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Le rêve, dil-on, nous trompe par la bizarre fécondité de ses combinaisons; il nous persuade qu’il va quelque originalité dans ses fictions, quand au fond il 11e compose ses productions incertaines et flottantes que de pièces et de morceaux empruntés soit à des réminiscences de l’état de veille, soit à des sensations actuelles qui traversent notre sommeil. On peut distinguer deux éléments dans le rêve qui semble le plus poétique ou le plus monstrueux, le plus étrange ou le plus compliqué : d'abord ce que nous percevons et ressentons pendant le sommeil lui-même, puis ce que nous avons fait, pensé ou senti pendant notre vie antérieure. Tout 11’est donc pas rêve dans le rêve.
L’exercice de la perception extérieure continue; il est rare que le rapport soit interrompu entre le dormeur et le monde du dehors : cela n’arrive que dans les cas extrêmes, dans certains sommeils qui ressemblent à des extases ou à des évanouissements. D’ordinaire, des sensations plus ou moins altérées, mais correspondant à des objets réels, viennent donner la première impulsion à la série de nos songes ou en modifier la trame : ou bien ce sont des impressions venues des objets environnants, plus ou moins défigurées et dilatées par l'imagination, comme il arrive pour le dormeur qui a une boule d'eau chaude aux pieds et qui rêve qu’il marche sur les cendres brûlantes du Vésuve, et pour tel autre qui, souffrant d’un mal de tète, se croit scalpé par des sauvages, la tète sous la hache du bourreau, etc., etc.; — ou bien ce sont des impressions venues du dedans, c’est-à-dire des divers états du corps, de nos organes, de leurs fonctions, de ce sens vital si heureusement étudié de nos jours et perpétuellement en exercice, jamais plus que pendant le sommeil, quand un malaise quelconque, telle ou telle pose fatigante ou prolongée, une digestion laborieuse, un poids sur
l’estomac, une lésion organique, même inaperçue jusquelà, une prédisposition à telle ou telle maladie, amènent des rêves pénibles, des cauchemars. Quels que soient les grossissements et les exagérations de ces phénomènes, ils n’en ont pas moins une cause réelle et, pour origine, un besoin, une impression ou une série d’impressions qui se dénaturent dans le drame fantastique dont ils sont l’occasion, mais qui prouvent bien que le rêve participe d’une certaine vie subsistante de relations avec le dehors, et aussi de l’état du corps pendant le sommeil.
À plus forte raison peut-on dire qu’il participe de l’état habituel de l’esprit. En lui se reflètent nos affections bonnes ou mauvaises, notre état accoutumé de conscience, avec plus de netteté même que pendant la veille, où souvent nous essayons de les dissimuler aux autres et surtout à nous-mêmes, si bien que Montaigne a pu dire : « Les songes sont loyaux interprètes de nos inclinations » ; et Fontenelle : « Les songes marquent l’inclination dominante » . Les caractères et les passions de la veille s’y peignent comme dans un miroir qui ne ment pas : le joueur, l’avare, le débauché, le gourmand, encore l’homme froid ou passionné, franc ou dissimulé, honnête ou pervers. On dirait que nous n’avons plus honte de nos vices ou de nos travers en cet état, et que nous abdiquons, avec cette honte, la mauvaise foi envers nous-mêmes, si fréquente dans la veille.
Telle est la base de la démonstration proposée par l’auteur. Le rêve est l’image de la vie morale. S’il emprunte tous ses éléments à la veille, s’il en tient sa physionomie générale, s’il n’est au fond que ce que la veille le fait, il doit aussi en être l’image au point de vue de la moralité. Les rêves de l’homme de bien et du méchant doivenl être essentiellement différents, et l’auteur va jusqu’à dire : a Dis-moi ce que tu rêves, je te dirai ce que tu es ».
