MÉLANGE
aussi incontestable que la prééminence de l’homme civilisé sur le sauvage, ou de l’homme en général sur les animaux i.
Nous ne prendrons pas au pied de la lettre ces spéculations écloses dans toute la liberté du dialogue ou du rêve ; nous ne toucherons pas davantage aux droits régaliens vraiment énormes que l’on attribue à cette dynastie d’hommes divinisés. Mais nous trouvons là et nous voulons constater un état de l’imagination contemporaine, une vue sur l’avenir qui n’est pas unique, ni même rare parmi les savants. Comment s’en arrangera la démocratie moderne, si jalouse de liberté et plus encore d’égalité, nous n’en savons rien. Acceptera-t-elle cette loi de sélection scientifique qui rétablit les inégalités sociales dans toute leur rigueur, comme la condition du progrès, avec la sanction d’une fatalité qui est celle des lois de la nature ? Il semble bien qu’il y ait antipathie de tempérament comme de doctrine entre l’école démocratique et l’école de Darwin. Si le divorce n’a pas encore éclaté, cela tient, ou bien à une affectation d’ignorance invraisemblable de la part d’une démocratie qui se prétend scientifique, ou bien à une complicité de silence concertée par les habiles pour n’avoir pas à s’expliquer sur des points délicats et laisser croire le plus longtemps possible que l’accord règne entre les maîtres du pouvoir actuel et ceux qu’on proclame comme les maîtres de la pensée contemporaine. Et pourtant, infailliblement, ceci tuera cela, si le darwinisme a raison.
Pour nous, qui ne sommes pas liés par les mêmes engagements, et qui gardons dans ces grands conflits d’idées la liberté de notre jugement, nous avouons ingénument
1 . Dialogues et fragments philosophiques , par Ernest Renan. — Troisième dialogue, Mves, p. i00-120.
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que, malgré notre goût pour la science, nous ne verrions pas sans terreur l'avènement de cette dictature d’un nouveau genre, quelque atténuée qu’elle fût dans la pratique. Que l’on rende les plus grands honneurs aux savants qui illustrent un pays, qu’on les comble de richesses si l’on veut, pour les mettre à l’abri des soucis vulgaires, dans les conditions les plus, favorables aux grandes expériences dont dépendent les découvertes, et pour lesquelles il ne faut jamais qu’une nation lésine (car ce serait lésiner avec sa fortune ou sa gloire), je l’accorde de tout cœur et j’y applaudis. Sortons de l’abstraction et rentrons dans les faits. Que l’on appelle au sénat quelques-uns d’entre eux qui puissent éclairer le législateur sur des questions spéciales, soit. Mais je me défierais beaucoup d’une chambre uniquement recrutée de celle façon. L’esprit scientifique et l’esprit politique ne marchent pas toujours du même pas; les méthodes diffèrent: la science cherche l’universel et le nécessaire dans les lois; la politique cherche le possible dans les transactions. Les aptitudes diffèrent également. Un esprit excellent dans le laboratoire peut être un esprit incurablement faux dans une commission législative ; il peut y apporter une raideur et une logique absolue qui peuvent faire beaucoup de mal. Supposez une oligarchie scientifique régissant souverainement un peuple : on peut à peine imaginer de quelle expérience elle pourrait s’aviser sur ses sujets, in anima vili L
1. Veul-on un exemple entre mille? Dans un livre tout, récent, l'Univers invisible, de WM. Balfour-Stewart et Tait, nous trouvons cette idée vraiment neuve sur l’emploi de l'électricité comme mode de châtiment appliqué aux criminels : « On peut, nous disent ces deux savants, appliquer l’électricité de façon à produire, pendant un temps fixé par la loi et sous la direction de physiciens et de physiologistes habiles, une torture absolument indescriptible , sans accompagnement de blessures ou de contusions, qui pénétrerait toutes les libres de la charpente de pareils mécréants ».
La curiosité savante pourrait être désastreuse sur ceux qui y seraient soumis. Ce même désintéressement pratique, qui est une gloire dans la science, serait un grand péril dans le maniement des choses humaines, dont les éléments à combiner sont les intérêts et les droits. On ne traite pas ces deux éléments, qui représentent des intelligences et des volontés, par les mêmes procédés d’expérimention que les substances insensibles d’un laboratoire. S’il s’agit des intérêts, ils ne souffrent pas qu’une intelligence prétendue supérieure les interprète à sa manière et en déclare habituellement la convenance; s’il s’agit des droits, il y a là une réalité vivante, résistante, indomptable, dont la pratique de la science ne donne aucune idée. En toutes ces matières délicates, un homme de simple bon sens, de droite raison, non endoctriné par les systèmes, ni fanatisé par les partis, offrirait plus de garanties que le plus illustre algébriste ou le plus grand chimiste de l’Europe.
