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Mosso, traduction française, p

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que l’anémie qui le livre à la folie des nerfs, conséquence infaillible de la rareté ou de la pauvreté du sang. Sanguin nervorum temperator, n’est-ce pas la grande règle de l’hygiène et la condition requise de la santé physique et morale en même temps? Dans de telles circonstances organiques, on conçoit que l’homme devienne la proie assurée d’appréhensiens indéfinissables. Un incident le met en émoi; un rien s’exagère pour lui et se dilate; toutes les proportions des choses changent à ses yeux. La secousse vient du fond de l’organisme ; mais l’imagination s’en empare, l’amplifie, augmente, exalte cette terreur, d’abord presque physique; c’est une maladie, c’est du moins une infirmité, passagère chez quelques-uns, durable et permanente chez d’autres.

Il conviendrait de marquer ici la place de l’imagination dans les phénomènes de la peur. Elle joue son rôle même chez l’animal. On sait, au moins dans les espèces supérieures, combien l’animal est soumis à l’empire des images qui traversent son cerveau; le cheval nerveux s’effare et s’ébroue devant l’ombre d’un péril qui n’existe pas en réalité. Le chien rêve, il aboie pendant son sommeil, il geint ou s’irrite devant des obstacles imaginaires; il a ses visions intérieures qui l’agitent ou le terrifient. Mais l'imagination de l’animal est bien limitée au prix de celle de l’homme. La force et Détendue de l’intelligence augmentent dans de notables proportions la vivacité de représentation de l’événement redouté, et, avec cette vivacité d’images, la capacité de la peur. Le vertige rentre dans cet ordre de phénomènes. Il procède évidemment d’une réaction de l’imagination sur les centres nerveux; il est déterminé par la vue d’une grande profondeur qui vous fascine et vous attire. M. Richet a étudié avec soin l’origine et le développement de cette peur, spéciale à l’homme. Qu’un individu, non habitué à de pareilles

excursions, essaye de traverser un échafaudage, à quarante ou cinquante mètres au-dessus du sol, sur une planche étroite, oscillante, sans qu’il y ait de garde-fou pour s’y appuyer, et il aura presque certainement le vertige : les yeux se troublent, les jambes fléchissent; une sueur froide couvre le corps, une angoisse vous retient attaché; tout effort de volonté devient impossible, il n’y a pas moyen d’avancer. La preuve que c’est là une peur tout imaginaire, c’est qu’il faut bien peu de chose pour la faire disparaître : une petite balustrade en ficelle suffira. On n’aura même pas besoin de la tenir; c’est un soutien psychique, ce n’est pas un soutien matériel1. Une anomalie jusqu’ici inexplicable, c’est que dans les ascensions aérostatiqnes, on ne ressent aucun vertige. C’est du moins ce qu’assure M. G. Tissandier, l'hôte familier des ballons. Du reste, on peut s’habituer à ce genre de peur nerveuse et la dominer. Les couvreurs montent sans émotion sur les toits, les pompiers parcourent, au sommet des édifices, des chemins impossibles; les guides des Alpes ou des Pyrénées, même les simples montagnards, sont devenus les maîtres de leur imagination et de leurs nerfs. L 'horreur de l'abîme est vaincue par l’habitude et l’on arrive assez vite à l’indifférence en face de ces mêmes périls, qui, dans leur nouveauté, causaient un trouble extrême.

Dans ce domaine si étendu et si variable de l’imagination commence à se dessiner la ligne de partage entre les manifestations purement animales et les manifestations humaines de la peur. Combien en effet est rétrécie et limitée l’imagination où n’entre pas l’idée de la mort! Or, on ne peut raisonnablement prétendre que l’animal puisse s’élever à cette idée, La peur de la mort est

1. Richet j Revue des Deux-Môndès j 1er juillet 1880, p. 107.

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réservée à l’homme, elle n’existe meme pas à l’état de vague conscience chez les animaux supérieurs; ils craignent l’apparence et la probabilité de la souffrance, ils ne peuvent craindre de mourir, car ils ne savent pas ce que c’est. C’est, en effet, une sorte de conception contraire à la nature et presque métaphysique que celle qui consiste à redouter la suspension de la vie, l’interruption brusque des fonctions, la destruction de l’être. La terreur instinctive qui ressemble, à cette conception ou à ce sentiment chez certains animaux en diffère essentiellement. On est dupe de quelques apparences. L’épouvante que les animaux voués à la boucherie ressentent aux approches des bâtimenls où ils doivent subir leur sort s’explique par les émanations du charnier, par la vue ou l’odeur du sang répandu, par les cris de douleur, par le spectacle des soubresauts et des convulsions des dernières victimes ou par les appareils sinistres disposés à l’entour et qui leur font présager des périls qiconnus. Pas un seul, bien évidemment, ne pense à la mort qui l’attend, parce qu’il 11e peut la concevoir. Tout au plus, ont-ils un vague instinct d’un péril suprême, qui dépasse tous les périls connus.

C’est même cette différence entre l’homme et l’animal que Darwin oublie, quand il essaie de montrer la gradation insensible et le passage des aptitudes de l’animal à celles de l’homme dans l’ordre des phénomènes moraux. 11 cite certains traits extraordinaires chez des singes ou des chiens, ou même chez des animaux inférieurs, d’où il semblerait résulter qu’il y a encore à ce niveau une capacité de dévouement égale à celle qui éclate dans l’espèce humaine. En effet, il arrive que certains actes de la vie instinctive de l’animal ressemblent autant que possible à certains faits de la moralité humaine; on en infère qu’il y a entre eux complète identité, Huxley sou-

tient qu’il n'y a pas de différence appréciable entre le dévouement d’un chien de Terre-Neuve se jetant à l’eau pour sauver un homme qui se noie et celui d’un marin qui fait exactement la même chose et qui pour cela est admiré. Si l’acte de l’homme est digne d’admiration, pourquoi pas, au même titre, l’acte de l’animal courageux à sa manière, héroïque même? — Cela est spécieux; on est tenté de dire : « Pourquoi pas en effet? » On ne réfléchât pas assez aux différences; on ne remarque pas tout d’abord que deux actions peuvent être matériellement identiques, sans l’être moralement; que chez l’homme, il y a, dans l’acte matériellement similaire, lutte entre l’instinct égoïste et le devoir, tandis que chez l’animal, le conflit n’existe qu’entre deux instincts, l’un tout égoïste, l’autre social, développé par l’éducation, par le dressage, par l’habitude héréditaire ; et surtout qu’il y a chez l’homme, dans une vision rapide mais nette, conscience du sacrifice et du vrai péril, tandis qu’il n’y a rien de semblable chez l’animal, étranger à la conception de la mort. L’homme mesure d’un coup d’œil le péril jusqu’à son terme extrême; en un instant il a comparé et s’est décidé. Au fond, il n’v a donc qu’une simililude extérieure entre le dévouement presque physiologique ou du moins instinctif du chien de Terre-Neuve et le dévouement de l’homme, acte vraiment moral, deux fois consacré par la claire conscience et par l’idée de la mort.