L’honnête homme ne rêve pas qu’il vole ou assassine. Voilà donc un premier élément de responsabilité morale, à savoir la représentation exacte de l’état habituel de la vie dans le rêve. En vqici un second : c’est cette part de volonté qui survit et qui engagejusqu a un certain point notre responsabilité dans le sommeil. Ce qui prouve qu’il y a une part subsistante de libre activité, même alors, en nous, ce sont les doutes qui restent dans notre esprit sur la réalité de ce que nous rêvons, les sourdes protestations que nous élevons contre l’étrangeté de tel ou tel songe, les efforts que nous faisons pour nous expliquer nos rêves, pour les retenir ou les repousser, enfin le pouvoir que nous gardons de mettre des bornes à notre crédulité. Tout ce travail intellectuel qui continue prouve que beaucoup de nos facultés prolongent leur activité dans le sommeil. Il subsiste même, dans cet état, selon M. Bouillier, quelque chose qu’il lui importe davantage de mettre en lumière pour le but qu’il se propose, le jugement moral avec les sentiments qui l’accompagnent. « Notre âme, dit Montaigne, autorise les actions «de nos songes de pareilles approbations qu’elle fait celles du jour, b D’accord avec Montaigne, M. Bouillier soutient que ce que nous approuvons et condamnons le jour, soit en nous-mêmes, soit dans les autres, nous l’approuvons ou condamnons également dans le rêve ; il s’avance jusqu’à prétendre que c’est peut-être au regard de nos notions morales qu’il y a le moins d’altérations dans le passage de la veille au sommeil. De ces diverses considérations résulte un chapitre de psychologie morale dont le titre et le sujet sont des plus piquants (Examen de conscience nocturne), dans lequel l’auteur développe à sa manière une idée ingénieuse d’Addison sur l'ulilité de considérer nos rêves, le matin, en nous éveillant. Ce noctuaire , selon l’expression du Spectateur , de tout ce que nous
avons rêvé viendrait compléter ou éclairer d’une nouvelle lumière l’examen du soir sur ce que nous avons fait pendant la journée. Plus d’un endroit faible, plus ou moins voilé et dissimulé, à cause des réserves de la prudence, des égards, des détours qu’imposent d’ordinaire la veille et le monde, y paraîtrait en effet plus en lumière, non sans quelque profit pour la connaissance plus complète et le meilleur gouvernement de nous-mêmes.
On aurait donc tort de regarder les rêves comme absolument indifférents au point de vue moral. Ils entraînent une sorte de responsabilité, réelle au regard du rêveur lui-même, si elle est faible au regard des autres. Pour la médecine de Pâme comme pour celle du corps, ils contiennent plus d’un indice que ne doit pas négliger quiconque tient à s’étudier. L’homme endormi sert à mieux connaître l’homme éveillé. Les âmes vertueuses, les âmes saintes, ont d’ailleurs, nous dit-on, reconnu celte responsabilité intime. Ecoutons saint Augustin, dans ses Confessions, implorant la miséricorde de Dieu pour les visions impures qui ont troublé son sommeil, s’en affligeant du fond de son cœur; et, bien qu’il s’en excuse en quelque façon, s’écriant : Quod lamen in nobis quoquo modo factum esse doleamus. La douleur de saint Augustin n’est-elle pas l’apologie de la thèse soutenue par M. Bouillier? Et, à celte distance des siècles, n’est-il pas curieux d’avoir à relever, sur une question pareille, l’accord, apparent au moins, entre le Père de l'Eglise du cinquième siècle et un philosophe français du dix-neuvième ?
Cette thèse est conduite avec tant d’art, elle est présentée avec tant d’atténuations et de ménagements, qu’elle enveloppe d’esprit avant qu’il se soit mis en garde. A la réflexion on se ressaisit soi-même, et l’on recherche, à travers ces propositions habilement graduées, quelle est celle où s’est fait le passage d’une opinion incontestable
et juste à une opinion moins plausible et même paradoxale. Je crois bien saisir ce passage périlleux dans les emplois successifs du mot responsabilité , appliqué indifféremment, par M. Bouillier, aux deux parties très distinctes de sa thèse, à ces deux propositions : l’une par laquelle il affirme que le rêve est l’image de la vie antérieure de chacun de nous, la représentation de notre vie morale habituelle; l’autre par laquelle il soutient qu’une part d’activité libre subsiste dans le rêve, qu’il en reste assez pour y créer la responsabilité. — Ces deux assertions sont absolument différentes entre elles. Pour mon compte, j’admettrais l’une, avec certaines restrictions cependant; sur l’autre, je me rendrais moins facilement : j’inclinerais même à la rejeter, comme introduisant une pure hypothèse dans l’observation des faits, et une hypothèse de nature à compromettre la vraie liberté, là où elle existe, en la mettant où vraisemblablement elle n’existe pas.
