Job, iv
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cales, des faits familiers, des observations de mœurs piquantes, un ton de bonne humeur qui anime les parties les plus sévères du livre et nous engage à en continuer la lecture jusqu’au bout, malgré les austérités de la science. Pour notre part, une fois que nous avons eu ouvert le livre, nous ne l’avons plus quitté.
Ce n’est pas, à beaucoup près, que le livre soit parfait. Il est plein de digressions, d’épisodes scientifiques qui n’ont pas trait directement au sujet. Le professeur se raconte avec complaisance lui-même, inventant, modifiant des appareils pour observer le travail du cerveau; il analyse longuement certaines de ses expériences, très curieuses à la vérité, surtout si elles n’étaient pas, comme il arrive en mainte occasion, en dehors de la question spéciale qu’il s’est posée; de plus, il n’y a pas beaucoup d’ordre. C’est une causerie plutôt qu’un traité en règle. Il semble que les faits exposés dans trois chapitres, le dixième, le onzième, le douzième, pourraient être autrement répartis, d’une façon plus méthodique (De quelques phénomènes caractéristiques de la peur ; La peur chez les enfants; Les songes ; La frayeur et la terreur). L'organisation de ce petit ouvrage, malgré sa brièveté, laisse donc beaucoup à désirer. En revanche, on sent à chaque page l’accent du vrai savant; il est libre de préjugés; il est physiologiste avant tout, cherchant la vérité pour ellemême, en dehors de toute application utile à une doctrine ou à un parti. C’est par là qu’il nous inspire confiance.
Sur deux points nous marquerons cette indépendance méritoire du vrai savant. D’abord sur la question de l'origine de la conscience. C’est un problème qui, directement ou indirectement, se présente à chaque instant à l’observateur, dans l’ordre de ces phénomènes mixtes où se mêle si intimement ce qu’on appelait autrefois le physique et le moral de l’homme. L'auteur se tient dans une réservi»
parfaite, que du côté de la métaphysique on serait tenté de trouver excessive, mais qui est dans la vraie mesure, si on la considère du côté de la science positive. « Souvent, dit-il, en observant le cerveau de mes malades, en réfléchissant à sa structure et à ses fonctions, en voyant le mouvement du sang qui l'arrose, j'ai songé à pénétrer dans la vie intime de ses cellules et à suivre les mouvements qui en agitent les ramifications dans le labyrinthe des centres nerveux. J’ai supposé connues les lois des changements matériels, l’ordre, l'harmonie, l'enchaînement les plus parfaits; mais si loin que j’approfondisse le travail de l’esprit et que je laisse le champ libre à l'imagination, je n’ai jamais rien vu, pas même une lueur qui me donne l’espoir de remonter à l’origine de la pensée.... J’ai trouvé, à l’aide de mes recherches, le mécanisme par lequel la nature pourvoit à une circulation plus rapide du sang, lorsque le cerveau entre en action: j’ai admiré le premier quelques-uns des phénomènes par lesquels se révèle l’activité matérielle de cet organe ; mais, même en analysant les fonctions du cerveau à l’aide des expériences les plus précises, lorsqu'il palpitait sous mes yeux, pendant le travail fiévreux de la conception ou pendant le sommeil, malgré tout, l’essence des phénomènes psychiques reste encore pour moi un mystère... Nous croyons que les facultés de l’àme sont le résultat d’une série ininterrompue de causes naturelles, d’actions physiques et chimiques qui, des phénomènes réflexes les plus simples, conduisent graduellement à l’instinct, à la raison, au sentiment, à la volonté; mais on n’a encore fait aucune découverte qui puisse laisser supposer ou tout au moins présumer la nature de la conscience... . La voie par laquelle les faits psychiques rentrent dans la transformation de la force n'est pas encore connue.... Depuis Lucrèce il ne s’est pas fait un pas en avant dans la connaissance de l’essence
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do la pensée. Au fond la plupart des matérialistes détruisent un dogme pour en édifier un autre1. »
Le second point sur lequel l’auteur manifeste son indépendance, c’est la sélection, considérée comme cause universelle. Il loue Darwin connue un grand et profond interprète de la nature; il incline meme en général du côté de sa doctrine, mais il se maintient libre quand les faits résistent à l’explication proposée ou ne s’y prêtent que si on les force ou lout au moins si on les persuade doucement de se laisser faire. Naturellement Darwin esl entraîné, dans certains cas, à pousser trop loin l’explication qu’il tire de cette loi. M. Mosso ne craint pas de résister alors et de se réserver. Cela défait la symétrie du système, mais cela constate et garantit la liberté, la probité du savant. Nous citerons quelques exemples de ces réserves que marque l’auteur, pour n’avoir pas à y revenir plus tard. Voici, par exemple, une singulière antinomie. Darwin a voulu montrer que les phénomènes de la peur sont un ensemble de mouvements à l’origine volontaires, puis associés par l’habitude, quelquefois même transformés en actions réflexes, qui se sont appropriés aux conditions de l’existence de l’animal et qui deviennent la protection et la garantie de sa vie physique; d'où il faudrait conclure, selon la méthode darwinienne, que ce sont les espèces ou les individus les plus peureux, qui, étant le mieux protégés par la peur, ont le plus facilement survécu dans la lutte pour l’existence. Est-ce vrai? Le contraire est vrai aussi. Il arrive que ce ne sont pas les plus peureux, parmi les animaux, qui conservent le plus sûrement la vie; ce sont souvent les plus braves qui triomphent dans la lutte et qui perpétuent leur courage dans leurs descendants. Ce qui résulte le plus clairement
1, La Peur . traduction française, p. 59-02,
des observations de M. Mosso, c’est que les phénomènes de la peur sont l’exagération maladive de faits physiologiques. 11 y a de ces faits, tels que le tremblement, qui sont en contradiction manifeste avec la loi de la sélection. Ce tremblement musculaire, qui est commun à l’homme et à un grand nombre d'animaux, Darwin lui-même reconnail qu’il n’est d’aucune utilité, souvent même qu’il est très nuisible1; à coup sur, dit-il, ce n’est pas volontairement qu’il a dû se produire d’abord sous l’empire d’une émotion quelconque, pour s’y associer ensuite par l’influence de l’habitude. Darwin a recours ici à l’un de ces principes supplémentaires qui expliquent ce que la sélection ne peut pas expliquer, à savoir que certains actes que nous reconnaissons comme expressifs de certains états d’esprit résultent directement de la constitution du système nerveux; cela est très simple, en vérité, mais cela est en désaccord manifeste avec la loi générale.
Citerai-je d’autres exemples? Quand il s’agit d’expliquer quelques phénomènes caractéristiques de la peur, comme la chair de poule, le hérissement des poils, Darwin pense « que les animaux hérissent leurs appendices cutanés pour apparaître plus gros et plus terribles à leurs ennemis ou à leurs rivaux ». M. Mosso ne peut pas admettre que les muscles lisses aient été ainsi primitive ment sous la dépendance de la volonté. Il établit une loi plus vraisemblable, à savoir que toutes les fois que les vaisseaux sanguins sont contractés (et ils le sont dans la peur), il se produit une contraction du muscle peaussier et les poils se hérissent. Ne serait-ce pas pour cette raison que les oiseaux, les chevaux, les chiens, les chats, se hérissent les plumes ou les poils lorsqu'ils ont froid 2?