Gétte idée est un trait propre à la nature humaine, qui modifie profondément l’imagination; elle devient un facteur très important de la sensation de la peur, en même temps qu’un des obstacles les plus difficiles à surmonter dans l’éducation du courage. Pascal a saisi, avec quelle force! ce trait de notre nature : c’est un des éléments qui sont le fonds immuable de ses Pensées; il y revient

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avec une sorte de perplexité. — Quoi que nous fassions, il faut mourir et nous en avons horreur; la mort nous menace à chaque instant. Quelle peinture de la brièveté et de la fragilité de cette vie, toujours en péril et en proie! « Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. » Voilà qui est tout à fait le propre de l’homme : c’est le spectre qui plane sur toute existence ayant conscience d’elle-même. Aussi, pour échapper à cette terreur obsédante, l’homme a-t-il inventé le divertissement; « n’ayant pas pu guérir la mort, il s’est avisé pour se rendre heureux de ne point y penser. » L’horreur est telle chez lui pour cette idée qu’il ne peut la regarder en face : « La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril. » L’imagination, terrifiée par cette sorte de vision, s’agite ou s’abat. M. Kiclict remarque très justement que souvent l’absence d’imagination est une cause de bravoure et qu’une imagination trop vive peut donner les apparences du sentiment contraire. Le calme de quelques individus devant certains périls peut tenir à une grossièreté de nature, à un système nerveux moins excitable, à un mécanisme moins délicat, ou bien encore à une sorte d’inertie d’esprit dans la représentation mentale des événements possibles. 11 ne faut pas confondre, dans l’estimation des courages, celui qui résulte d’un effort de discipline morale et d'une conquête sur l’instinct, et celui qui n’est que l’expression élémentaire d’une infériorité physique ou intellectuelle. Le courage qui mérite ce nom est le courage intelligent, la maîtrise de soi-même; c’est le seul qui compte dans la vie et qui ail un prix réel.

On a dit que l’attente de la peur, c’est déjà la peur même. Les forces de l’esprit dirigées sur le péril prochain et convergentes sur ce point unique en multiplient les aspects, les formes changeantes, les atteintes inévitables, les conséquences sinistres. L’attention joue, dans ces phénomènes de la peur, le rôle d’une lentille appliquée à un objet infiniment petit, qui grossit démesurément sous ce regard artificiel. Observez-vous dans vos souvenirs ou dans les détails de votre vie présente. Si vous laissez votre imagination s’exciter sur les dangers imaginaires ou dans l’obscurité, ou dans la solitude, ou dans des contrées désertes que vous traversez pour la première fois, vous vous sentirez envahi par une terreur vague d’abord, presque inconsciente, sans forme, qui grandit peu à peu, se développe et finit par devenir aussi pressante que la réalité même. Mais si quelque incident surgit tout à coup, un souci vif, une émotion réelle, une inquiétude pour la santé d’un ami ou d’un parent, toute cette fantasmagorie d’images disparaît ; un enfant traversera, sans même y penser, ce coin de bois désert pour aller chercher du secours ou un médecin ; la peur de l’obscurité ou de la solitude s’est tout d’un coup évanouie ; on ne comprend plus comment il a été possible de s’en émouvoir; l’imagination, tournée ailleurs, a tout changé sur la scène du monde environnant et sur la scène intérieure de l’esprit.

G’est la vivacité des représentations mentales qui crée d’avance, chez le malade, l’effroi des opérations qu’il doit subir. Et cela est loin d’être indifférent ; les chirurgiens savent combien le succès dépend de l’apaisement ou de l’excitation de l’imagination. Lorsqu’il arrivait à Porta, célèbre chirurgien de l’université de Pavie, de voir un malade succomber pendant qu’il pratiquait une opération, il jetait dédaigneusement les instruments par terre et criait au cadavre en manière de reproche : « Le lâche, il

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meurt de peur! » C’est en effet la peur qui amène de pareils résultats. Des malades de ce genre sont d'avance dans de très mauvaises conditions pour supporter la crise prévue : au mal réel dont ils souffrent, ils ajoutent le mal de la peur; ils sont à moitié morts d’elfroi avant que le fer 11e les touche. Ils peuvent mourir (out à fait au milieu de l’opération, à la suite d’une violente secousse du système nerveux, par une cause morale aussi bien que par l’action traumatique. En pareil cas, la moelle allongée fonctionne déjà si faiblement que la simple chloroformisation suffit pour arrêter la respiration et le cœur.

Quelque chose de semblable se passe dans les exécutions. Il y a longtemps que Sénèque l’a dit : Maxima pars supplicii, tempus antecedens; la plus cruelle partie du supplice, c’est le temps qui le précède. Depuis l'heure où le supplice est certain, inévitable, bien qu’ajourné, on peut dire que la victime ne vit plus que d’une vie misérable, hallucinée par les images terrifiantes de l’appareil fatal, de la douleur suprême, de la foule meurlrièrement cruelle et dont les yeux sont avides de sang, de l'inconnu enfin qui suivra le dernier coup. Relisez le Dernier jour d'un condamnéy où le poète, le visionnaire plutôt de l’échafaud, retrace en traits atrocement pathétiques, avec une vérité effrayante, les oscillations fiévreuses de cette conscience qui se révolte, se débat ou s’abîme d’avance sous le couteau. La pitié des hommes a voulu adoucir l’attente du dernier supplice, empêcher que cette attente, en durant, ne devienne un autre supplice, pire encore, parce qu’il est plus long et qu’il coïncide avec la conscience. Le moment suprême reste un secret pour le condamné; avec le secret, l’incertitude de l’événement subsiste. Il y a la ressource du recours en cassation, et quand celui-ci est épuisé, du recours en grâce. Ce n’est qu’après que ces moyens dilatoires ont été successivement

rejetés que les derniers voiles tombent et que le condamné se trouve en face de l’échafaud. Mais à ce moment-là il reste bien peu de temps avant l’expiation. Encore arrivet-il souvent que la victime s’anéantit dans un état de prostration nerveuse, dans une sorte de torpeur comateuse ; les aides du bourreau ne jettent plus qu’un homme à moitié mort, un cadavre vivant sur la planche, d’où la tète va tomber; cette tête respire encore, mais, depuis quelques instants, elle a cessé de penser.

