred Tonnellé. Toutes les impressions vives que lui donnaient la nature et l’art se convertissaient chez lui en réflexions et en jugements. C’étaient là, pour son esprit, comme autant d’excitations à penser.
ALFRED TON N EUE
Personne ne ressentait f»l us profondément (pie lui le noble besoin de rapporter chacune (b* ses émotions à la raison et de se donner à soi- môme le motif de ses sympathies et de ses admirations, l ue jouissance d'art n’avait de valeur, à ses yeux, qu’à une condition, c’est qu'elle eût passé par l’épreuve d’une analyse sincère et qu’il fût avéré qu’elle n’était bien réellement que h* signe sensible et la récompense de la beauté ou de la vérité trouvée, l’écho de la raison émue, (l’est ainsi que, par un appel perpétuel à la réflexion, par l’habitude excellente de notes étendues sur chacune de ses lectures et de ses impressions esthétiques, il provoquait le libre et viril développement de son esprit et achevait son éducation d’homme, tandis que, aux veux des témoins superficiels de sa vie, il n’avait l’air que d’un amateur d’arts. Ce dilettantisme apparent cachait une doctrine et un caractère : une doctrine qui chaque jour gagnait en précision, un caractère qui se fortifiait en s'élevant.
Un des événements de sa vie intellectuelle avait été la rencontre d’un prêtre qui méditait alors dans une retraite laborieuse un système hardi, une sorte d 'instauration catholique de la philosophie et qui devait prendre du premier coup un rang éminent parmi les écrivains de notre époque par l’originalité de scs idées, l’éclat de son imagination, la brillante nouveauté de son style, le P. Gratry, de l’Oratoire. D’irrécusables témoignages ne nous permettent pas de douter de la profonde impression que cette amitié philosophique et religieuse laissa dans l’âme d’Alfred Tonnellé. il subit le charme. Tant d’idées ou nouvelles ou singulièrement renouvelées; tant d’excitations et d'élans de l’imagination, de la raison et du cœur, mêlés dans une dialectique parfois confuse de méthode, mais irrésistible d’effet; celte éblouissante synthèse d’analogies, d’hypothèses ou de preuves empruntées
à tous les ordres de la réalité et à toutes les sciences; cette doctrine large et hardie où la raison et la foi semblaient se réconcilier sans effort, sans qu’il en dût coûter à la raison d’autre sacrifice que celui de ses préjugés ou de ses rancunes; ces sources à chaque instant jaillissantes, sous des textes et à travers des discussions arides, d’une éclatante et mystique poésie; la promesse et l'initiative vaillamment tentée d’un grand mouvement religieux et intellectuel qui devait transformer les sciences en ramenant chacune d’elles de son point de vue exclusif et de sa partialité jalouse à ce point de vue supérieur où toutes uniraient leurs forces et concentreraient leurs lumières; ce magnifique programme, développé avec une éloquence irrégulière, mais ardente; celte conviction enflammée : tout cela dut agir et agit profondément sur une âme neuve aux doctrines, préparée aux grandes pensées et naturellement religieuse. Le P. Gratry, dans une lettre ajoutée à l’ Introduction , nous peint la douce familiarité de leurs travaux communs. Cette page curieuse à recueillir se rapporte à l'époque où Alfred Tonnellé, très jeune encore, venait de quitter les bancs du collège : « J’ai pu, dit le P. Gratry, étudier cette rare intelligence pendant les deux années où nous avons travaillé ensemble la philosophie dans ce cabinet du Luxembourg que vous connaissez bien. Dans les bons jours, nous étions là, lui et moi, chacun à notre petite table, plongés depuis sept heures du matin jusqu’à cinq heures du soir, sauf l’intervalle indispensable, dans un profond et silencieux travail. Vers cinq heures, ordinairement, j’appelais Alfred près de moi et lui communiquais mes idées de la journée. Les premières fois que je fis cet essai, mon élonnement fut grand en voyant ce commençant de philosophie saisir avec rapidité, précision, profondeur, des idées à l’état de lueur naissante, nouvelles pour moi-même, et que je lui
ITT,
ALFHLD TONMLLÈ.
