Ouvrage cité, p. G06-G
de l'histoire y donne un absolu démenti. Nous repoussons de toutes nos forces de pareils enseignements, qui ne s’attachent qu’à certains faits spéciaux, négligeant tous les autres faits qui les restreignent ou les nient, s’appliquant à en donner une interprétation systématique que l’on porte à la dernière outrance, créant des illusions de statistique et. de logique mêlées dont l’esprit devient facilement dupe. Pour ne prendre que quelques exemples et sans entrer dans la discussion d’une thèse si étendue, assurément il résulte une impression sinistre et fortement motivée du tableau de la décadence des Césars, que l’on nous présente avec tous les traits les plus violents qu’on a pu extraire des historiens, des pamphlétaires et des satiriques romains. Mais qu’on veuille bien y réfléchir : est- ce la sélection qui est vraiment coupable ici? Est-ce elle qui a si vite détruit cette dynastie, fatalement et sans autre cause que l’accumulation de tous les biens de la naissance, de l’intelligence et de la fortune sur quelques têtes privilégiées? Assurément non, c’est une cause morale qui a le plus puissamment agi dans cette œuvre de décadence; une cause que l’on aperçoit très distinctement dans les analyses de M. Jacobv, mais qui méritait d’être mise en première ligne au-dessus de toutes les fatalités physiologiques: — c’est l’exercice d’une volonté sans contrôle et sans frein, que rien ne limitait, qui ne reconnaissait aucune loi qu’elle-même, qui épuisait sa toutepuissance dans des rêves et dans des fantaisies pour lesquelles l’impossible n’existait pas, pour lesquelles le monstrueux était une tentation de plus. La plus infaillible, la plus certaine et la pire des dégradations, c’est celle d’une volonté qui ne sent de limites ni autour d’elle ni audessus d’elle. Ce fut là l’inévitable corruption des Césars, comme plus tard ce fut celle de Louis XV, mettant à profit pour son épouvantable égoïsme la monarchie
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absolue de Louis XIV, et devenant ainsi le plus lamentable exemple de ce que peut faire dans une Ame originellement noble l'influence dissolvante du pouvoir. Car si Louis XVI en a été la victime tragique, Louis XV en a été la victime morale. — Partout, dans cette histoire et dans bien d’autres que l’on pourrait citer de décadences royales, c’est à l’âme qu’il faut regarder d’abord et à sa corruption secrète par l’abus de la puissance; c’est elle qui est la vraie cause de tous les autres malheurs, de toutes les autres formes de la dégénérescence. L’hérédité en transmet l’influence fatale, quand cette influence est devenue une sorte de délire chronique ; mais je ne vois pas très clairement ce que la sélection vient faire là. En tout cas, il est assez étrange que, si la sélection est coupable, ses effets s’arrêtent là où le pouvoir monarchique est limité, dès qu’il reconnaît des bornes dans des lois, dans des parlements, dans des institutions nettement définies, dans l’opinion du pays; ce qui prouve bien que la vraie raison des troubles pathologiques d’un souverain, c’est sa souveraineté même, quand elle est sans frein. La vraie maladie des Césars, celle de Napoléon dans les dernières années de son règne, c’est l’hallucination de la toute-puissance, c’est le vertige de l’impossible.
Et de même, n’y aurait-il pas bien des observations à présenter, à propos des faits qui établissent le rapide déclin des aristocraties, et des commentaires que ces faits ont suggérés? Est-ce vraiment, la sélection qui cause tous ces désastres, qui amène l’extinction graduelle des classes privilégiées et les condamne à périr là où manque la ressource de l’anoblissement des roturiers? Bien d’autres causes, plus actives et plus directes, contribuent A la production de ce fait très complexe et d’une observation très délicate. M. A. de Candolle pré-
sente à ce sujet une réflexion bien simple sur l'extinction inévitable de tous les noms de familles, roturiers aussi bien que nobles. Évidemment, dit-il, tous les noms doivent s’éteindre, et d’autant plus vite qu’ils sont portés par moins d’individus du sexe masculin, car les familles sont désignées par les mâles, et de temps en temps un père ne laisse pas d’enfants ou ne laisse que des filles. Supposez une population qui resterait la même dans sa totalité de siècle en siècle, et qui ne changerait pas même par le fait d’émigrations ou d’immigrations, il arriverait forcément chez elle que le nombre des familles désignées par des noms ou par des titres héréditaires dans les mâles diminuerait graduellement. Un mathématicien pourrait calculer comment la réduction des noms ou titres aurait lieu, d’après la probabilité des naissances toutes féminines, ou toutes masculines, ou mélangées, et la probabilité d’absence de naissances dans un couple quelconque1. Et maintenant, que dans une chambre des pairs, comme en Angleterre, où chacun arrive seul de son nom, ou dans les portions privilégiées d’une nation, comme la noblesse, l'extinction du nom de famille soit plus rapide que partout ailleurs, cela est tout naturel, mais je ne vois là qu’un phénomène économique très simple, non un effet tragique de la sélection. Beaucoup d’autres raisons de ce genre pourraient être alléguées pour expliquer ce fait tout autrement que ne le fait le docteur Jacoby sous l’empire d'une idée unique.