L’histoire des duels est féconde en observations de ce genre. Quelque discrédit que le duel ait subi de notre temps par suite de l’exagération qu’on en fait et aussi en raison d’un certain art d’eScrime superficielle que presque lout le monde a facilement acquis, cependant il subsiste une part d’inconnu sur le résultat final. V aléa d’un coup, maladroitement meurtrier ou à l’épée ou au pistolet, peut déconcerter les prévisions indulgentes des témoins. D’ailleurs, à côté du grand nombre de duels, qui ne sont souvent que les expédients d’un honneur plus ou moins équivoque, le moyen de liquider à peu de frais une mauvaise affaire, une question mal engagée, ou bien encore une exhibition de noms propres devant la galerie, une façon d’occuper de soi les badauds et de se faire, en certaines occasions, une réclame par le nom ou la situation de l’adversaire provoqué, en dehors de ces duels de parade ou de profit, il y en a, de temps à autre, de très sérieux, et par conséquent de très dangereux. Cela suffit, avec la chance persistante d’un mauvais coup, pour que le duel soit une affaire grave et que la veillée des armes amène avec elle bien des préoccupations et, chez les plus braves, une sourde appréhension. Dans quelques imaginations facilement excitables, cet état moral devient maladif : la fièvre s’en mêle, les nerfs se détraquent. Brierre de Boismont nous en donne un singulier exemple dans l’his-

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foire très authentique de ce jeune homme, brave en (Tau- Ires circonstances de sa vie, qui, provoqué en duel, se tua pendant la nuit, quelques heures avant d’aller sur h; terrain. Tout est étrange et dramatique ici ; rien n’est inexplicable pourtant. On peut reconstruire aisément l’état psychologique qui se termine, en ce cas, au suicide: c’est la force de l’imagination qui agit sur ce malheureux jeune homme pendant son insomnie et pousse au noir toutes les images et toutes les idées; c’est la vision obsédante d’une solution fatale : ajoutez-y la crainte de ne pas faire bonne figure sur le terrain, l’horreur de quelque effet ridicule, de quelque manœuvre involontaire, de quelque incorrection dans l’attitude. La seule pensée de ne pas être maître de soi, de ne pas se dominer jusqu’au bout, une agitation de sentiments contradictoires, entin et surtout, au milieu de cette fièvre, l 'impossibilité de l’attente, cela suffit pour jeter un homme hors de lui. tue solution immédiate se présente, il s’y précipite ; se défiant de lui pour le lendemain, sur de lui pour le moment, il a hâte d’en donner d’avance la preuve, et quelle preuve! Un pistolet est à sa portée, il le saisit, il se tue ; il affronte la mort plutôt que l’idée d’un péril incertain. Tout cela est absurde, mais raisonné. La peur prend parfois dans l’esprit la forme d’une dialectique étonnante; sans aucun raisonnement visible, elle produit à l’improviste des effets qui sont tout le contraire de la lâcheté. Tous les officiers qui ont fait la guerre attestent que, dans les rencontres avec l’ennemi, il y a des moments extraordinaires où de jeunes troupes, inexpérimentées et très émues au feu, puisent tout d'un coup dans leur émotion même une sorte de témérité folle (pii les précipite sur l’ennemi. C’est ce qu’un général fort spirituel appelait un jour « la panique en avant »; il parait que cette panique-là n’est pas moins redoutable à l’ennemi que la

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furia francese , et se confond souvent avec elle, dans ses effets, sinon dans ses causes.

A mesure que l’intelligence croit, de nouvelles manifestations de la peur apparaissent. Le domaine intellectuel se mesure par l’étendue des acquisitions nouvelles de l’homme; il se mesure aussi, il faut bien le reconnaître par le nombre de ses défaillances. Rien de plus naturel : plus on sent en soi de facultés, plus se multiplient nos relations avec le monde extérieur et avec nos semblables, et plus aussi, dans la même proportion se développent l’attente de périls possibles, la conscience et la prévision des raisons de craindre. Par exemple, il existe pour l’homme civilisé toute sorte de considérations qui n’ont aucune valeur pour le sauvage, les lois, les bienséances, les préjugés même de la vie sociale, les conventions si utiles à observer qui constituent le savoirvivre, la bonne éducation, tous ces égards réciproques qui rendent la vie possible dans un certain milieu et la protègent contre la brutalité primitive où elle confine sans cesse, où elle retomberait bien vite, si elle s’abandonnait. De plus, à mesure que l’homme civilisé s’élève par son intelligence et sa moralité, en même temps se fait sentir plus clairement et plus profondément en lui l’empire de l’opinion, c’est-à-dire l'utilité et l’agrément de l’estime et de la sympathie des autres, l’impossibilité de s’en passer, la nécessité d’en augmenter sans cesse le précieux trésor, la crainte de le voir décroître autour de soi. Ce sont là, assurément, avec le sentiment de la dignité personnelle, les raisons de vivre sans lesquelles la vie est un supplice et dont rien ne dispense. Je distingue l’estime et la sym-

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pathio d’autrui du sentiment de la dignité personnelle. La dignité est ou devrait en être toujours le principe et la mesure; l’opinion sociale ne devrait être que l’expression et le reflet de ce principe. 11 arrive malheureusement que le principe et la conséquence extérieure ne coïncident pas toujours. Malentendus ou divergences très regrettables, dont nous n’avons pas à poursuivre en ce moment l’analyse. Qu’il nous suffise de constater ce fait, que l’homme moderne et surtout celui qui par son intelligence s’élève aux premiers rangs dans la société civilisée sont astreints à beaucoup d’obligations spéciales dont la moindre n’est pas d’obtenir la considération, de l’accroître, s’il est possible, et surtout d’éviter de la compromettre.

De là une catégorie toute spéciale aussi de périls, et des formes correspondantes de la peur. 11 y a toute sorte de manières de déchoir dans l’opinion ou l'estime des autres; elles donnent naissance à des phénomènes très différents en apparence, mais reliés, au fond, par une cause unique, appliquée dans des circonstances variées à l’infini. C’est la vaste catégorie de ce que l’on pourrait appeler, en ne tenant compte que de leur origine, les peurs intellectuelles et morales, bien qu’elles aient des effets physiques très déterminés. A-t-on réfléchi, par exemple, sur les raisons secrètes de la timidité, qui est une sorte de peur très désagréable toujours et parfois très douloureuse? Sans doute il faut y faire la part de l’inexpérience, de la surprise que l’on ressent devant un monde nouveau ou dans des circonstances critiques d'où dépend l’avenir, et aussi d’un trouble nerveux, très vif chez certaines personnes, qui produit je ne sais quel vertige intérieur où chaque chose perd sa vraie forme et sa proportion. Mais bien souvent et si nous nous en tenons aux causes morales, n’esl-il pas vrai qu’il entre aussi, pour

une grande part, dans la timidité un certain manque naturel, la crainte de ne pas produire assez d’elfet, le désir vague d’en produire plus qu’on ne se sent capable de le faire, une certaine tricherie de la vanité ou de l'amourpropre avec soi-même ou avec les autres? Combien de personnes, timides à l’excès, qui ne le seraient pas, si elles se contentaient d’être simplement ce qu’elles sont, si elles ne visaient pas à paraître plus, ou mieux ou autrement ! De là tant de gaucheries, de maladresses, de contraintes secrètes pour forcer ou fixer l’attention des autres, pour enlever un suffrage qui ne vient pas de soimême, justifiant ainsi la fameuse sentence : « L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a. »

