‹ Mélanges & portraitsChapitre 18 sur 69 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

d’une infinité d’espèces végétales et animales peu développées. Ces êtres inférieurs sont tout aussi bien adaptés aux circonstances actuelles, puisqu’ils existent, (pie d’autres que nous appelons supérieurs. De même pour les races et les familles humaines : les plus grossières sont quelquefois mieux que les autres adaptées aux conditions de la vie. Ainsi les nègres résistent parfaitement aux climats équatoriaux, et, dans nos pays civilisés, certaines populations de prolétaires s’accommodent pour vivre de conditions misérables que d’autres ne pourraient pas supporter. Si donc il arrive à se produire dans l’avenir des hommes plus intelligents et plus clairvoyants qu’aujourd’hui, ii y en aura aussi, et beaucoup, de moins intelligents et moins prévoyants, à côté d’eux ou ailleurs, qui convoiteront leurs biens et se moqueront de leurs droits. L’optimisme est très agréable, puisqu’il séduit les plus positifs, mais il n’est pas conforme aux faits du passé ni aux faits probables pour l’avenir. La sélection et l’hérédité ne peuvent influer dans le sens du progrès, si l’on s’en rapporte aux conditions connues et vraisemblables, que d’une manière douteuse, temporaire et extrêmement lente1. » Ce serait donc une illusion de reconstruire sur la base des idées modernes la théorie du perfectionnement indéfini de certains philosophes français du siècle dernier, à la façon de Condorcet.

Voilà, certes, des faits qui contrarient sinon le texte1 même de Darwin, du moins les idées que sa doctrine a fait naître dans les esprits, les espérances qu’elle a suscitées, et particulièrement le dogme du progrès total et nécessaire, cher à M. Spencer. A la suite des théories transformistes et de l’étonnante fortune quelles ont faite, il

1. A. de Candolle, Histoii'e des sciences cl des savants depuis deux siècles. — La Sélection dâns l'espèce humaine , p. 422420.

s’était créé dans les esprits une sorte d’habitude de considérer la sélection comme un moyen infaillible de réaliser le progrès, que l’hérédité se chargeait de fixer, de conserver et de transmettre. Quoi de plus naturel à concevoir? La nature elle-même nous enseignait le perfectionnement des espèces par la sélection. Si l’homme se substitue à la nature, s’il arrive à diriger, avec toutes les lumières de l’expérience et de la raison, cet instrument déjà si puissant, quels résultats ne doit-il pas obtenir ! Et la faculté de transmission venant s’v joindre, voilà l’idée du perfectionnement indéfini qui recommence dans l’imagination de l’homme, mais cette fois sur des bases scientifiques, et avec ces deux pouvoirs merveilleusement adaptés à la réalisation de cette grande espérance : la sélection qui acquiert toujours et l’hérédité qui conserve.

Mais aussitôt M. de Candolle se met en travers de ce mouvement des esprits avec de sérieuses objections, prouvant que, s’il y a progrès, ce progrès est bien lent, bien incertain. Et voici quelque chose de plus. Le docteur Jacoby arrive avec uu formidable dossier pour nous démontrer que la conséquence finale de toute sélection, ce n’est pas comme on l’avait cru, le perfectionnement de l’espèce; c’est la dégénérescence1. Ce qui nous paraissait l’instrument le plus actif du progrès devient un agent de décadence infaillible. Nous sommes loin de compte. Et voilà l’idée du progrès rejetée au péril des vents et des flots, dans l’océan des contradictions.

C’est un terrible homme que le docteur Jacoby. Quel massacre d’illusions et de vanités dans ce livre! C’est le nécrologe de la gloire humaine. Quelles conclusions désespérantes pour tous ceux qui tiennent à la grandeur de

1 . Etudes sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chez l'homme , 1881.