De même, quand on vient nous dire que non seulement les aristocraties sont condamnées à une disparition rapide, mais que dans le temps très court qui leur reste à vivre, elles sont vouées à une sorte de décadence intel-
1. Histoire des sciences et des savants, etc., la Sélection dans l'espèce humaine, p. 589 et suiv.
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lectuelle et morale, et qu’après avoir donné à un pays la Heur brillante des plus belles vertus militaires et les fruits substantiels des plus grandes capacités politiques, elles descendent, par une sorte d’épuisement fatal, à un rôle inutile et de pur apparat, je reconnais là une fatalité. Mais d’où vient-elle? Est-ce une conséquence de ce patrimoine intellectuel et moral accumulé dans une race et qui l’épuise ? Ne serait-ce pas plutôt l’effet des conditions delasociété nouvelle où ces aptitudes ne trouvent pas leur usage ni ces dons leur emploi ? Pense-t-on que les démocraties soient très encourageantes et très hospitalières pour les races nobles qui ont joué un si grand rôle autrefois dans l’histoire de la nation? Est-ce s’aventurer trop que de dire que cela même qui les rendait jadis si chères et si précieuses à d’autres régimes lesrend suspectes aux régimes nouveaux, et qu’il n’est pas de cause plus dissolvante pour des mérites héréditaires que d’être rejetés par une sorte de défiance ou de jalousie sociale, d’être paralysés par les circonstances et de se sentir inutiles? — 11 se passe quelque chose de semblable qui mérite d’être signalé pour l’aristocratie du talent. On s’étonne que la famille d’un grand poète ou d’un grand savant descende rapidement du sommet où l’a élevée un effort superbe et solitaire du talent ou du génie. On veut expliquer cela par une dépense excessive de la substance nerveuse qu’un seul a consommée pour lui et qui amène une irrémédiable décadence dans sa race. Ce sont là des raisons bien hypothétiques, bien vagues, et qui 11e doivent pas se substituer aux causes directement observables et manifestes. D’abord, c’est un fait, et nous en avons démontré l’exactitude, que ni le talent ni le génie 11e sont héréditaires. Et puis, quand un niveau élevé a été atteint dans une famille par suite de quelque accident heureux, il faut pour le maintenir presque autant d’éner-
gie morale qu’il en a fallu pour y atteindre. Mais qui peut répondre que cette énergie se perpétue longtemps au même degré, etque les grands efforts durent au delà d’une génération ou de deux ? La volonté ne serait pas ce qu’elle est, si elle était toujours égale à elle-même, toujours tendue dans un effort égal, toujours également heureuse avec les hommes ou avec les choses. Il est de son essence même d’avoir des caprices, des défaillances, des retours en arrière. Elle est une faculté humaine, souple, diverse, inégale parce qu’elle est humaine, et c’est toujours là qu’il en faut venir pour expliquer la plupart des décadences, comme c’est là aussi qu’il faut en venir pour expliquer les grandeurs momentanées ou les relèvements admirables du pauvre être, tour à tour si infime et si grand, qui est l’homme.
Nous n’acceptons aucune de ces deux thèses contraires issues de l'école nouvelle : l’une qui établit le progrès nécessaire, l’autre qui proclame la décadence fatale par la sélection et l’hérédité. Il nous suffit de les placer en face l’une de l’autre pour montrer combien il y a de fantaisie et d’arbitraire dans ces ambitieuses synthèses, dans cet ensemble de conclusions prématurées qu’on veut tirer de faits, très curieux, mais encore imparfaitement étudiés et incomplètement connus. Le trait commun à ces théories, c’est qu’elles se donnent un tort égal en négligeant les causes morales, hors desquelles tout reste obscur, énigmatique dans les lois du progrès ou de la décadence, et qui seules en contiennent la raison suffisante, sans exclure pourtant les autres causes, qui sont la matière physiologique ou historique imposée à la liberté.