Une peur spéciale, bien connue à la Sorbonne et ailleurs, est celle des examens. C’est encore là une sorte de timidité mais avec des traits particuliers, qui font d’elle une sorte d’infirmité, digne de pitié, quand elle est sincère, et sans l’ombre de ridicule. C’est la maladie propre des jeunes gens qui se préparent soit à terminer leur vie de collège par la grâce du fameux baccalauréat, soit à entrer par la voie du concours dans des écoles ou des carrières spéciales. Le candidat jeune et facile aux émotions se trouve là en présence d’épreuves dont le résultat prend à ses yeux une importance extraordinaire, soit qu’il redoute en l’exagérant la déconsidération qui serait la conséquence d'un refus, devant ses maîtres ou ses amis, soit le mécontentement de sa famille, soit même en certain cas, l’irréparable catastrophe d’un échec, s’il est au bout de ses ressources ou au terme de l'âge fixé pour le concours. Lien entendu, je ne parie pas ici de ces timidités artificielles et feintes, qui ne sont que l’excuse préparée de l’ignorance ou de la sottise, au service de jeunes gens très avisés, singulièrement dégourdis, et qu’indiquait suffisamment un examinateur en répondant aux recom-

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mandations trop pressantes d’un père de famille. — «Oui, monsieur, c’est convenu, votre fils est timide. En quoi 1 ’est-il? En latin ou en grec? — Mais, en dehors de ces petits artifices, il y a là, pour d’autres jeunes gens tout à fait dignes d’intérêt, une crise morale dont il faut tenir compte. Que de fois, dans ma longue carrière, il m’est arrivé de rencontrer de ces candidats bien doués, qui avaient donné la preuve ailleurs d’un vrai mérite et même de ce qui s’appelle le talent à cet âge, de les voir paralysés par l’angoisse spéciale de l'examen, diminués, atrophiés dans leurs facultés, balbutiant devant les questions les plus simples, perdant la tête comme un nageur aux abois à qui il faut tendre la main. Eux aussi ressentaient à leur manière et daus un cas spécial Y horreur (le l'abîme; il fallait les protéger contre eux-mêmes e! les sauver malgré eux.

Nous pouvons rapprocher de cette espèce de frayeur celles du chanteur ou du comédien devant le public, qui est leur juge aussi. Là également on a affaire à ce que j’appelle l’imagination d’amour-propre qui grandit hors de toute proportion les difficultés, désespère tout d’un coup du succès au moment de l’épreuve et paralyse les moyens de diction ou de chant. Un artiste distingué, M. Faure, dans son traité récent sur la Voix et le Chant, étudie ces effets bizarres dans la classe des artistes qu’il connaît le mieux :

« Chez les uns, ces effets se traduisent par un manque de sûreté dans l’intonation, par une tendance sensible à chanter trop haut. Chez les autres, la respiration devient plus courte. 11 y a tremblement des jambes et surtout des mains, contraction du larynx qui amène la strangulation et dont l’enrouement est la conséquence inévitable. Souvent aussi, il y a occlusion instantanée du larynx ; le son s’arrête brusquement au milieu d’un mot ; c’est ce qu’on appelle en terme de coulisses «la goutte de salive». —

L’expérience personnelle de M. Faure lui suggère deux remèdes, d’abord la pratique du public et autant que possible d’un public varié. Il faut que le chanteur, soumis à cette infirmité, recherche toutes les occasions de se faire entendre, et devant des publics différents. On peut être acclimaté à Bordeaux et retomber sous l’impression de la peur à Paris. Le second remède consiste à connaître parfaitement son métier, à être sûr de soi avant d’aborder la scène, à se mettre d’abord en pleine possession de la partie mécanique de l'instrument vocal, afin d’être à même, en cas de péril, de chanter avec ses procédés, de se garantir contre l'échec par la sûreté de sa méthode, ce qui rassure l’artiste et lui permet d’attendre que le trouble intérieur se dissipe. Tous ces excellents conseils ne suffisent pas toujours à exorciser le démon de la peur; parfois il devient le maître, le tyran du logis, et la vie de l’artiste est empoisonnée : « Tant que la peur n’influe pas d’une manière trop sensible sur la voix du chanteur, le mal n’est pas grand ; mais si elle se prolonge et devient un obstacle insurmontable au développement de ses facultés, le mieux est de renoncer à une carrière qui, dans des conditions aussi défavorables, ne peut être qu’une source de déceptions et de chagrins » .

J’ai connu des interprètes du grand ai t, grands artistes eux-mêmes sur un instrument que leur maestria transformait, auquel ils donnaient une voix, une âme ; je les ai vus à certains jours, eux, les favoris de l'admiration publique, mais nerveux à l’excès, je les ai vus pris d’une sorte de vertige subit, s’arrêter brusquement ou sauter par-dessus un obstacle imaginaire qu’ils s’étaient désigné à eux-mêmes comme infranchissable, bien qu’ils l’eussent franchi mille fois, dans leurs beaux jours, avec une facilité et un brio sans égal. Mais ce jour-là, au moment de s’abandonner à leur art, de se livrer à leur inspiration

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familière, une pensée clandestine s’était glissée comme un nuage sur la clarté de cette inspiration. Ils s’étaienl dit : « C’est là que ma mémoire trébuchera, au passage que je possède le mieux; » et ils s’étaient tenu parole, malgré eux, à leur grand désespoir. Ils avaient eu peur d’avoir peur. L’effet est infaillible. La peur a une logique désespérante; elle répond implacablement à qui l’appelle, et c’est l’invoquer que d’y penser.