offrais d’ailleurs sous les formes les plus abruptes. « Je comprends, » disait-il; et le lendemain, en effet, il avait découvert dans Platon, dans Aristote, dans Leibnitz, et, aussi, dans Hegel, tous étudiés et scrutés très à fond, chacun dans leur texlc original, les curiosités philosophiques les plus précieuses, se rapportant merveilleusement à l’idée que, la veille, je croyais incompréhensible pour lui. Je puis dire qu il m’a réellement aidé et que, pendant le temps que nous avons, pensé en commun, il a été pour moi un allié intellectuel important. » A ces conlidenccs aimables, il faut joindre quelques nobles conseils que le P. Gratry donnait souvent à son jeune collaborateur : « Dans quelle carrière spéciale pouvait-on enfermer cette rare el précieuse puissance intellectuelle, composée à la fois d’étendue et de précision, de profondeur et de clarté, d’analyse et de poésie; celte aptitude si universelle, 'qu’on ne peut dire si elle était plus grande pour les lettres que pour les sciences, pour les sciences que pour les arts, ou, enfin, pour la philosophie qui embrasse tout? » Pour moi, d’accord avec ses parents, voici ce que je lui disais souvent : « Que votre carrière, Alfred, soit la recherche de la vérité dans toutes les directions de l’esprit, pendant votre vie entière. Soyez un serviteur de la vérité seule. Tâchez de savoir tout ce qu’on peut savoir aujourd’hui; mais.au lieu de vous disperser, ne laissez jamais votre cœur et votre foi pour courir aux curiosités de l’esprit ou à ses gloires. Restez profond par l’amour et par l’humilité. C’est le secret de donner sa vraie sève à l’esprit. »
L’influence du P. Gratry sur le développement de celle jeune intelligence fut réelle, et dans quelques pages du livre que nous avons sous les yeux, on en peut retrouver la trace. Mais cette influence n’eut jamais rien d’étroit et de servile. Ce ne fut pas un système qu’Alfred Tonnel'é
alla puiser dans le commerce du célèbre oraloricn, ce fut un encouragement à penser par lui-même. C’est là l'utilité véritable de ces talents originaux dans la science et dans la vie. Ils excitent les esprits, il les réveillent de leurs langueurs, ils les tirent de vive force de leurs habitudes paresseuses, ils les contraignent à secouer les vieilles formules, à briser la trame de la routine. On ne pense pas toujours d’après eux, mais si c’est par eux cjuc l’on pense, leur œuvre n’a pas été stérile. Tant mieux, si au lieu de créer une école, c’est-à-dire une dynastie d’idées, il se trouve qu’ils ont créé des sources nouvelles d’idées, des intelligences. Alfred Tonnelle dut, sans contredit, à l’active parole du P. Gratry la fécondation de quelques belles pensées. Il dut surtout à l'exemple que lui donnait le religieux philosophe, dans ces longues journées de leur commun labeur, le courage intellectuel, le goût des recherches personnelles et de la libre initiative en matière de philosophie et d’art.
Telles avaient été les circonstances intellectuelles au milieu desquelles s’était formé ce remarquable esprit, et comme les phases principales de cette éducation vraiment originale, composée de libres études, de conversations, de rêveries, de voyages. Le jour où je rencontrai Alfred Tonnelle dans une maison amie, il frappa et retint mon attention par un air de réserve délicate. Ajouterai-je, puisque je veux donner une idée complète de cet aimable jeune homme qui devait rester si peu de temps au milieu de nous, que toute sa personne avait du charme? Une physionomie attirante, un front ouvert, un regard loyal et droit, ce ne sont pas là, après tout, des avantages de peu de prix dans la vie. 11 avait cet abord heureux et cette distinction aisée qui appellent la sympathie. Or, quoi de plus naturel, chez ces natures bien douées, que de répondre par des sentiments affectueux à la bien-
AM’ÜEI) TONNELLE.