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Je voudrais resserrer les conclusions de celle longue étude, les ramasser sous les yeux du lecteur en quelques propositions très simples et très nettes :
Dans l’ordre psychologique, l’hérédité est une influence, elle n’est pas une fatalité. Elle pénètre jusqu’au centre de notre vie intérieure par les instincts, les habitudes de race, les impulsions et entraînements physiologiques ; mais, sauf les cas morbides, elle ne domine pas la personne morale au point de la déposséder d’elle-même et de créer l’irresponsabilité.
Bien qu’elle ne soit qu’une influence, ou mieux qu’un ensemble d’influences, l’hérédité doit être surveillée avec grand soin, combattue et réprimée là où cela est possible pour qu’elle ne pèse pas d’un poids trop lourd sur la vie de nos successeurs. Elle crée entre les générations une loi de solidarité qui double nos devoirs envers nousmêmes de devoirs envers nos descendants. Nous sommes responsables dans une certaine mesure envers eux. Un homme peut compromettre la santé morale de ses fils ou de ses petits-fils de bien des manières, non seulement par une folie véritable et involontaire qui a bien des chances de se transmettre, mais par quelque germe de maladie mentale qu’il aurait pu efficacement combattre ; par des mariages effectués contre les lois d’une saine physiologie; par des habitudes d’intempérance qui sont des causes de perturbations profondes et comme une dépravation anticipée pour l’enfant conçu dans de telles conditions ; soit même par des excès de travail ayant amené la fatigue du cerveau ; enfin par la culture trop complaisante de sentiments singuliers; par lirie exaltation ou une mélancolie
habituelle, ou l’on se complaît à jouer, comme llamlet, avec la folie 1 . Il y a de quoi trembler en pensant à ces formes diverses de responsabilité qui nous incombent dans l’histoire future d’une race. Un vice, un penchant contracté, peuvent avoir un retentissement considérable dans un avenir qui nous échappe. Et, de même, l’habitude du bien, le goût des sentiments nobles et délicats, une culture élevée de l’esprit et assidue de la volonté, peuvent modifier la nature d’une manière heureuse, même le tempérament, lequel est transmissible. Il y a donc un élément de transmission du mal qui dépend de nous, une sorte de péché originel, physiologique ou instinctif, que nous pouvons transmettre diminué ou affaibli. Ancêtres qui resteront inconnus à leurs descendants et qui, à leur tour, ne les connaîtront pas, les hommes de chaque génération n’en sont pas moins tenus à leur égard par des devoirs de justice et de charité. Il faut absolument que cet ordre de considérations entre dans notre éducation morale. On a eu raison de dire que parmi les influences diverses qui mènent l’homme, une des plus puissantes est celle des morts. Un long passé pèse sur nous. Il dépend de nous que le présent que nous faisons pèse d’un poids moins lourd sur nos descendants, ou que, du moins nous leurs fassions la tâche moins difficile qu’elle ne nous a été faite à nous-mêmes en améliorant, autant que cela est possible, toute chose autour de nous et la nature morale en nous.
Sans rien nier de ces influences, nous les avons regardées en face, mesurées du regard, et après avoir marqué leur place dans la vie, nous avons essayé de les limiter. Nous avons montré qu’il y a en chaque être vivant un élé-
1. Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de i histoire, par le docteur Moreau (de Tours), p. 110 et. seq.