M. Sarcey qui a fait sur lui-même, comme conférencier, des observations, retrace en une peinture très personnelle et vivante ce genre de torture. Le morceau mérite d’être cité pour son exactitude pittoresque : «J’ai mis quinze ans, nous dit-il, avant de parvenir à dompter un mouvement incoercible du genou, qui tremblait sous moi, avant que j’entrasse en scène pour une conférence, et qui persistait souvent plus de dix minutes après qu'elle était commencée. Au moment de prendre la parole, la bouche se desséchait instantanément; impossible de trouver une goutte de salive, et il me semblait que je n’arriverais jamais à soulever ma langue qui pesait d’un poids énorme dans ma bouche aride. 11 fallait bien parler néanmoins, et par un phénomène que je ne comprenais point j’entendais ma voix monter dans la tête, devenir flûtée et grêle, comme si c’était la voix d’un autre qui passât par ma gorge. Elle m’étonnait et me désespérait tout ensemble. Je parlais comme dans un rêve ou comme s’il y eût eu dans mon gosier une mécanique indépendante de ma volonté. C’était une horrible torture, dont je tachais de dérober le secret sous un visage souriant. Mais mon œil vague et ma figure pâle révélaient la souffrance intérieure. Ah! il y avait là un quart d’heure effroyablement cruel! Peu à peu j’oubliais le public et me remettais; mais que de fois ne m’est-il pas arrivé de sentir que ça ri allait pas , d’être de plus en plus déconcerté par cette peur, qui, ne s’abat-

tant point, ne faisait que croître, et de battre en retraite devant le public, après quelques phrases éperdues1. » Qui de nous, gens du métier n’a passé parla? Qui de nous ne se reconnaîtra, à quelques traits au moins, dans cette histoire?

J’en connais plus d’un parmi ceux que leur devoir ou leur carrière appelle à parler en public, qui devraient y être depuis longtemps habitués ou par l'éducation personnelle qu’ils se sont donnée à eux-mêmes ou par la bienveillance accoutumée de leur public, et qui n’ont jamais pu dominer complètement cette sensation, user la peui du début. Ils sont toujours émus à l’idée de paraître, avec leur pensée sans voile, devant un auditoire composé ou d’indifférents difficiles à intéresser, ou d’adversaires malaisés à convaincre, ou d’amis trop chaleureux dont on aura de la peine à justifier la sympathie préventive. Toutes ces craintes diverses aboutissent à une sorte de timidité chronique qui a sa grâce dans la jeunesse, mais qui n'est plus de mise à une certaine époque de la vie et qu’il faut absolument dissimuler, si l’on ne réussit pas à la vaincre. Pour cela, selon le précepte excellent de M. Faure, valable aussi pour les professeurs ou les orateurs il faut, avant tout, se rendre maître de la partie purement mécanique de son métier, s’assurer dé la liberté de sa parole, pour les cas où certaines circonstances viendraient à dominer les résolutions les plus viriles, à troubler l’exercice normal de sa pensée. Mais cela n'est pas aisé. On est ici entre deux périls : ou bien, comme font d'habitude les débutants, on confie à sa mémoire le texte même de la leçon ou du discours à prononcer. Mais on court l’effroyable risque d’avoir une défaillance de mémoire et tout est alors à la débandade, tout est perdu; la

1, La France, 19 juin 188G.

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faculté d’improviser ne peut intervenir tou! d’un coup, pour réparer les troubles de la mémoire et le désastre est sans remède. Ou bien, sur une matière sérieusement étudiée (c’est toujours là le point essentiel) on se livre à une improvisation sincère; mais il faut pouryréussir une collaboration active de toutes les facultés de l’esprit, un grand effort intérieur pour concentrer les idées, pour les attirer successivement, les produire au dehors dans leur ordre et chacune dans sa mesure. On est à la merci d’un événement extérieur, d’une interruption qui vous jette hors de votre programme, ou même d’un trouble de sang, d’un excès de fatigue, d’un de ces éblouissements que connaissent tous ceux qui ont parlé en public, et alors il faut une grande habitude pour rappeler en place les idées errantes, les ramasser de nouveau sous l’œil de l’esprit, rétablir l’ordre de son discours, l’achever enfin tel qu’on l’avait d’abord conçu. Voilà quelques-uns des périls les plus ordinaires que court l’orateur; ajoutez-y la difficulté épineuse de certaines questions, la crainte très légitime qu’on a de ne pas trouver la forme adéquate à sa pensée, de rester au-dessous de soi-même, au dessous de l’attente des autres, de sortir de ce grand effort, amoindri, diminué ; sans parler même des épisodes qui peuvent se produire, la violence des contradictions, les tempêtes de toute nature que l’on peut soulever sans y penser.

On comprend pourquoi il existe une peur spéciale, la peur oratoire. Les maîtres de la parole (M. Berryer m’en faisait un jour l’aveu) connaissent bien cette sensation, et n’arrivent jamais à s’en débarrasser complètement. Les rhéteurs seuls s’en affranchissent très vite par la légèreté spécifique de leurs conventions et la banale facilité de la parole, qui porte sans peine le poids de leurs idées vides. On comprend aussi, par les mêmes raisons, que plusieurs

de ceux qui n’ont pas, dans la première témérité de la jeunesse, affronté le risque de la parole publique, n’osent plus le faire plus tard, ou que d’autres qui l’ont affronté, l’ont trouvé si redoutable qu’après l’avoir vu de près, ils n’osent plus s’y exposer de nouveau. Il y a, dans l’histoire parlementaire de l’Angleterre un bien singulier exemple de la peur oratoire, c’est le Single-speech Hamilton , membre de la Chambre des communes de 1754 à 1796. À vingt-sept ans, cet Hamilton, à Yunique discours, étonna le parlement, les ministres et l’Angleterre par l’éloquence qu’il déploya un soir dans la discussion de l’Adresse. Horace Walpole, qui n’avait pas l’admiration facile, écrivait à un ami, après la séance : « Ce fut le tour d’un jeune M. Hamilton qui parlait pour la première fois, et qui, du premier coup, fut la perfection même ». Qu’arriva-t-il? Le jeune orateur eut peur de son succès même, tout le reste de sa vie, et ne recommença pas. Mais toujours membre de la Chambre des communes, toujours et sous tous les régimes, chancelier de l’échiquier d’Irlande (un poste lucratif, enlevé par son premier discours), il passa une longue vie parlementaire à écouter, à regarder autour de lui, à noter les coups : c’est de là qu’est sorti le livre étrange, recueil satirique d’observations piquantes, plaisantes, très fines et très aiguisées, qui fut son ouvrage unique, comme son premier discours avait été le dernier, cette Logique parlementaire , que M. Joseph Reinach vient de traduire, une logique toute spéciale à l’usage des jeunes gens qui, plus orgueilleux, peut-être plus modestes que fauteur, veulent se faire une carrière à la tribune et la poursuivre jusqu’au bout.