ESSAIS DE PSYCHOLOGIE SOCIALE

l’esprit humain, aux manifestations éclatantes du génie, aux illustrations du patriotisme, de la science et de l’art! Tous les grands hommes sont des éléments funestes; ils détruisent d’avance leur race par la consommation qu’ils font de la réserve de force nerveuse qui devrait suffire à plusieurs générations. Leur génie, qui n’est, qu’un prodigieux égoïsme, dévore la substance de leur postérité; ce sont des semeurs de folie ou de mort. Du reste, leur race dure peu; elle est destinée à s’éteindre, à très courte échéance, dans l’aliénation mentale ou la stérilité. Le talent est, presque au même degré, la condamnation d’une famille; il pèse comme un lourd anathème sur une race. L’intelligence même, quand elle est très cultivée, est un signe fatal. La noblesse guerrière de Ninive, le clergé savant de Babylone, nous dit-on, la bourgeoisie intelligente de Thèbes aux cent portes, de Mempbis, sont mortes et ont disparu complètement de la face de la (erre. Le fellah qui cultive le champ de cotonniers n’esl pas le descendant dégénéré de quelque gouverneur de Borne, de quelque pontife du lumineux Bà, c’est l’arrière-neveu de quelque batelier du Nil; et quand la civilisation, dans sa marche de l’est vers l’ouest, aura fait le tour du globe, elle trouvera sur les bords de la Seine, errant dans les ruines de la grande cité, des descendants, non de nobles du faubourg Saint-Germain, non de savants du Collège de France, non de riches banquiers, de bourgeois lettrés, pas même d’ouvriers parisiens, si ingénieux et si intelligents, mais peut-être de charbonniers auvergnats, de gargotiers de banlieue. « Le grand Patrocle n’est plus et le méprisable Thersite vit encore ! » — On se prend à rêver quand on lit des prédictions comme celle-ci: «En cherchant à nous élever au-dessus du niveau commun, nous condamnons par là même à mort notre race, et nous échangeons la vraie immortalité, l'immortalité physiologique, contre

l'immortalité de convention qu’on appelle la célébrité; nous payons de la vie des générations futures et de notre propre existence dans l’infini des siècles quelques lignes dans les dictionnaires biographiques. Ce ne sont pas les descendants des puissants, des riches, des savants, des énergiques, des intelligents qui constitueront l’humanité future, ce sera la postérité des paysans travailleurs, des bourgeois nécessiteux, des humbles et des petits ; V avenir est aux médiocrités1. » Singulière manière de concevoir cette société de l’avenir, triomphante par l’élimination progressive du talent et du génie !

L’auteur étudie particulièrement deux formes de la sélection, celle qui s’opère par le pouvoir et celle qui se fait par le talent, la souveraineté et l’aristocratie, en donnant à ce dernier terme le sens le plus étendu, aristocratie intellectuelle, industrielle, commerciale et nobiliaire. — Et d’abord la souveraineté, qui est évidemment un type de sélection, puisque le pouvoir représente à l’origine une supériorité de caractère ou d’intelligence, se combinant avec l’hérédité par suite de la position exclusive et anormale qu’elle crée à ses représentants et qui restreint singulièrement le choix des unions possibles. L'auteur prend comme sujet de son expérimentation la famille d’Auguste, et, rassemblant avec une érudition facile, mais d’une critique peu sévère, les témoignages des annalistes, des moralistes, des poètes, il soumet chacun des membres de cette famille à un examen médical dont le résultat est désastreux. Quelle conclusion que celle qui embrasse l’histoire physiologique de cette dynastie depuis Octave jusqu’à Néron ! Voici une famille où se rencontrent tous les fions de la nature, beauté, intelligence hors ligne, talents militaires, éloquence, goût de l’esprit et de l’art,

i. Préface , p. xii.

ESSAIS DE PSYCHOLOGIE SOCIALE

IÔü

éducation incomparable, avec cela une situation privilégiée au-dessus de l’humanité. Et dès la quatrième génération, cette famille n’est plus représentée que par un histrion monstrueux et grotesque, souillé de tous les vices et de tous les crimes. Et, pour en arriver là, que de honte de tout genre, que de maladies et de forfaits partagés entre les divers membres de cetle famille : l’imbécillité, l’épilepsie, toutes les formes de la névropathie, le fratricide, les débauches infâmes, les morts prématurées, la stérilité dans certaines branches, le germe des maladies nerveuses dans les autres! Tibère, le plus intelligentde tous, avant d’accepter le pouvoir que lui offrait le sénat, s’était écrié un jour que ses amis ignoraient quanta bellua esset imperium /Cette bête féroce, V imperium, il en devinait la puissance funeste; la famille d’Auguste est demeurée dans l’histoire la preuve effroyable de cette force de destruction.