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meut d’individualité qui échappe à la loi d’hérédité, cl qui chez l’homme s’élève jusqu'à la personnalité. La création de l’homme libre est le but de la vie. L’homme est donc autre chose qu’un produit fragile de rentre-croisement des forces cosmiques. Il est un être distinct de tout autre être et capable de développement indéfini par la conscience et la liberté. En dépit de toutes les fatalités que nous subissons du dehors ou que nous portons au dedans de nous, l’école biologique n’a jamais pu réussir que par des artifices de logique; et d’analyse à se débarrasser de ’cc pouvoir personnel. Cet élément , irréductible à tout autre, se manifeste dans chaque acte libre, qui est une protestation contre la loi d’hérédité, qui la suspend ou la supprime dans les circonstances vraiment morales de la vie, qui commence de nouvelles séries de phénomènes non prévus, qui crée enfin la responsabilité, en rejetant les excuses trop faciles d’un fatalisme paresseux. — Il se manifeste dans l’éducation, celle que l’on se donne à soi-même et aussi celle que l’on reçoit des autres, et qui est un double acte de volonté, l’action d’une volonté étrangère sur la nôtre. — Il se montre dans la formation du caractère, qui est en partie l’œuvre de l’homme, l’expression de sa vie morale, l'histoire vivante de ses luttes et de ses épreuves. — lia sa part dans l’institution des classes privilégiées, dans la sélection de courage ou de mérite qui les fonde, et aussi dans le déclin qui les entraîne à leur ruine et où il est rare qu’il n’y ait pas quelques fautes graves et quelques défaillances à noter dans ceux qui les composent. — Enfin, la manifestation la plus irrécusable et la plus éclatante de cet élément de la personnalité humaine, sa révélation sociale, c’est l’histoire même du progrès. L’hérédité toute seule n’explique que la transmission d’un élat acquis ; le phénomène collectif le plus considérable
dont elle puisse rendre compte, c'est la civilisation, c’est-à-dire, comme on l'a très bien définie, le bilan d’une société à un moment donné, ce qu'elle a de solide, de fixe, d' emmagasiné en fait d’idées, de sentiments, d’institutions, son capital industriel, scientifique et moral. L’hérédité est une puissance de stabilité et de conservation, non d’acquisition ; elle est l’instrument par excellence de la civilisation, elle n’est pas la faculté du progrès. Ce qui explique le progrès, au contraire, c’està-dire l'acquisition d'un état nouveau, d'une forme nouvelle de l’art, de l’industrie, de la science, c’est l'effort de chacun et de tous déterminant une marche en avant, un mouvement, c’est une grande initiative qui a réussi. Les civilisations qui n’avancent plus sont des civilisations saturées à l'excès d'hérédité, de tradition et de routine. Dès que l’effort s’arrête, la mobilité et la N ie cessent, la stagnation commence, la décadence est proche. Le rôle des deux principes est par là nettement marqué. Dans l’ordre intellectuel et social, l’hérédité conserve, c’est la liberté qui crée ; dans la lutte pour la vie, l’avenir est aux individus et aux peuples qui savent combiner ces deux forces et les associer dans une action durable, la faculté d'initiative et le respect du passé.
LA PEUR
Élude psyclio- physiologique, par A. Mosso, professeur à l’Université de Turin, traduit de l’italien par Félix Hément.
Nous avions, jusqu'ici une littérature de la peur. Je place sous ce nom soit les fictions de tout genre, les contes, les poésies remplies d épouvanté, disposées de manière à suggérer cette sensation, à la communiquer à l’imagination et aux nerfs du lecteur, soit des analyses psychologiques, dramatiques par la fidélité de la peinture tracée, émouvantes comme l’est inévitablement toute émotion bien décrite. Parmi ces analyses qui visent à être exactes, nous aurions tout particulièrement à signaler celle que nous a laissée Toppfer et qui contient, avec son éclosion fortuite, sa croissance et son explosion définitive, tout le drame de la peur, d’une vérité saisissante, où chacun de nous peut reconnaître au passage quelques traits de son histoire intime, quelques souvenirs de son enfance inquiète, et même de sa vie présente, ébranlée ou surprise par un hasard terrifiant. Quant aux œuvres littéraires qui n’ont pas seulement pour objet de retracer la sensation de la peur, mais de la faire naître artificiellement dans l’esprit du lecteur, nous aurions de nombreux
us