Nous avons essayé d’indiquer les causes d’ordres divers d’où résulte la sensation de la peur, causes instinctives, intellectuelles et morales. Peut-on les ramener à quelques types définis et les expliquer par des raisons d’une certaine généralité? La tentalive ne me semble pas impossible; elle se compléterait naturellement par l’indication des remèdes qui peuvent être le plus utilement pratiqués. Les causes du mal, une fois connues, révèlent d’une manière assez sûre les moyens de le guérir.

Le principe auquel se ramènent les differentes formes de la peur, et qui les contient toutes en germe, est l’instinct de la conservation, et d’abord l’instinct de la vie physique, qui trouve son expression très naturelle, réaliste même, dans le vers de La Fontaine ;

Mieux vaut goujat debout qu’empereur enterré.

Ou encore dans ceux-ci :

Mécénas fut un galant homme :

Il a dit quelque part : « Qu’on me rende impoteiit,

Cul de Jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme Je vivç, c’est assez; je suis plus que content ».

Je soupçonne Mécène de s’être un peu moqué de sou public quand il a dit cela. Mais tel est bien en effet, l’amour de la vie sous sa forme la plus naïve; c’est la peur de mourir; Sosie dans Amphitryon exprime avec la même naïveté la peur de souffrir. Et pourquoi sa poltronnerie est-elle si comique? C’est qu’elle s’étale en face du public qui a l'habitude de cacher de tels sentiments, sinon de les vaincre, et qui rit de bon cœur de voir ses

propres défaillances montrées à nu dans un autre. Aussi comme éclate la joie de ces belles âmes , quand Sosie reproche à Mercure de profiter de ce qu'il est poltron î

Tu triomphes de l’avantage Que te donne sur moi mon manque de courage;

Et ce n’est pas en user bien.

C’est pure fanfaronnerie - l)e vouloir profiter de la poltronnerie

De ceux qu’attaque notre bras.

Battre un homme à coup sûr n’est pas d’une belle âme Et le cœur est digne de blâme Contre les gens qui n’en ont pas.

Au plus bas degré, la peur est donc tout simplement la réaction yive de l’instinct de la vie physique. Au plus haut degré, dans l’homme, c’est la crainte de souffrir quelque atteinte dans l’opinion des autres. Il s’agit encore de la conservation de l’être, mais de l’être social, qui tend à se maintenir dans son intégrité contre une foule de périls que l’amour-propre exagère, que l’imagination amplifie et dont le contre-coup est un trouble plus ou moins profond dans tout l’organisme.

La cause de la peur est donc toujours le sentiment instinctif ou raisonné de la conservation. Les circonstances qui la suscitent semblent être, en premier lieu, la surprise ; dans l’ordre physique, par exemple, la forme extraordinaire d’un animal, d’un cataclysme, la nouveauté et l’imprévu d’un accident; dans l’ordre moral, l’énormité d’un effort insolite exigé de nous, la défiance accablante de soi devant quelque obstacle inattendu, réel ou imaginaire, la crainte suscitée tout d’un coup, d’une défaillance ou d’une humiliation devant le public. En second lieu, l’indétermination du péril est une circonstance aggravante de la peur. Cherchez au fond de toutes les émotions profondes de ce genre, vous verrez quelle part il faut faire à cet élément, vous trouverez quelque

LA PEUR

chose rie vague, d'infini, d’obscur qui égare notre imagination, se joue d’elle en inillç façons, la trompe sur les vraies proportions des choses.

Le remède à la peur est par cela meme indiqué. Un danger s’offre à nous, inévitable, prochain. Pour ne pas vous laisser déconcerter par lui, examinez-le sous toutes ses faces; tâchez de préciser les causes de votre effroi, de vous en rendre compte. En un clin d’œil, cette opération peut se faire; l’esprit est rapide, quand il le faut. Essayez de réduire le péril à sa dernière expression; pesez-le comme dans une balance. Sa principale force contre nous est la part d’inconnu qu’il contient et qui affole l’imagination. Tant que cet inconnu subsiste, il ôte à l’homme le pouvoir de raisonner avec l’obstacle et de mesurer ses forces : nous ne pouvons combattre à coup sûr que quand nous savons au juste ce que nous devons combattre. Préciser l’indéterminé, c’est la meilleure hygiène pour l’homme comme pour l’enfant. Pour l’enfant, quand il est nerveux, assailli de puériles terreurs, l’infaillible moyen est de l’habituer à braver le péril en le lui faisant mesurer de près, en lui faisant, comprendre les chances qu’il a, même si le péril est réel, d’y échapper par une résolution calme, en obtenant de lui la domination sur son imagination et ses nerfs, le sang-froid et la possession de soi-même. Pour l’homme fait, en présence de graves périls qui l’assiègent, la tactique est la même; un péril mesuré est à moitié vaincu.

Mais le remède par excellence est dans l’éducation morale, plus forte et plus sûre que toutes les précautions et que tous les expédients intellectuels. Cette éducation transforme l’homme naturel et crée un homme nouveau par le sentiment de la dignité. Le signe du règne humain est, en effet, de passer de l’état de nature, où s’arrête l’animal et que ne franchit guère l’humanité élémentaire,

à l’état de dignité raisonnable. Sans doute il y a aussi un courage physique, auquel participent les plus fiers des animaux et les plus simples des hommes, qui consiste « dans une sorte d’ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang vigoureux », et qui éclate par mille traits dans les batailles. Mais c’est ici du courage moral que je veux parler, de celui qui ne se manifeste pas seulement dans l’entraînement de la lutte, mais dans la vie de chaque jour. On peut noter deux degrés dans cette éducation morale de l’homme. Partons de cet état élémentaire où c’est l’instinct de la conservation physique qui domine, l’amour de la vie, l’horreur de la mort, la crainte de la douleur, la crainte du danger, la peur enfin, sous toutes ses formes. Une première modification se produit. L’amour-propre, le respect humain, l’intérêt bien entendu transforment cet état primitif; la réflexion vient, qui tend à dissimuler ces naïves terreurs : l’homme comprend vite que c’est se livrer soi-même aux entreprises des autres que d’avouer sa lâcheté. Mais voici que peu à peu se révèle une modification plus haute, par le sentiment du respect de soi-même, qui, dès qu’il est entré dans la conscience humaine, développe des passions antagonistes en face de l’instinct de la conservation, suscite une force morale capable, en certains cas, de risquer la vie et même de la sacrifier. C’est l’apparition du vrai courage, qui inspire l’horreur du mensonge et de la ruse, l’horreur de tout ce qui est vil, bas ou artificieux, du laid sous toutes ses formes. Tout cela s’exprime d’un mot, l’honneur, le vrai gardien de notre dignité, l’honneur que célébrait en termes magnifiques autant que justes notre poète philosophe, Alfred de Vigny, quand il disait : « C’est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu a la plus pure élévation et jusqu’à la passion la plus ardente. L’honneur, c’est la pudeur

virile. » Voilà l’antidote souverain des passions avilissantes. Faites entrer profondément cet antidote dans l’Ame de l’enfant, vous en aurez banni non pas assurément les tentations et les surprises de la peur, mais du moins l’empire tyrannique qu’elle pourrait prendre sur lui et les défaillances irrémédiables dont elle serait la cause. Vous aurez créé un homme, sûr de lui dans les grandes circonstances de la vie; vous l’aurez affranchi d’avance des sensations puériles et serviles; vous aurez sauvé sa liberté.

