Mosso, traduction française, p
LA PE un.
cation naturelle, comme certains désordres bizarres, ridicules meme, caractéristiques de toute espèce d’émotion forte et surtout d’appréhension. On attribuait autrefois les accidents de ce genre à une paralysie du sphincter; une observation plus exacte les attribue maintenant à une correspondance observée entre de fortes contractions de la vessie et certains phénomènes psychiques. Tout ce qui fait contracter les vaisseanx sanguins produit le même effet sur les muscles de cet organe; c'est une loi qui peut nous paraître singulière, par suite de fausses impressions et d’associations d’idées sans raison. Nous ne dirons pas avec Spinoza : « bien n’est vil dans la maison de Jupiter » ; mais nous dirons : l ien n’est sans intérêt pour l’observateur sérieux.
On peut mourir de peur, voilà l’axiome qui termine la partie physiologique du livre. D’abord la paralysie est un des effets les plus terribles de cette maladie, qui est à la fois une maladie de l’organisme et une infirmité de l’âme. L’histoire des batailles, des massacres, des paniques, des assassinats, nous donne la preuve, multipliée à l’infini, que la terreur détruit chez les victimes l’instinct de fuir ou de se défendre. C’est comme une rupture qui se fait dans certaines circonstances (la peur ou le sommeil) entre les centres de la volonté et les muscles. Quand les chevaux voient un tigre, ils tremblent et sont incapables de fuir. Ainsi pour l’homme. Ce phénomène peut être poussé jusqu’à la mort ; Bicliat paraît bien avoir raison quand il dit que c’est par la paralysie du cœur qu’on meurt à la suite des grandes émotions. « La force du système circulatoire, dit-il, s’exalte au point que, subitement épuisée, nous ne pouvons plus le rétablir, et la mort s’ensuit. » C’est ce qui fait que les vieillards succombent plus facilement aux fortes émotions, fait qui semble en contradiction avec leur sensibilité émoussée,
mais qui s'explique par la faiblesse de leur système nerveux. À propos de ce genre de syncopes, Launder Brunton, professeur à l'hôpital de Saint-Barthélemy, à Londres, raconte qu’un surveillant étant devenu odieux aux jeunes gens d’un collège, la chambrée décida qu’on le punirait en lui causant une grosse frayeur. Les étudiants disposèrent une bûche et une hache dans une chambre obscure. On prit le patient, on l'amena devant un semblant de tribunal. Il voulait rire ; on l’assura que ce n’était pas une plaisanterie et qu’il l’allait, bien voir. On lui banda les yeux, on lui plia de forcé les genoux, on le mit la tête sur le billot, et pendant que l’un des étudiants brandissait la hache, un autre lui laissait tomber sur le col une serviette mouillée. Il tomba ; quand on enleva le bandeau, on s’aperçut qu’il était mort. La frayéuravait fait le même effet que la hache.
Nous en avons dit assez pour faire apprécier l’intérêt de cette étude, bien qu’elle ne soit guère que physiologique en apparence, et la liberté parfaite de l’esprit de l’auteur, qui est un vrai savant, et qui, à ce titre, n’est inféodé à aucune école. Il rencontre, comme nous l’avons vu, à chaque instant les traces de Darwin, mais il ne s’y fixe pas, déclarant même que, dans la plupart des cas, au lieu detre l’ouvrière de la sélection, la peur a des résultats nuisibles et funestes, et qu’elle peut être regardée comme une imperfection de l’organisme, comme une maladie, s’éloignant ainsi des explications trop systématiques de Darwin comme des conclusions récemment développées par M. Richet, qui tend à considérer presque exclusivement les mouvements de la peur comme des réflexes protecteurs de la vie physique. Entre ces deux théories, M. Mosso poursuit la sienne, qui s’efforce avant tout de^ chercher les explications dans les fonctions de l’organisme étudiées sans parti pris, non pas en dehors
de toute finalité, car il y en a et il en reconnaît une dan l 'admirable mécanisme qu’il a mieux que personne observé, mais en dehors d’une utilité particulière, uniquement appropriée aux nécessités de vie de chaque animal. Son étude est plus large et son regard plus compréhensif. A chaque pas qu’il fait, il touche aux limites qui confinent à la psychologie et à la morale ; il indique même celle partie aussi intéressante que l’autre ; il en trace quelques traits dans un dernier chapitre consacré à la transmission héréditaire et à l’éducation. Mais nous avons pensé qu’il y avait lieu défaire une étude plus approfondie de celle question qui intéresse de si près la vie morale et la science de l’éducation, un travail qui consisterait à classer dans l’ordre le plus naturel les causes de la peur. On nous a donné les symptômes physiologiques; on en a tracé la pathologie exacte; nous regrettons que, malgré le titre de l’ouvrage, qui est mixte, on n’ait pas accordé le même développement à la partie morale ou psychologique du sujet. Sans prétendre à combler celle grave lacune, nous pouvons au moins esquisser le programme que Tailleur aurait dû suivre, à notre gré, pour satisfaire les légitimes curiosités qu’il excite et auxquelles il se dérobe par une sorte de scrupule exagéré de savant, comme si la science de l’homme, même, positive, pouvait se passer de la psychologie.
Quelles sont les causes d’ordres divers qui se révèlenl avec le plus de netteté sous cette surface agitée et convulsive des mouvements de l’organisme par lesquels se traduit la sensation de la peur?