veillance qui les accueille ? Ce n’est pas un paradoxe que de marquer l’inlluence de ces circonstances toutes phv siques sur la tournure des idées. Il y a certaines laideurs qui font nécessairement des misanthropes ou des saints Elles aigrissent l’âme quand elles ne l 'améliorent pas. Il semble au contraire que telle physionomie rende la misanthropie impossible. Alfred Tonnelle était de ces jeunes gens auxquels leur bienvenue rit dans tous les yeux. Il plaisait à première vue. Pourquoi aurait-il détesté ou méprisé le genre humain, comme quelques autres le font de parti pris, même avant une sérieuse expérience de la vie? Il avait pourtant en lui un fonds intérieur de tristesse, mais de tristesse grave, sans colère et sans aigreur. Sans attacher plus d'importance qu’il ne faut à cette remarque, constatons ces réactions que subissent souvent l'âme et le caractère, et ne négligeons rien dans l’observation morale de certains effets.
Ce soir-là, il causa peinture, musique, voyages, simplement et sobrement, mais avec cette fermeté d’idée et de langage où se révèle une pensée qui est autre chose qu’un écho de l’opinion courante ou de quelque livre à la mode. Il était évident que chacun des sujets qu’il traita en passant lui était devenu familier par une sorte de passion réfléchie. Il 11e parlait jamais au hasard, mais il n’abandonnait pas ses idées, quand il en avait avancé quelqu’une, et il les défendait dans la mesure où son exquise politesse ne lui interdisait pas d’avoir trop raison. Qualité rare et digne d’être notée dans nos mœurs banales de salon où le plus grand nombre des opinions sur la littérature et l’art 11e sont que des ombres et des reflets d’idées, que chacun met autant de complaisance à retirer quand il s’élève une objection sérieuse, qu’on a mis de savoir-vivre à les mettre en avant pour alimenter une conversation mourante. On ne tient pas à des opinions
que l’on ne s’est pas faites et dont on se sert comme d’une monnaie banale avec laquelle on paye son écot. Alfred Tonnellé s’intéressait vivement au sort de ses idées, parce qu'elles venaient de lui et qu'il les avait pensées, j’oserais dire qu’il les avait vécues. C'était sa fortune intellectuelle, il y tenait.
Je me promettais un sérieux plaisir à revoir souvent ce jeune homme et à tâcher de pénétrer plus avant dans la connaissance de cet esprit qui portait en lui tous les signes d’une élévation et d’une maturité précoces. Mais comme il arrive toujours, la vie nous entraîna chacun de notre côté et je ne le revis pas. J’appris quelque temps après qu’il était retourné à Tours où des devoirs impérieux de famille le rappelaient souvent. On me dit, à quelques mois de là, qu’il était parti pour une longue excursion dans le midi de la France et les Pyrénées.
Vers la fin d’octobre 1858, avec les premiers froids et les derniers soleils, nous apprîmes un jour que ce brillant, cet excellent jeune homme était mort. 11 avait vingt sept ans. Rien 11e peut peindre l’étonnement douloureux de tous ceux qui le connaissaient, la stupeur de ses amis. . Une vie qui s’annoncait sous de si brillants auspices, une jeunesse si pleine de promesses, que tout le monde aimait et enviait, une intelligence si curieuse et si ornée, une âme si droite et si aimante, tout cela si promptement, si cruellement ravi !