exemples à en donner depuis la fin du dix-huitième siècle jusqu’à nos jours, spécialement parmi les écrivains et les poètes allemands, qui se sont plu à développer ce qu’ils appellent si bien « le côté nocturne de la nature ». Mais, pour ne pas nous arrêter à un trop long préambule, nous signalerons seulement, parmi les auteurs qui se sont ingéniés plus ou moins heureusement à produire un pareil résultat, les noms d’Anne Radciiffe, d’Hoffmann et, plus près de nous, d’Edgard Poë. Ce sont là vraiment les dramaturges de la peur. Il y a une différence à marquer. Chez les romanciers de l’école d’Anne Radciiffe, ce n’est guère qu’un jeu d’imagination plus ou moins prolongé à travers des circonstances horribles, ingénieusement amassées; c’est l’exploitation savante d’apparitions fantastiques, de spectres, de souterrains, de logis hantés; puis, vers la fin, tout s’explique plus ou moins bien par des causes naturelles. Le bon sens reprend ses droits; l’émotion s’évanouit dans une virtuosité d’invention bizarre, qui n’était toute que de surface. C’est le genre des Mystères d'Udolphe, devenu bien vite ridicule parce qu’il manque de sincérité : une pareille littérature n’agit plus que sur les femmes de chambre sentimentales et les concierges mélancoliques. Tout autre est l’effet produit par les Contes fantastiques d’Hoffmann ou les Nouvelles d’Edgard Poë. 11 règne là une terreur vraie, ressentie au même degré par le narrateur et le lecteur. La plupart de ces récits, composés dans une demi-ivresse, à moitié rêvés par des cerveaux malades, attirent par une sorte de fascination les imaginations excitables et leur donnent une véritable volupté, celle de la peur sans péril, où les nerfs sont ébranlés, secoués comme ils le sont à la scène devant un drame où l’on souffre et l’on pleure, tout en sachant bien que l'on n’est pas en jeu soi-même et pour son propre compte. Edgard Poë a poussé l'illusion si loin
LA PEUR
qu'il a mérité d’être loué par le savant le plus compétent dans cet ordre de phénomènes : a Ce poète malheureux, qui vécut dans les hallucinations maladives et mourut à trente-sept ans, dans un hôpital, victime de l’alcoolisme, dans les spasmes et les convulsions du delirium tremens , peut être regardé comme un des observateurs dos effets de la peur. Nul ne l’a plus minutieusement décrite, nul n’a su mieux analyser et faire sentir avec plus de déchirement les émotions qui stupéfient, les palpitations qui brisent le cœur, qui ébranlent l’âme, l’oppression qui suffoque dans l’agonie1. »
C’est là ce que nous avons appelé la littérature de la peur. Mais nous n’avions pas jusqu’à ces dernières années la science positive do la peur; nous l’avons aujourd’hui, en partie du moins; nous en avons les principaux éléments et les documents les plus curieux; l’esquisse physiologique en est tracée dans ses grands traits. En cet ordre d’idées, comme en tant d’autres, M. Darwin peut être tenu pour l’initiateur. Dans l’ouvrage sur V Expression des émotions chez l'homme et les animaux , le chapitre douzième est consacré à décrire les diverses manifestations de la peur dans les gradations qu’elle suit depuis la simple attention et le tressaillement de la surprise jusqu’à la terreur extrême et l’horreur. M. Mosso, professeur à l’université de Turin, vient de publier sur le même sujet une étude psycho-physiologique, qui aspire à être complète et qui a saisi au même degré l’attention des savants et des lettrés. Nous comptons nous occuper tout spécialement de ce livre, lui empruntant les résultats positifs qu’il nous apporte, et signalant à l’occasion les lacunes qu’il offre dans la description ou l’explication des phénomènes. Enfin, presque en même temps que paraissait la traduc-
1 1. La Peur , par Mosso, traduction française, p. 156.
tion française de cette étude, la Revue des Deux Mondes publiait un article étendu, riche et varié en informations, de M. Charles Richet C qui, bien que se rencontrant avec le professeur italien sur le même terrain, se place à un point de vue un peu différent, celui de la psychologie comparée et des relations de l'homme avec l’animal. Avec ces trois études, qui se complètent l’une l’autre, le domaine scientifique est suffisamment établi, déterminé. Jusque-là nous n’avions que des traits détachés, des symptômes saisis au passage soit par Lavater et son principal commentateur Moreau, soit par sir C. Bell, dans son Anatomie de l'expression (troisième édition, 1844), soit par Duchesne, dans un livre vraiment précurseur, le Mécanisme de la physionomie , ou par Mantegazza, dans la Physionomie et l'expression des sentiments , par Herbert Spencer, enfin, dans la seconde édition de ses Principes de psychologie, dans un chapitre intitulé le Langage des émotions , ajouté dans cette édition, et qui a précédé de quelques mois la publication du livre de Darwin. M. Mosso n’a rien ignoré ni négligé de ces documents. Nous lui savons surtout un gré infini d’avoir rappelé à plusieurs reprises le beau traité des Passions de l'âme et rendu à son auteur ce grand témoignage : « C’est à Descartes qu’on doit le premier livre vraiment important sur la physiologie des passions. Ce rénovateur de la science embrassait avec la puissance prodigieuse de son génie toutes les branches du savoir, et fut mathématicien, physicien, physiologiste. Personne avant lui n’a eu une idée aussi simple du mécanisme avec lequel peuvent être produits les mouvements involontaires qui accompagnent les émotions1 2. » A chaque occasion M. Mosso s’en réfère à