‹ Mélanges & portraitsChapitre 20 sur 69 · Hevue des Deux Mondes , l,r juillet 188G · texte numérisé non relu

Hevue des Deux Mondes , l,r juillet 188G

‘2, Traduction française , p. 5.

LA PEUR

cette grande autorité. Par exemple, quand il s’agit d’expliquer le tremblement, comme symptôme de la peur, on nous montre que l’explication de Descartes est encore la vraie, pourvu qu’on y change quelques expressions vieillies qui n’appartiennent plus à la langue de la science contemporaine. El quand l’auteur s’occupe de faire de l’hygiène préventive, de diriger l’éducation de l’enfant et de le prémunir contre cette passion avilissante, c’est encore à Descartes qu’il emprunte ses nobles conseils, son fier et substantiel langage. Ce témoignage accordé au Traité de l'Homme et au Traité des Passions par le représentant le plus moderne de la physiologie, après deux siècles et demi d’expériences continues et de fécondes découvertes, nous avons le droit de l’inscrire avec orgueil en tête de cette étude, à l’honneur de celui qui l’a mérité et de celui qui l’a rendu.

Il serait curieux de recueillir chez les écrivains célèbres, surtout chez les poètes, les traits remarquables par lesquels la peur se caractérise, et de les mettre en regard des observations de la physiologie contemporaine. Charles Darwin ne manque jamais aux occasions de ces rapprochements. C’est lui, par exemple, qui extrait du livre de Job cette description saisissante de la frayeur : « Dans les pensées issues des visions de la nuit, lorsqu’un sommeil profond est tombé sur les hommes, la peur vint sur moi, et un tremblement qui faisait claquer tous mes os. Alors un esprit passa devant ma face; le poil de ma chair se hérissa. Je m’arrêtai, mais je ne pus distinguer sa forme : une image était devant mes yeux, et au milieu du silence j’entendis une voix me disant : « L’homme mortel sera-

t-il plus juste que Dieu?1 » — C’est Darwin encore qui emprunte à Virgile ces traits caractéristiques :

Obstupui, steteruntque comæ, et vox faueibus liæsit, ou bien

Hue illuc volvens oculos, totumque pererrat

Luminibus tacitis.

qui peignent si bien les divers symptômes ou de la fureur ou de la frayeur, le tremblement qui s’empare de tous les muscles du corps, la sécheresse de la bouche, l’altération de la voix, qui devient rauque ou indistincte, ou disparaît complètement, la constriction douloureuse de la gorge, les yeux fixés sur l’objet qui provoque l’émotion, ou roulant incessamment d’un côté à l’autre. » — Shakespeare apparaît presque à chaque page soit pour retracer d’un mot l’expression universellement reconnue de la surprise ou de l’étonnement, comme quand il dit dans le Roi Jean : « J’aperçus un forgeron debout, la bouche grande ouverte, avalant avec avidité les histoires d’un tailleur; » ou quand il parle, comme il le fait souvent, des cheveux hérissés sur la tête. Brutus dit à l’ombre de César : « Tu glaces mon sang et fais dresser mes cheveux. » Après le meurtre de Glocester, le cardinal de Beaufort s’écrie ; « Peigne donc ses cheveux; vois, vois, ils se dressent sur sa tête. » C’est là un des charmes de la lecture du livre de Darwin, l’érudition littéraire qui y est répandue et qui trouve presque toujours un commentaire poétique prêt à soutenir et à illustrer les observations de la science. Chez M. Mosso il y a beaucoup moins de citations et de fragment de poètes, mais, en revanche, des anecdotes médi-

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