Cette même thèse avait été déjà soutenue avant M. Jacobv, par M. Wiedemeister dans une étude analogue sur la Folie (les Césars. — M. Jacoby poursuit son analyse, mais plus brièvement et superficiellement, sur les principales dynasties de l’Europe occidentale du quatorzième au dix- huitième siècle, et il arrive à des conclusions analogues, mais qui, sur plus d’un point, semblent forcées. — L’aristocratie, fondée sur le talent en quelque genre que ce soit, est soumise à la même loi de déclin rapide et fatal. « Toutes les classes privilégiées, toutes les familles qui se trouvent dans des positions exclusivement élevées partagent le sort des familles régnantes, quoiqu’à un degré moindre, et qui est toujours en rapport direct avec la grandeur de leurs privilèges et la hauteur de leur situation sociale. » Le fait principal sur lequel cette thèse s’appuie, c’est que les aristocraties semblent frappées de stérilité croissante, que ces populations privilégiées diminuent très rapidement, et qu’elles

ne se maintiennent qu’en se recrutant d’éléments nouveaux, sous peine de périr, comme elles périrent en France et dans tous les pays démocratiques où le recrutement ne se fait plus. A Rome, dès la fin de la royauté, il restait si peu de familles nobles des premiers temps que Brutus dut instituer une nouvelle noblesse minorum gentium. En Grèce, l’extinction graduelle des Spartiates, qui étaient la noblesse du pays; dans l’Europe moderne, la disparition si rapide de l’aristocratie anglaise, sont des faits connus. Certains titres nobiliaires de la Grande- Bretagne ont été portés successivement par six, sept, huit familles, quelquefois plus. Le peerage actuel n’est généralement pas de date ancienne ; les deux tiers des lords (deux cent soixante-douze sur trois cent quatrevingt-quatorze) datent de 1760. Les memes observations ont été faites pour l’aristocratie vénitienne et pour la noblesse française. La conclusion est identique pour tous ces cas : la dégénérescence et la stérilité, qui n’en est qu’une des manifestations, l'extinction des familles privilégiées, ne sont, à ce que prétend l’auteur , que le résultat direct de leur position exclusive, en vertu de laquelle ces familles s’unissent entre elles et, sans faire précisément des mariages consanguins, choisissent les conjoints toujours dans le même milieu social, élevés identiquement, ayant subi les mêmes influences, vivant de la même vie et s’épuisant ainsi réciproquement par une sélection continuée.

Des phénomènes non moins significatifs s’accomplissent dans la population des grandes villes, qui représentent une sorte d’aristocratie intellectuelle à l’égard des campagnes par l’attraction qu’elles exercent sur tous les hommes, non seulement de talent, de capacité, mais simplement plus actifs ou plus avisés, qui arrivent de tous les points du pays. C’est donc là une sélection véri-

ESSAIS DE PSYCHOLOGIE SOCIALE

table qui s’opère dans la nation, un triage d'intelligence et d’activité, et une sélection qui se complique d'hérédité, puisqu’il est rare que les habitants des villes aillent se marier à la campagne. C'est par là que l’on explique les manifestations les plus nombreuses et les plus aigues de l’excitation mentale, suicides, crimes, folies, développements multiples de la névropathie, stérilité. On a prouvé par des calculs très exacts que l'extinction des familles est un fait général à Paris. La population de celte capitale serait vite éteinte sans l’immigration venant des provinces. C’est une autre forme tragique de la même loi, la dégénérescence par la sélection. À la suite de toutes ces expérimentations poursuivies à travers l’histoire des races et des peuples et toutes convergentes vers le même résultat, l’auteur conclut par des paroles tristes. Une sorte de pessimisme inspire ses dernières pages. « Toute supériorité se paye : les familles privilégiées, souveraines, aristocratiques, intelligentes, savantes, riches, actives, disparaissent fatalement. La science, l’art, les idées, pour naître et se développer, consomment des générations et des peuples. Les lois de la nature sont immuables et malheur à qui les viole! Chaque privilège que l’homme s’accorde ou qu’il prend par la supériorité de son esprit ou de son mérite est un pas vers la décadence. Toute distinction intellectuelle et sociale amène comme compensation infaillible un retour en arrière. La nature semble avoir tout organisé pour l’égalité. Par le moyen de la mort, elle nivelle tout; en anéantissant tout ce qui s’élève, elle démocratise l'humanité *. »

Nous ne saurions nous associer à de pareils pronostics, qui n’impliquent rien moins que l’égalité future des hommes dans la barbarie, l’ignorance et la misère. La loi

Page 1