11 n’avait rien publié. Son affectueux biographe nous dit qu’il méditait un important ouvrage sur la Philosophie du langage en Allemagne, ajoutant qu’une conscience littéraire, trop scrupuleuse, un sentiment peut-être exagéré de l’importance d’une publication le retenaient toujours. Dès qu’il abordait un sujet, parait-il, son esprit pénétrant voyait sans cesse s’ouvrir devant lui des horizons nouveaux; le champ de ses recherches allait ainsi
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s’agrandissant outre mesure, et il ne pouvait se décider à donner à un travail sa forme définitive avant d’avoir épuisé toutes ces questions préparatoires qui pour lui ne s'épuisaient jamais. Il avait le défaut des hautes intelligences, de n’être jamais satisfait de lui-même et de rêver sans cesse pour ses idées une forme plus pure et plus parfaite. D’ailleurs, pourquoi se tut-il hâté quand tout semblait lui assurer la pleine et libre possession du temps si long que lui promettait sa jeunesse?
Le livre ne devait jamais s’achever. La mort vint surprendre Alfred Tonnellé au milieu de scs matériaux dispersés. Heureusement cet ami que nous avons souvent cité, ami dévoué à sa mémoire comme il l’avait été à sa vie, M. lleinrich, écrivain distingué lui-même, ne devait pas laisser périr tant de travaux inédits, de méditations élevées, de belles pages commencées sur l’art, sur la philosophie, la poésie, la nature. Sans essayer de mettre un ordre artificiel dans ce qui n’en comporte pas, il a réuni d’une main pieuse ces notes, qui tiennent le milieu entre un livre ébauché et un journal intime. Quelques pages, par l’élévation soutenue du ton, rappellent le grand ouvrage entrepris depuis plusieurs années. D'autres fois, c’est le vrai journal de la vie intellectuelle d’un jeune homme dans le piquant désordre de ses idées fortuites et de ses sensations délicates. Nous savons, pour notre part, un gré infini à M. lleinrich de nous avoir donné ainsi les prémices, même un peu confuses et mêlées, de ce beau talent. Le dirai-je? J’aime presque mieux ce désordre où il me semble que j’ai moins de peine à retrouver l’accent de l’homme que dans un ouvrage achevé. Ce qui m’intéresse souvent dans cette lecture, c’est l’impression de sincérité qui en résulte. Ce que j’y cherche, c’est une âme se peignant dans sa naïveté souriante ou émue, grave ou passionnée, au moment même où elle pense, où elle
sent, où elle vit. Oui, c’est l’histoire d'une âme qui va se raconter elle-même dans ces fragments dont la mort a fait des débris avant le temps. Tel est, en effet, ce livre auquel s’attachent deux sentiments contraires. 11 a la grâce d’une ébauche et la tristesse d une ruine.
S’il avait vécu!.... voilà le cri qui s’échappe de nos lèvres en feuilletant ces pages où se pressent tant de germes d’idées qui n’attendaient pour éclore en pleine floraison que l’heure propice et le rayon de soleil.
Essayons de suivre cette pensée à la trace errante qu’elle a laissée à travers tous ces fragments. Quelques simples analyses, quelques citations donneront la mesure de ce qu’était déjà cette intelligence et l’idée de ce qu’elle fût devenue.
Des morceaux considérables sur le Langage, quelques vues générales sur V Art, des notes très nombreuses sur la Peinture, la Sculpture , la Musique et sur les principaux maîtres dans tous les genres, des Pensées diverses, religieuses, poétiques, morales, des Réflexions philosophiques , enfin de nombreux extraits des Notes de voyage, telle est la division de ce livre, selon la nature même et l’analogie des sujets. Tout est là : le philosophe, l’artiste, le poète, l’homme surtout qui porte dans tout ce qu’il pense et qu’il écrit ces trois caractères, ce triple don d’émotion, de raison et de goût.