Études familières de psychologie et de morale, par Francisque Bouillier.

Ce sont, en effet, des études familières, comme l’auteur les appelle, agréable distraction d’un esprit philosophique qui veut, se rendre compte à lui-même de quelques phénomènes singuliers de la vie morale, ou examiner d’un peu près certains lieux communs circulant dans le monde. On peut dire que le savant auteur de Y Histoire de la philosophie cartésienne et des livres très appréciés sur la Morale et le Progrès , sur le Principe vital et l'Ame pensante, sur le Plaisir et la Douleur , sur la Vraie Conscience, a voulu donner congé pour quelques temps à ses profondes recherches, qui sont l’habitude de sa pensée et le vrai titre de sa réputation, pour se divertir un instant et divertir les honnêtes gens dans des conversations sans apprêt, mais non sans intérêt et sans sérieux profit.

Il appréhende « que des censeurs sévères n’y reprennent une certaine légèreté dans le fond et dans la forme ». Il n’y a vraiment pas lieu de craindre quelque censure de ce genre. Il faudrait être un triple pédant pour ne pas se plaire en cet aimable entretien et ne pas remercier celui qui vient vous l’offrir avec tant de bonne grâce. D’ailleurs, malgré l’apparence, l’auteur se maintient plus près de la philosophie et même des problèmes métaphysiques qu’il

n’en n l'air. N’est-il pas intéressant (l’étudier avec lui l’influence qu’exercent sur la sympathie la distance du temps ou l’éloignement du lieu, et cette étude ne se prèlet-elle pas à de délicates et fines observations? N’est-ce pas aussi un curieux sujet de conversation que cet échange perpétuel de réflexions banales et saugrenues entre les survivants, à l’occasion de la mort des autres, celle de nos proches, de nos connaissances et même des étrangers ou des indifférents, et, ici encore, n’v a-t-il pas lieu de rechercher la loi par laquelle s’expliquent ces propos bizarres, toujours les mêmes, ces observations monotones, ces sentiments dont quelques-uns semblent contradictoires et que l’on peut pourtant ramener à une source unique? L’auteur l’a essayé. À une époque comme la nôtre, où un pessimisme, souvent affecté, se plaît à exagérer les maux de la vie, n’est-il pas piquant de montrer les compensations qui aident à rendre ces maux supportables non pas à la façon systématique d’un Antoine de la Salle ou d’un Azaïs, mais à la manière d’un homme sensé, qui a horreur de l’exagération et du système, et qui essaye d’interpréter comme il faut la double leçon de la nature et de l’expérience? Au milieu des défaillances et des corruptions de la langue, n’est-ce pas un exercice de dialectique ingénieuse de montrer comment on abuse du mot le temps, à combien de sens divers, quelques-uns ridicules, on l’applique, quels torts imaginaires on impute à une réalité illusoire? Enfin n’y a-t-il pas le germe d’un chapitre important de morale dans cette question traitée par l’auteur avec plus de développement qu’elle ne l’avait été avant lui, à savoir quelle est la part de responsabilité que nous pouvons avoir dans nos rêves? Je prends ces sujets sans tenir compte de l’ordre que l’auteur leur assigne dans son livre. En effet, aucun ordre ne s’impose dans cette succession de petits problèmes; pas un seul ne

dépend des autres, et ce serait faire œuvre factice que d’imposer une sorte d’unité à un écrivain qui n’en réclame pas le bénéfice. Mais sur chacun de ces sujets on nous donne à réfléchir; on nous fournit des idées, on en suggère d’autres ; on éveille notre esprit par ce qu’on dit et même par ce qu’on ne dit pas. Et, pour la plupart de ces problèmes, ils ne sont médiocres qu’en apparence : ils vont plus loin qu’il ne semble ; ils éveillent, par association, beaucoup d’autres problèmes auxquels on ne songeait pas ; ils viennent se rattacher à des lois inaperçues, et l’on s’étonne, pour quelques-uns, des conséquences qui en découlent, sans qu’on ait pu le prévoir. Telle est la fécondité des questions de ce genre : elles sont modestes en apparence, et de courte portée; agitez-les, et, par des contre-coups que vous n’imaginiez pas, vous verrez qu’elles remuent l’esprit ou l’âme dans ses profondeurs. Nous prendrons deux exemples dans le livre de M. Bouillier pour caractériser ce genre de questions et la manière ingénieusement familière dont l’auteur les traite.

Un des chapitres les plus spirituels du livre est celui où l’auteur analyse les sentiments des vivants à l’égard des morts. Cela commence comme une comédie, triste comédie sans doute; mais ne peut-il y avoir de la comédie partout, même dans la mort ou à côté de la mort, comme Regnard en a mis dans son Légataire universel ? D’ailleurs la comédie tourne vite à la leçon morale. — Un homme meurt : à cela rien d’étonnant, puisque chacun doit mourir à son jour. Écartons ici le point de vue métaphysique ou religieux ; mettons à part, comme l’a fait l’auteur, « ces grandes affections et ces grandes douleurs qui ne laissent guère place à des retours égoïstes sur nousmêmes. Ne considérons ici la mort qu’à un point de vue inférieur, profane et en quelque sorte mondain. » Donc un tel est mort : ce n’était pour nous qu’une connais-