Je rangerais dans une première catégorie toutes les
espèces de frayeurs impulsives, non raisonnées, inconscientes même, qui nous sont communes avec les animaux et qui tiennent à des impressions en quelque sorte innées, à des prédispositions du système nerveux, à des influences d’hérédité ou de tempérament.
Nous voyons chez les animaux des exemples bien singuliers de ces sortes de terreur, pour ainsi dire héréditaire. Darwin nous parle d’un jeune chien qui hurlait quand on lui montrait le lambeau desséché d’une peau de loup; et pourtant ce jeune animal n’avait jamais vu de loup. Les oiseaux, familiers d’abord dans les îles non habitées, deviennent très craintifs dès la seconde génération, après que l’homme est entré dans leur pacifique domaine et l’a troublé. Ils transmettent cette sensation sous forme d’instinct aux nouvelles générations ; l’habitude de la peur s’établit chez eux par une sorte de contagion irrésistible. M. Piichet assure même que -la peur chez l’animal se gradue suivant le péril et se conforme aux moyens d’attaque de ses ennemis; il va jusqu’à prétendre que le gibier se rend compte expérimentalement de la portée des armes modernes; les vieux chasseurs, paraît-il, se souviennent du temps où les armes ayant une portée moindre, les perdreaux étaient moins farouches, tandis que maintenant, sauf le cas de surprise, ils se lèvent à des distances plus grandes qu’autrefois, à trente ou quarante mètres du chasseur, ce qui est à peu près la portée du fusil de chasse d’aujourd’hui. Nous laissons au savant naturaliste la responsabilité de ce fait curieux de stratégie comparée qui établit de nouveaux rapports entre le chasseur et le gibier.
Chez l’homme aussi, les prédispositions à la peur se transmettent : c’est ou bien une sorte d’instinct ou bien des séries d'actes réflexes, ou des leçons de choses, des leçons expérimentales qui s’inscrivent sur l’appareil enre^
LA l’bült.
gistreur du système nerveux et qui se perpétuent dans certaines familles. Mais c’est seulement d’après les résultats qu’on peut établir cette sorte d’hérédité mystérieuse. M. Mosso remarque qu’il est impossible de saisir l’instant précis où la force occulte, qui renferme en puissance toute une existence, passe dans les éléments matériels qui constituent le germe. 11 y a une période assez longue pendant laquelle tous les caractères et toutes les propriétés spéciales des divers tissus sont à l’état latent dans une parcelle de 'protoplasma. Le microscope ne révèle pas de différences entre les cellules des tissus primitifs. C’est cependant de cet amas indistinct de cellules que se formera un être qui représentera en petit toute l’histoire du genre humain, depuis nos aïeux inconnus qui périrent nus dans les forets, en luttant contre les animaux féroces, jusqu’à notre père et à notre mère qui nous ont transmis leurs vertus, leur tendresse, leur courage ou leurs inquiétudes maladives. Il est très difficile, dans les cas ordinaires, desuivre ces influences à travers la confusion des familles qui se mêlent et se croisent, dans des milieux perpétuellement traversés par des actions et des réactions contraires. C’est dans les petits villages que l’on peut le mieux observer les manières d’être de toule une série de générations et qu’on entend des phrases significatives comme celles-ci : « Son père était déjà comme cela. Le grand-père même était un vaurien. La bienfaisance est héréditaire dans cette maison. » Ou bien encore : « Tous ces gens-ci, de père en fils sont courageux; Ions ces autres sont des poltrons. » Ici les observations sont faites de plus près et plus facilement suivies dans un milieu moins troublé que celui des villes.
Aux influences de l'hérédité, viennent se joindre celles du tempérament qui agissent d’uue manière très sensible sur les dispositions au courage ou à la peur. Il y a là un
coefficient dont il serait puéril de nier ou de diminuer la valeur. La succession des causes et des effets forme un cercle vicieux dont il est difficile à l’homme de sortir et contre lequel se brise souvent l'effort de sa volonté. « La faiblesse engendre la peur, qui, à son tour, engendre la faiblesse. C’est là un cercle fatal dans les fonctions de l’organisme1. » Voici une autre expression de la même loi : « L’excitabilité du système nerveux prédispose l’individu à la peur, qui réagit à son tour sur l’excitabilité et l’augmente indéfiniment. » Ces deux lois sont vraies » elles expliquent beaucoup de phénomènes qui passent d’ordinaire inaperçus. Presque personne n’est entièrement à l'abri de ces causes obscures qui produisent des effets si singuliers. Que de fois, à certaines heures, en certains lieux, sans aucune raison apparente, nous sommes assaillis par de vagues terreurs, par des épouvantes sans cause, comme si nous sentions passer près de nous un péril inconnu, que nous ne pourrions d'ailleurs définir par aucune forme ou par aucun nom précis! C’est à cet ordre de phénomènes que se rapportent ces accès de sensibilité étrange, qui se déclarent souvent chez les femmes, ces envies de pleurer sans motif, qui se trahissent chez quelques enfants nerveux. Tout cela émerge d’un fonds obscur qui est en chacun de nous, non pas seulement des perceptions infiniment petites donl parle Leibniz et dont nous ressentons les effets sans en pouvoir saisir nettement les causes, mais aussi d’impressions maladives, déposées au plus profond de notre tissu nerveux par l’hérédité, ou encore des dispositions particulières d’un tempérament inquiet, soit parce qu’il se seul faible contre le péril général de la vie, soit parce qu’il est surexcité par quelque disposition physique, telle