Les exemples ne manquent pas autour de nous à l'appui de notre opinion. Un des meilleurs écrivains, un des rares critiques que la France possède encore, écrit, jour par jour, un livre, qui sera des plus curieux, pour montrer le dommage que la politique a fait aux lettres depuis un demi-siècle. On pourrait en écrire un autre sur le tort que la politique a fait aux sciences, pour montrer combien elle a dévoyé d’intelligences et troublé de carrières par ses prestiges souvent stériles. — Au fond les lois et les institutions sociales n’ont pas beaucoup de leçons à prendre des savants, si l’on réserve certains points qui louchent à l’hygiène et au régime industriel. La science positive n’a rien à démêler avec la conscience ; de toutes les sciences réunies on ne pourrait extraire un seul principe juridique, un seul atome de morale.
Quand on parle des savants appelés à régir le monde au
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nom de la sélection, on pense surtout aux représentants delà physiologie et de la biologie,lesquels auraient pour mission d’appliquer purement et simplement les lois de l’histoire naturelle aux rapports et aux phénomènes sociaux. C’est à ce titre qu’ils devront exercer leur souveraineté. Or, s’il y a une loi évidente qui ressorte de la biologie, c’est celle-ci, que nous trouvons formulée par M. Herbert Spencer en deux propositions : la première, c’est que la qualité d’une société baisse sous le rapport physique par la conservation artificielle de ses membres les plus faibles; la seconde, c’est que la qualité d’une société baisse sous le rapport intellectuel et moral par la conservation artificielle des individus les moins capables de prendre soin d’eux-mêmes. On voitd'ici lesconséquences immédiates, la condamnation d’une sotte et active compassion, charité ou philanthropie, qui intervient en faveur des infirmes et des incapables pour contrarier le travail salutaire de la nature, ce travail d’élimination par lequel la société, livrée aux lois naturelles, s’épurerait continuellement d’elle-même; l’interdiction du mariage, ou bien «à ceux qui se trouvent dans un état marqué d’infériorité de corps et d’esprit, ou bien à ceux qui ne peuvent épargner une abjecte pauvreté à leurs enfants, car la pauvreté est non seulement un grand mal en soi, mais elle tend à s’accroître en entraînant à sa suite l'insouciance dans le mariage1. » Il y a lieu d'aviser, s’écrie M. Spencer reprenant à so*h compte cette même idée ; si les gens prudents évitent le mariage, tandis que les insouciants s’y précipitent, d’autre part, si une générosité inconsidérée, bornée dans ses vues, arrive, en protégeant les incapables à produire une plus grande somme de misère que l’égoïsme
1. Darwin* la Descendance de l'homme , traduction française, t. II, p. 438.
extrême, il reste qu’il faut à tout prix et le plus promptement possible modifier les arrangemens sociaux de manière qu’au rebours de ce qu’ils font aujourd’hui, ils favorisent à l’avenir la survivance et la multiplication des individus les mieux doués et s’opposent à la multiplication et même à la conservation des autres. — Ce sont là quelques-unes des applications qu’on peut faire de la biologie au gouvernement des sociétés humaines; elles sont graves, elles pourraient devenir redoutables.