sance, même un indifférent. Supposons cela pour laisser plus de liberté au jeu de notre égoïsme, tout d’abord surpris par cette nouvelle. Qu’arrive-t-il? Au premier moment, c’est une sorte de stupeur. On s’étonne, on se récrie : quoi, il est mort! mais je l’avais vu il y a un mois, il y a une semaine, il y a trois jours peut-être! J’ai même causé avec lui; il m’a dit telle ou telle chose, il m’a fait part de ses projets pour l’hiver prochain, il était tranquille, il était gai... c’est à ne pas croire. Bossuet n’a pas dédaigné de décrire ce premier moment : « On n’entend dans toutes les funérailles que des paroles d’étonnement de ce que ce mortel est mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé, de quoi le défunt l’a entretenu; et tout à coup il est mort! » — Au second moment, quelque chose d’étrange se passe presque invariablement. On se sent de mauvaise humeur contre le défunt; on le querelle presque de s’être laissé mourir; on récrimine. Quel précédent fâcheux! « Pourquoi nous avoir ainsi contraints à craindre pour nous-mêmes et avoir troublé la sécurité où nous nous endormions? » Et l’on interroge curieusement toutes les circonstances qui l’ont amené à commettre cette faute capitale de se laisser mourir. Que d’imprudences accumulées! que de manquements aux règles de l’hygiène ! que de révoltes contre les ordonnances des médecins ! Quel âge avait-il? A défaut de l’âge, on invoque, pour se rassurer, la constitution du mort, son tempérament, sa santé, son régime; on rappelle des événements semblables arrivés dans sa famille, de pareils accidents auxquels ont succombé son père ou son grand-père. C’est toute une minutieuse enquête; on pourrait en deviner d’avance les péripéties; on en sait d’avance la conclusion : c’est que le mort a eu tort de ne pas vivre davantage; il l’aurait pu. On n’a pas de peine à nous faire démêler les causes de cette ridicule irritation : « Nous

lui on voulons d’avoir remis brutalement sous nos yeux un exemple de plus de notre propre fragilité, et d’avoir, par sa destinée, éclairé la nôtre d'une importune et sinistre lueur. Notre mauvaise humeur s’élève même parfois jusqu’à une indignation quia quelque chose de comique, et dont la naïveté n’est pas moins grande que la stupeur du premier moment. 11 y va de notre repos, de notre sécurité; il faut à tout prix bien établir qu’il n’est mort que par des causes particulières qui ne sauraient nous atteindre et dont nous saurons bien nous garder. On se flatte bien de ne jamais se mettre dans un cas pareil, et de n’avoir pas, au moins de longtemps, à craindre un même sort, »

Ce retour égoïste ne dure pas sous cette forme querelleuse, presque féroce. Il prend bientôt une autre forme, celle de la pitié, de l’attendrissement. Mais ne nous y trompons pas. Dans ce troisième état subsiste le même sentiment personnel; si l’on cherche bien, on y trouvera encore la crainte que nous avons nous-mêmes de mourir. « Comment ne pas plaindre ceux qui sont privés de ce bien que nous estimons le plus grand de tous? En outre, cette pitié s’accompagne et s’accroît d’une foule de circonstances accessoires et d’images lugubres, dont les morts ne sauraient en rien être affectés, bien que notre imagination s’en attriste et s’en épouvante pour eux. » C’est la froide pierre, c’est la terre humide qui les recouvrent, c’est tout un cortège d’illusions funèbres qui ani ment et entretiennent notre sympathie pour les morls. « Nous les plaignons, dit Saint-Évremond, de toutes ces circonstances qui, à parler de bon sens, ne regardent que ceux qui restent. » C’est qu’en réalité, c’est à lui-même que l’homme pense en s’entretenant de ces circonstances qui ne peuvent plus affecter celui qui n’est plus. C’est sur lui-même qu’il s’attendrit, qu’il s’apitoie ; il se voit

en imagination dans cette tombe, et sa vie, saisie par ces visions horribles, frémit tout entière.

Tel est ce chapitre, qui commence comme une comédie et qui finit d’une façon bien sombre; c’est une curieuse étude de psychologie funèbre. Nous omettons une foule de traits justes et tins, comme ceux par lesquels l’auteur peint nos sentiments à l’égard de la mort volontaire, et montre qu’en dépit de la religion, de la morale et des lois, nous ressentons à l’égard de ceux qui meurent de leur propre main une admiration plus ou moins cachée, où se trahit encore ce même amour passionné de la vie, cette terreur instinctive de la perdre, que le moraliste poursuit sous toutes ses formes et reconnaît à travers tous ses déguisements.

Une des questions traitées dans ce livre avec prédilection est celle qui concerne le sommeil et les songes. Il semble qu’il n’y ait guère à innover dans une pareille étude, si souvent explorée depuis Aristote jusqu’à Maine de Biran et Jouffroy, et tout particulièrement, dans ces dernières années, par notre savant confrère M. Alfred Maury, qui a résumé dans un livre définitif des études commencées dès 1848, puis par M. Albert Lemoine, un pénétrant psychologue, enfin par des savants anglais, tels que M. James Sully et M. Maudsley. M. Bouillier s’est assigné une tâche originale en se restreignant à un problème unique, que n’avaient pas sans doute ignoré ses prédécesseurs (MM. Maury et Albert Lemoine, par exemple), mais qu’aucun d’eux n’avait traité avec autant de* soin. Toutes les observations que nous présente M. Bouillier convergent vers ce point unique : Le rêveur est-il responsable de ce qu’il rêve, et, s’il l’est, dans quelle mesure peut-il l’être? Laissons l’auteur poser le problème tel qu’il l’a conçu et dans les limites qu’il s’est assignées : « N’y a t-il pas comme une sorte de prolongement de la vie morale dans le sommeil? T note responsabilité dispa-

raît-elle sitôt que le sommeil a succédé à la veille et que nos paupières sont fermées? Nul rêve, quel qu’il soit, en aucun cas, en aucune circonstance, ne peut-il être imputé à faute ou à péché à celui qui dort? Le vol, l’assassinat, la cruauté, l’impureté, le viol, l’inceste, sont-ils toujours dans nos songes des choses absolument indifférentes au point de vue moral? » M. Bouillier a raison de dire que la question peut paraître subtile, mais qu’elle n’est cependant ni vaine ni insignifiante1.

Comment l’auteur répond-il à la question qu’il s’est posée? Si, pour notre compte, nous n’arrivons pas à des conclusions tout à fait identiques, nous devons montrer par quelle voie il est arrivé aux siennes; et d’ailleurs, si nous différons avec lui sur quelques points, ce n’est pas sans rendre justice à ce sens de l’observation appliquée aux détails les plus subtils de la vie intérieure, à cette faculté d’analyse qui semble se plaire au milieu de ces phénomènes où la conscience ne jette plus que de vagues et intermittentes clartés. Pour arriver à établir la responsabilité qui, selon lui, subsiste dans le rêve, l’auteur s’attache à mettre en lumière les rapports qui existent entre le rêve et la veille, et à montrer que, l’un de ces états n’étant guère qu’une sorte de prolongement de l’autre, il est tout naturel de penser que la vie morale peut se continuer, elle aussi, comme la vie intellectuelle, dans des conditions nouvelles, sans doute, mais sans interruption soudaine, sans brusque déchirement, sans éclipse totale au moment où le sommeil ferme nos yeux. J’ai essayé de résumer cette démonstration dans ce quelle a d’essentiel, en me tenant aussi près que possible du texte même de l’auteur2.

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