Oui, certes, il y a une certaine responsabilité dans le rêve, mais une responsabilité antérieure, non actuelle. Je veux dire qu’il se produit, dans la disposition générale de nos songes, une sorte de courant, qui se forme de l’ensemble de nos inclinations acceptées, de nos habitudes contractées; il y a comme une vitesse acquise qui résulte des impulsions de notre existence passée, et qui tend à prédominer, au moins dans l’ensemble, à travers les combinaisons de notre imagination nocturne. En ce sens, il est vrai de dire que le rêve est l’enfant de la veille, et qu’il nous est imputable dans une certaine mesure. Il est clair que, le plus souvent, les choses se passent ainsi, et que la teneur accoutumée de notre vie imprime sa physionomie générale à nos songes. L’habitude ramène à elle et façonne la matière dispersée et flottante de nos impressions: Et dès lors la nature de notre responsabi-
lité est nettement déterminée : elle n’est pas dans l'acte nocturne, quel qu’il soit ; elle est dans l’origine de l’acte, qui date du temps où nous étions libres, c'est-à-dire où nous avons contracté cette habitude qui pèse de tout son poids sur nous. Il ne faut pas déplacer la responsabilité; elle est tout entière, non dans le présent, c’est-à-dire dans le rêve ; mais dans le passé, c’est-à-dire dans la veille. Il en est de nos actes et de nos sentiments imaginés pendant 1& sommeil, comme de ceux qui se manifestent dans l’ivresse. Dira-t-on que le crime commis par l’ivrogne lui soit imputable? Oui, dans certaines limites, en ce sens que c’est déjà un crime que d’avoir contracté l’habitude de la déraison. L’ivrogne est responsable de son habitude, non de l’acte lui-même que cette habitude lui fait commettre. La responsabilité, dans ce cas, est celle des origines.
La même loi s’applique au sommeil. En général, je le crois volontiers, l’habitude morale se peint assez exactement dans l’innocence relative ou les troubles extrêmes du rêve. Cependant, ici encore, il y aurait bien de la place pour les exceptions. Il peut arriver qu’au-dessous de la nature morale que l’honnête homme, par exemple un Socrate ou un saint Augustin, a laborieusement conquise, il existe une autre nature très différente, une nature primitive, si l’on veut, domptée, mais à grand peine, frémissante encore et prête à se réveiller dès que la discipline se relâche, un ensemble d'instincts mauvais tenus en bride dans l’ordinaire de la vie, sous le contrôle de la raison, sous la discipline des mœurs et de l’opinion, et qui, dès que ces obstacles sont affaiblis (ce qui arrive dans le sommeil), s’échappent comme à travers des barrières renversées et prennent alors je ne sais quelle insolente revanche. 11 suffit, pour leur donner le champ libre, de quelque disposition particulière du corps
ou quelque accident du tempérament. Et n’est-ce pas là le cas de saint Augustin, incomplètement analysé par M. Bouillier, et l’occasion de sa grande douleur? N’estce pas l’histoire du saint évêque, mortifié par la pénitence, dompté par l’ascétisme, et par les pieuses pensées, et qui voit tout d’un coup, à sa grande confusion, reparaître l’ancienne nature, dont il se croyait le maître, dans le tumulte et la surprise d’un rêve? En de telles circonstances, pourrait-on dire, comme le fait M. Bouillier d’une manière absolue, que le rêve n’est au fond que ce que la veille le fait être? Il en est, au contraire, bien souvent, le contraste le plus marqué et presque la contradiction. — C’est par la même cause que l’on peut expliquer tant d’oppositions que le rêve nous offre avec la vie réelle. Tel homme timide dans l’habitude de son existence se révèle à lui-même comme un héros pendant le sommeil : les plus grandes prouesses ne lui coûtent rien ; il va au-devant des obstacles, d’un élan que rien n’arrête; il les brise, si ce sont des faits; il les dompte, si ce sont des hommes; il jouit de la plénitude de son activité imaginaire et de son courage rêvé. C’est un tout autre homme que celui de la veille.