Une pensée unique, nous dit son biographe, reliait pour lui ses études philosophiques sur l’art et sur le langage. Celui qui, introduit inopinément dans sa bibliothèque, y eût trouvé le lexique hébreu-latin de Gésénius à côté d’un livre sur la peinture ou d’une Vie de Mozart, eut peut-être
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eu quelque peine à comprendre la relation de deux ordres d’idées en apparence si opposés. Et cependant, pour lui cette relation était étroite, intime, et il voulait la rendre évidente pour les autres comme il la sentait évidente pour lui-même. Ce qu’il voulait retrouver partout, c’est la loi qui unit l’idée et le signe etqui nous permet de retrouver sous le signe l’idée qu’y a attachée l’artiste et l’écrivain. C’est bien, en effet, ce point de vue qui fait l’unité de toutes ses études. C’était le programme qu’il s’était donné à remplir pour toute une vie qui aurait pu être longue sans suffire à une telle entreprise.
L’art, comme la nature, n’est qu’une forme de l’universel langage. Mais le jeune philosophe, avant de s’engager dans les difficultés infinies de cette synthèse, avait circonscrit son point de départ. Il devait commencer par l’analyse des grandes œuvres de la philologie allemande, résumer les principaux résultats des mémoires des Grimm, des Bopp, des Guillaume de Humboldt, organiser ces résultats, en déduire quelques larges et lumineux principes sur les procédés communs à tous les idiomes, sur la philosophie du langage, où se reflètent merveilleusement les lois mêmes de l’esprit humain, la psychologie tout entière, toute la science de l’humanité intellectuelle et morale. Il aurait accompli peut-être, avec des connaissances exactes et sous la tutelle de principe fixes, cette œuvre immense qui a tenté de nos jours tant d’ambitions hâtives et de talents inquiets que l’incertitude de leur pensée empêchera de conclure, et qui ne réussiront qu’à multiplier les tristes preuves de leur critique négative, au lieu de faire œuvre du plus utile et du plus haut dogmatisme qui fût jamais en donnant à la science de l’esprit humain une base inébranlable dans le grand fait historique des langues.
De ce vaste plan nous n’avons que des vues éparses.
Mais quel esprit vif, agile, net circule dans ces fragments! Que d’ingénieuse sagacité! Que de définitions heureuses! Dès les premières pages, je remarque ces réflexions sur le lien qui unit le signe à la pensée. Comme chaque détail de la question qu'il traite est renouvelé par une observation, par une image, par la bonne fortune d’un mot !
De môme que l’âme ne va pas sans le cdrps et lire des phénomènes de sa vie sensible la première conscience qu’elle a d’elle-même, ainsi la pensée arrive par le signe à la conscience claire d’elle-même; et comme les sens sont la base et la première et nécessaire condition de notre existence, ainsi l’élément sensible est comme la base et l’appui nécessaire de notre pensée.
.... Du reste, ce corps donné à la pensée dans le langage est composé pour ainsi dire de ce qu’il y a de moins matériel dans la matière, et de plus pénétrable à l’esprit, le son, c’està-dire un mouvement de la matière, chose passagère, mobile, légère, qui n’a ni couleur, ni grandeur, qui n’est ni visible ni tangible; et le son articulé, c’est-à -dire divisé, analysé pour la commodité de l’usage; articulé, c’est-à-dire déjà travaillé et formé, qui se diversifie e*t se façonne à l’infini en durée, inflexion, force, accent, par mille nuances délicates.
Toute pensée, si l’on y réfléchit, se formule plus ou moins dès qu’elle apparaît, et on n’a conscience de son apparition que par la formule et dans la formule qu’elle revêt; formule faible et aux contours indécis, nuageux, comme une vapeur lointaine qui se forme (sich gestaltet), pour toutes les pensées sourdes et presque inaperçues qui reposent au fond de nous, mais enfin formule quelconque. Je défie de trouver jamais et nulle part la trace d’une pensée qui n’a pas de corps.
La pensée reste rudimentaire et indécise tant que l’expression l’est. Toute pensée se présente sous un signe, toute beauté se présente sous une forme. Ce n’est que plus tard que l’esprit s’élève à la pensée et à la beauté métaphysiques. C’est bien la doctrine platonicienne, l’âme s’élevant des beaux corps aux belles âmes. Et cette première forme donnée à la pensée ou à la beauté réagit sur l’intelligence pour y éveiller de nouvelles idées. .
