LES CONSÉQUENCES DE L’HÉRÉDITÉ. LES LOIS DE FORMATION DU
CARACTÈRE, L’INSTITUTION DES CLASSES, LES CAUSES MORALES DU PROGRÈS ET DE LA DÉCADENCE.
Nous avons examiné, dans les pages précédentes, ce qu’on nomme l’hérédité psychologique ; nous avons
essayé de montrer que l’action de l’hérédité, très sensible dans les phénomènes organiques et dans les phénomènes mixtes, s’efface et s’atténue à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie des facultés, et tend à disparaître quand on arrive aux fonctions caractéristiques de l’homme, la pensée pure, l’art, la moralité. Dès les commencements les plus obscurs de l’existence, l’hérédité rencontre à côté d’elle, au-dessus d’elle, un principe antagoniste, le principe qui fait, à son plus bas degré, l’individualité de l’être vivant, à son plus haut degré, la personnalité de l’être raisonnable. 11 est impossible de rien comprendre au monde réel et vivant si l’on ne tient pas compte de ces deux forces en présence dans la bataille de la vie, sur l’humble terrain de l’existence individuelle comme sur le théâtre élargi où se joue le grand jeu de l’histoire.
Ces conclusions, prises dans la réalité, rencontrent cependant des résistances qui ne désarment pas. L’hérédité, nous dit-on, est l’explication suprême, la dernière raison de tout. Elle est l’ouvrière unique de l’intelligence de l’homme, de son caractère et de son histoire ; c’est elle qui explique l’origine de la pensée et toutes ses formes, j la moralité et toutes ses lois ; elle encore qui a fondé ! l’organisme social en distribuant dans des cadres nécessaires les aptitudes, les capacités et les forces, elle toujours qui crée la civilisation avec ses attributs essentiels, j la solidarité, la continuité, le progrès; c’est grâce à elle] et à elle seule que se forme peu à peu le capital intellectuel ou social d’une nation, et qu’il se transmet fidèle-; ment comme le patrimoine d’une famille unique qui ne meurt jamais et reste toujours ainsi l’héritière d’elle-j même à travers les siècles, assurée d’une fortune sans limite et d’une prospérité sans trêve.
J\ o us voudrions faire la part de ces illusions et remettre en lumière dans -tous les phénomènes de la vie indivi-j
ESSAIS DE PSYCHOLOGIE SOCIALE
duelle et sociale l’action de la personnalité humaine, sans laquelle l’hérédité ne pourrait ni produire sûrement scs plus heureux effets ni les transmettre impunément. Inexplicables par une seule de ces causes et par un ressort unique, ces grandes fonctions de la vie et de l’histoire s’expliquent aisément par le jeu combiné des deux forces, et c’est aussi de cetle combinaison, selon qu’elle avorte ou qu’elle réussit, que se déduisent les lois principales qui décident du progrès ou du déclin dans les choses humaines.
Quand on lit les récents ouvrages de la psychologie nouvelle où disparaît à tout jamais la personne humaine, engloutie dans le grand fleuve où chaque individu n’est qu’un flot qui passe, sans existence réelle et presque sans nom, on est saisi d’une sorte d’effroi, et l’on est tenté de répéter le cri de désespoir que jetait Michelet vers la lin de sa vie, en présence de ces théories naissantes qui lui semblaient déposséder l’homme de lui-même et le livrer tout entier en proie aux forces cosmiques : « Qu’on me rende mon moi! » — En effet, au milieu de toutes ces influences qui pèsent sur chaque homme, les actions variées du milieu et du climat, celles du groupe social dont il fait partie, sous le coup de la pression qu’exercent sur nous les siècles passés, la suite de nos aïeux dont l’influence anonyme et secrète descend jusqu’à nous, la famille immédiate qui a pétri notre âme par la discipline bonne ou mauvaise des exemples et de l'éducation, l’opinion et les passions de nos compatriotes, les préjugés et les tyrannies du temps où nous vivons, quand tout semble ainsi concourir à faire de ce moi une résultante
de circonstances accumulées et fatales, le miracle, c’est que l’individualité du caractère ou celle de l’intelligence puisse se maintenir. Comment et à quelles conditions peut se conserver dans le monde l’originalité morale et intellectuelle qui seule donne à la vie son intérêt et son prix?