Il ne suffit donc pas de dire que le rêve exprime notre vie habituelle ; il exprime aussi bien souvent ce fonds de rêveries à moitié inconscientes, ou de désirs comprimés par la réalité, qui se meuvent obscurément sous la surface de notre existence officielle, classée, définie. C’est parfois comme la compensation fictive d’une destinée médiocre. On se construit, avec la complicité de l’imagination, une carrière d’activité que rien n’entrave, un roman héroïque ou passionné que ni les événements, ni les hommes ne contrarient. Le rêve représente alors au dormeur non pas ce qu'il est ou ce qu’il a été, mais ce qu’il voudrait être, ce qu’il regrette de n’avoir pu être par la
faute des circonstances. Et de même, je ne jurerais pas que tel homme, devenu malhonnête moins par nature que par faiblesse, n’ait pas lui aussi, parfois, le rêve d’une vertu retrouvée, qui se relève et se soutient plus facilement pendant le sommeil que dans la veille, quelque chose comme le regret des biens perdus et une vague nostalgie de l’honneur. S’il y a du vrai dans nos observations, on ne peut admettre qu’avec de fortes réserves même la première partie de la thèse de M. Bouillier, que le rêve est le produit exact de la vie réelle ; qu’il porte nécessairement le reflet de notre moralité habituelle, et nous juge rétrospectivement par la nature même des fictions qu’il nous impose et dont l’ouvrière est l’habitude.
Bien des recours seraient ouverts contre de pareilles sentences, bien des réclamations seraient légitimes, et, en revanche, d’étranges réhabilitations deviendraient possibles.
Encore moins accorderai-je à M. Bouillier qu’en dehors de ce premier élément de responsabilité il subsiste dans le rêve une part d’activité raisonnable et libre, suffisante pour qu’il nous soit à juste titre imputable. Que l’on considère les circonstances dans lesquelles s’exercerait cette prétendue liberté dans le sommeil. Il semble bien que les conditions normales de la liberté soient celles-ci : la possession de soi-même, la jouissance d’une intelligence lucide , capable de comparer les motifs d’action entre eux et surtout d’en promouvoir de nouveaux entièrement distincts des idées ou des émotions spontanées présentes à notre conscience ; le contrôle toujours ouvert de la raison sur ces motifs ou ces mobiles ; enfin le pouvoir personnel de l’attention sous une double forme , la concentration de la pensée sur telle idée ou telle émotion , et la faculté d 'inhibition exercée sur tel groupe de représentations ou d’impulsions
qu’on arrête clans leur développement ou qu’on écarte, et qui donne une part d’action considérable à l’agent moral dans cette lutte pour la vie , aussi réelle pour les idées et les instincts que pour les espèces vivantes. Ce sont là les rouages, très compliqués et très délicats, qui paraissent nécessaires pour obtenir la réussite d’un acte libre, assez difficile déjà dans la vie ordinaire, menacé de tous les côtés, envahi, diminué ou supprimé par tant d’influences diverses et contraires. Mais combien un acte pareil ne sera-t-il pas plus malaisé dans l’état de sommeil, où ces conditions sont toutes plus ou moins profondément troublées, où l’agent moral ne se possède plus soi-même, où son intelligence ne perçoit plus le sens exact ni la proportion des choses, où tout est livré à une sorte de délire sérieux, où la raison, en proie à ce désordre d’images, n’exerce plus son juste contrôle, où nous sommes dépossédés de ce pouvoir d 'inhibition ou d’arrêt, pouvoir si utile dans la vie ordinaire, qui nous permet de comprimer certaines émotions, et qui, paralysé dans le rêve, livre le passage aux fantaisies les plus désordonnées. Où, prenefrons-nous, dans de pareilles circonstances, ce reste d’activité raisonnable, capable de produire un seul fait libre et vraiment imputable? Ces circonstances dominantes, caractéristiques du sommeil, sont l’absence de logique, la suppression momentanée de la raison, la suspension presque totale de l’attention. Que reste-t-il pour la liberté? Eh quoi! cette liberté, qui est le vrai titre de l’homme à être une personne morale, cette liberté, fille de l’intelligence et de la raison, est un bien si fragile dans la vie habituelle, dans l’état de pleine possession de soi-même et de lucidité intellectuelle; elle nous est si disputée par les forces aveugles qui viennent du dehors et de nous-mêmes, du milieu physique et social où nous sommes plongés, et de ce
fonds obscur que nous portons en nous-mêmes, où s’entremêlent les mille influences du tempérament et de l’hérédité ! Combien plus n’est-elle pas menacée et réduite dans cet état composite où domine en maîtresse l’association des idées, des instincts et des mouvements! C'est la carrière ouverte à ces fatalités du sang, à ces impressions et oppressions du dehors, à tous les éléments de la fantaisie qui nous gouverne alors et ne laisse plus subsister qu’une vaine et flottante image, où notre personnalité se cherche et se perd aussi souvent qu’elle se ressaisit elle-même et qu’elle croit se reconnaître.