ALFRED TONNELLE
La pensée étanl inséparable de l’expression de la pensée, si l’homme naît pensant, il naît parlant. Sur ce point délicat de l’origine du langage, il faut suivre l’auteur dans ses raisonnements si lins et si fermes à la fois. Il repousse la solution panlhéistique, qui suppose le développement entièrement spontané de la parole, chose aussi impossible, dit-il, que la création spontanée ellemême. Quelque chose a été donné, voilà ce que l’on peut affirmer. Mais on discute à perte de vue pour établir quoi? Ici, avec le même tact des difficultés du problème, il repousse la doctrine des traditionalistes, qui admettent une révélation au sens étroit et presque matérialiste du mot. Sa solution, très fortement établie sur une foule d'inductions délicates et sures, c’est que Dieu a créé l’homme parlant; ce qui revient à dire que les lois de notre nature, de notre entendement nous sont imposées, que ce n’est pas nous qui les faisons, et que notre vie, au moment même qu’elle nous est donnée, est soumise à ces lois qui la règlent sans cesse. Une certaine forme est donnée à notre entendement comme à noire corps, psychologiquement comme physiologiquement: physiologiquement, par les fonctions organiques; psychologiquement, par le langage, qui est une fonction organique de l’âme.
Il y a, dans ces pages brisées, reprises, interrompues, toute une métaphysique, aussi ingénieuse que savante, des mots : « Double excitation nécessaire : excitation intérieure de l’esprit, qui attache d’abord l’idée naissante à je ne sais quel signe imparfait extérieur; excitation extérieure du mot qui recueille cette idée et la formule sous un signe aisé, courant, toujours retrouvable et toujours mobile.... Le mot est, de plus, un signe abrégé, abstrait; il mobilise l’idée et la rend dépendante de notre volonté, la détache des objets qui ne dépendent pas de nous, et
rattache le signe à notre organisme physique. » A chaque instant on rencontre de ces vues jetées comme en passant, et qui se seraient développées plus tard dans le sein de la théorie, mais non peut-être sans perdre de cette force d’expression condensée, de cette vivacité d’images indiquées d’an mot, de cette promptitude brillante. L’écrivain est déjà au complet dans cette rapidité originale qui dévore la pensée. Tout serait à citer dans le chapitre presque achevé sur la distinction^ sens réel et du sens idéal des mots. 11 y est démontré, par une foule d’analogies ou de contrastes curieux, que chaque mot a un double sens, un sens exact, précis, usuel, un sens variable, poétique, oratoire ; qu’il dépend du talent de l'écrivain de dilater, d’étendre le sens d’un mot; qu’un grand esprit, un grand artiste, parvient à attacher définitivement à un mot qu’il a employé d’une façon nouvelle cette nouvelle quantité de sens qui n’avait pas été entrevue avant lui. Et à ce propos une page de la plus aimable et de la plus juste fantaisie pour expliquer ce qui fait que nous exagérons volontiers la poésie des mots dans les langues étrangères. Gela vient de ce qu’un mot n’ayant jamais été profané par nous et avili par l’emploi vulgaire, nous y enfermons volontiers, mieux que sous le mot de notre langue, tout l’ensemble des idées poétiques qu’eveille en nous l’objet qu’il exprime. 11 a je ne sais quelle fraîcheur et quelle vivacité particulières, mais que nous lui donnons en partie. Chaque mot a son sens et sa valeur primitive pour nous quand il en a perdu l’intensité première chez le peuple même. Prenons pour exemple des noms de lieux : Montrouge, Valfleuri présentent-ils à notre esprit quelque idée autre que celle de deux affreux villages de la banlieue, et ne sommes-nous pas, au contraire, portés à attacher une idée poétique aux noms de Liebethal ou de Schœnbrunn, qui n'en ont plus