Mais avant tout, nous devrons écarter du débat les récentes théories de l’empirisme anglais qui ont poussé à leurs dernières limites les applications de l’hérédité. Selon MM. Herbert Spencer et Lewes, les formes de la pensée ne sont, comme les formes de la vie, que le dernier terme d’évolutions antérieures. L’erreur commune de Descartes et de Kant est d’avoir pris comme type d’étude l’esprit humain adulte, et considéré les conditions actuelles de la pensée comme des conditions initiales, des aptitudes innées, des pré formations . Ce qui constitue l’intelligence, c’est l’expérience de la race, organisée et consolidée à travers un grand nombre de générations. L’idée de l’évolution est appliquée en toute rigueur à l’origine des idées, le développement mental accompagne fidèlement le développement du système nerveux qui le produit et qui l’exprime. Les expériences individuelles ne fournissent que les matériaux concrets de la pensée. Le cerveau représente une infinité d’expériences reçues pendant l’évolution de la vie en général ; les plus uniformes et les plus fréquentes ont été successivement léguées, intérêt et capital, et elles ont ainsi monté lentement jusqu’à ce haut degré d’intelligence qui est latent dans le cerveau de l’enfant, et qu’il léguera à son tour, avec quelques faibles additions, aux générations futures1. — Il en va de même pour la genèse des idées morales. Elles ne procèdent pas autrement que les formes
\. II. Spencer, Principes de psychologie, synthèse spéciale.
ESSAIS DE PSYCHOLOGIE SOCIALE
do la pensée. Il n’y a pas un code de morale inné, ni en puissance ni on acte, dans l'entendement humain. Toutes les idées fondamentales moulées dans notre cerveau par l’expérience des siècles se sont créées successivement et transmises avec les modifications de la structure organique. Nul fait de conscience n’échappe à cette explication universelle : ni les sentiments, ni la volonté, ni le phénomène moral dans toutes ses délicatesses et sa complexité. Les vraies bases d’une théorie du bien devront être cherchées dans la biologie et la sociologie; le seul bien que nous puissions concevoir, c’est, l’équilibre définitif « des désirs internes de l’homme et de ses besoins externes », en d’autres termes, l’harmonie entre la constitution organique de chacun et les conditions de l’existence sociale, qui est à la fois l’idéal moral et la limite vers laquelle nous marchons. La morale se constitue graduellement par les lois empiriques (les actions humaines, reconnues chez toutes les nations civilisées comme les conditions essentielles de leur existence et répondant le mieux à leur instinct de conservation. Ainsi se développent une à une les règles de conduite privée et publique, qui ne sont dans leur humble origine que des expériences généralisées d’hygiène sociale et d’utilité1.
Donc plus de discussions vaines sur les axiomes de métaphysique, les principes régulateurs de la raison, les idées directrices de l’entendement, les principes de morale. Ni l’innéité de Descartes, ni celle de Leibniz, ni les lois formelles de Kant, ni la table rase de l’empirisme vulgaire, ni la sensation transformée, n’ont raison les unes contre les autres, dans cette vieille querelle sur l’origine des idées. La question est renouvelée et ne se pose plus dans les mêmes termes, ou du moins les termes
1. Voiries Rases de la morale évolutionniste, par H. Spencer.
anciens n’ont plus le même sens. 11 y a une innéité, mais actuelle, non d’origine, qui est le résultat de l'expérience collective des âges et comme le résidu des efforts de chaque homme et de chaque génération. C’est l’hérédité qui a tout fait; elle a créé de toutes pièces l’homme intellectuel et moral, comme l’homme physique; elle l’a tiré lentement, pas à pas, du presque néant où gisaient son misérable présent et son précaire avenir; elle en a formé sa nature actuelle ; c’est de ce point obscur qu’elle a développé la trame de ses riches destinées.
Quelle que soit pour certains esprits la séduction d une pareille hypothèse qui applique au règne de la pensée le même transformisme qu’au règne de la vie, et qui, d’un petit nombre d’actes psychiques très simples, peut-être d’un seul, l’acte réflexe, fait sortir la variété infinie des instincts, des intelligences, des sentiments et des passions, toute la raison, toute la conscience morale de l'humanité, M. Ribot lui-même, si hardi dans le sens des solutions simples, ne se reconnaît pas le droit d’accepter celle-ci dans les conditions où elle se présente. Elle ne lui semble ni vérifiable par l’expérience, ni suffisamment démontrée par la logique1. — Discuter cette question sans bornes dans le temps et dans l’espace, nous ne l’essayerons même pas; ce serait remuer jusque dans ses fondements la science de l’âme tout entière ; d’ailleurs (*lle se rapporte plutôt à l'hérédité spécifique qu’à l’hérédité individuelle; elle a en vue d’expliquer la transmission des aptitudes et des fonctions générales dans l’espèce plutôt que la transmission des variétés individuelles, ce (pii est notre sujet propre. Au vrai, c’est une thèse de métaphysique, car l’empirisme a sa métaphysique, quoiqu’il prétende le contraire; c’est un de ces problèmes