Tout cela est très logique; ce sera la matière des prochains décrets que rendra la science dès qu’elle sera devenue la maîtresse de la vie humaine. En même temps que s’établira sur des bases nouvelles une oligarchie très autoritaire, se fondera sous sa direction l’ère del’humanité renouvelée par ces lois, héritière d’une vigueur, d’une santé, d'aptitudes toujours croissantes, transmissibles avec le sang, destinée à représenter dans tout leur éclat les deux principes sociologiques de l’avenir, la sélection et l’hérédité, qui, bien administrées, procureront à nos descendants une prospérité sans limite. — Mais voici qu’à la loi du progrès par l’hérédité s’oppose une loi toute contraire, celle du déclin amené par la même cause. Sur ce point, comme sur tant d’autres, se produit une de ces apparentes antinomies qui sont le désespoir de la raison. Je crains que les espérances de M. Spencer ne soient trouvées vaines et qu’il ait eu tort de voir dans le progrès une nécessité de nature «comme le développement d’un embryon ou l’éclosion d’une fleur » ; je crains que la conquête du mieux sur la terre, sans parler du bien absolu qui est une chimère, ne redevienne ce qu’elle était avant les beaux rêves du darwinisme, une œuvre difficile et lente, précaire et disputée, sujette à de terribles retours, incomplète et partielle, condamnée à ne se réaliser jamais dans tous les éléments qui la composent, reculant sur un point
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tandis qu’elle s’avance sur d’autres; œuvre imparfaite toujours, c’est-à-dire humaine. L’ouverture du paradis terrestre est provisoirement ajournée.
Examinons cette loi de la décadence, voyons dans quelles circonstances elle produit son effet, qui est non seulement de suspendre le progrès, mais de le faire rétrograder. La nature organique nous en fournit de nombreux exemples. C’est même pour cela que plusieurs savants, plus ou moins d isciples de Darwin, préfèrent le mot transformisme à celui (Y évolution. Dans un récent écrit, M. de Candolle nous en donne la raison. « Ce mot est préférable, dit-il, parce que les changements successifs de formes ne sont pas toujours dans le sens d’une simplification. Ainsi les parasites (animaux ou végétaux) sont des états simplifiés de certaines organisations; de même, les animaux qui vivent dans les cavernes et les plantes aquatiques. On ne sait pas toujours, dans ces structures, ce qui est un non-développement ou un retour vers un état plus simple après plusieurs générations compliquées, mais on peut constater ou présumer dans certains cas ce qu’il en est1. » M. Dey Lankaster a publié dans le même sens, en 1880, un petit volume intitulé : Dégénérescence (Dégénérât ion, a chapter in Darwinism) . Les causes d’une dégénérescence se retrouvent aussi bien dans l’organisme social. Malgré son optimisme et sa foi dans le développement intellectuel, toujours croissant, de l’humanité, M. Gallon exprime la crainte que l’amélioration des facultés dans les races de haute culture ne marche pas assez vite pour les besoins croissants d’une civilisation qui grandit énormément. « Notre race est surchargée; elle semble courir le risque de dégénérer, à la suite d’exigences qui dépassent ses moyens. Quand la lutte pour l’existence n’est pas trop
I . Darinn considère au point de vue des causes de son succès , 1882.
grande pour la force dune race, elle est saine et conservatrice; autrement elle est mortelle1. »
On cite un exemple frappant à l’appui de cette opinion : la division du travail augmente toujours avec la civilisation ; mais il n’est guère douteux qu’en même ternes qu’elle simplifie l’œuvre, elle diminue les efforts de l’esprit, chaque individu n’ayant à penser qu’à une chose, ce qui deviendrait à la longue un obstacle au développement intellectuel dans les populations très civilisées. Tout n’est donc pas profit et gain dans le progrès apparent, ni en industrie, ni ailleurs. Et, dans quelques pages excellentes, que je me plais à résumer, M. de Candolle signalait dès 1875 les causes nombreuses qui amènent pour le genre humain ou pour les nations une sélection dans le mauvais sens ou un arrêt de sélection, a L'histoire, dit-il, est d’accord avec la théorie pour montrer à quel degré le progrès intellectuel et moral de l'humanité est irrégulier et douteux ; il y a à cela bien des causes. Des populations d’élite ont disparu entièrement ; des invasions de barbares continuent toujours, sous la forme des émigrations en masse de prolétaires chinois, irlandais et autres dans les pays civilisés d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs un fait reconnu que ce sont les familles les moins intelligentes et les moins prévoyantes qui ont le plus d’enfants, et, dès lors, il est à craindre que le progrès de l’intelligence ne subisse des moments d’arrêt. — La marche des faits naturels n’est pas nécessairement conforme à l’idée que nous nous faisons de ce qui est bon ou mauvais. La théorie de M. Darwin sur l’adaptation des êtres organisés au milieu et aux circonstances ne s’accomplit pas toujours dans le sens du perfectionnement de l’organisme physiologique ou social tel que nous l’entendons. Le monde est peuplé aujourd’hui
\ . Hereditary Genius, p. 545.
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