Je ne nie pas pourtant qu’il puisse subsister, à certains moments du rêve, quelque trace de volonté et de raison et qu’il nous arrive positivement de nous croire libres. Mais que sont, au fond, ces éclairs de liberté, et quand se produisent-ils? C’est précisément quand nous ne dormons pas encore tout à fait ou quand nous dormons déjà moins, sur ces frontières indécises de la veille qui va s’obscurcir et du réveil qui point déjà, dans ce léger et court crépuscule de la liberté qui n’a pas encore disparu ou qui va renaître, qui ne s’est pas tout à fait perdue ou qui se retrouve. Ou bien alors nous n’avons pas entièrement abdiqué notre tâche quotidienne et notre fonction d’homme, ou bien nous l’avons reprise en partie, et l’on peut dire que, dès que nous sentons notre liberté, c’est que nous ne dormons, comme on dit, que d’un œil, l’un de nos yeux étant plongé dans le sommeil, l’autre se tournant vers la vie réelle. Dans cet état très passager de demi-retour vers la réalité, il n’est pas étonnant que nous sentions aussi une demi-liberté, qui suffit même pour arrêter les fictions, les empêcher de passer certaines bornes, et si elle est vaincue dans cette lutte, nous imposer un sentiment vague et douloureux de responsabilité. En dehors de ce cas, l’un des plus curieux de
ceux qu’on pourrait appeler les phénomènes de pénombre de la liberté, il me parait bien qu’il n’y a pas de trace d’activité libre dans le rêve, ce qui ne veut pas dire (pie l’image plus ou moins confuse ne s’en produise pas, mais ce n’est le plus souvent qu’une image. La liberté étant une réalité de la vie ordinaire, il est tout naturel qu’elle soit représentée, comme les autres éléments réels de celte vie, dans le spectacle nocturne qui se déroule devant nous. Il est môme nécessaire que cela soit ainsi, la fantasmagorie du rêve ne créant que des combinaisons d’éléments réels empruntés à la veille. Pourquoi ne pourrait-on pas rêver qu’on est libre, qu'on prend une décision, qu’on porte même un jugement moral sur un acte émané de nous ou des autres, comme on rêve qu’on est ému par une histoire racontée devant nous, par une belle action dont on est témoin, comme on rêve qu’on s’agile vers un but imaginaire ou que l’on se bat dans une mêlée fantastique, ou que l’on joue tel rôle héroïque, aussi fictif que la passion qui nous y pousse? Tout cela, purs débris de la veille, emprunts divers laits à la réalité et transportés dans l’imagination. Le psychologue que nous avons déjà cité, M. Lemoine, admet qu’il peut se produire dans le sommeil comme un écho de la liberté. L’expression est juste et pittoresque, un écho, un son réfléchi, et non pas le son direct de la réalité vivante. Si je ne craignais d’exprimer ma pensée par une antithèse trop forte, qui cependant la traduirait fidèlement, je dirais volontiers que ce qu’on appel le la liberté dans le rêve n’est que le rêve de la liberté.
Sommes-nous aussi loin que nous en avons l’air de la vraie pensée de M. Bouillier, et y a-t-il entre nous une contradiction réelle? En apparence, oui; au fond, je ne le pense pas; car, après avoir fait les plus ingénieux efforts d’induction pour établir la responsabilité morale
dans le rêve, l'auteur, comme effrayé des conséquences possibles, s'efforce de les atténuer et de les restreindre. 11 s’empresse de déclarer que cette responsabilité, dans tous les cas, est personnelle à celui qui rêve et ne saurait produire aucun effet extérieur, aucune recherche sérieuse contre celui qui a rêvé, soit que son rêve ait été ébruité, soit que, comme il arrive, nous ayons parlé haut en dormant, soit enfin que nous en ayons fait part à quelque confident indiscret. Aussi n’hésite-t-il pas à flétrir l’acte de Denys l’Ancien, faisant mettre à mort un de ses capitaines, Marsyas, coupable d’avoir eu un songe où il assassinait le tyran1. Denys était un philosophe trop pénétré de la thèse sur la responsabilité morale dans le rêve; la raison qu’il donnait de sa décision cruelle était toute psychologique : « Si Marsyas n’avait pas pensé à ce crime le jour, il n’v aurait pas pensé la nuit ». Défionsnous des psychologues devenus tyrans. M. Bouillier les condamne comme nous; mais, s’il restait une responsabilité réelle dans le rêve, c’est Denys qui aurait une raison en pensant que l’assassin imaginaire doit devenir un assassin réel et en poussant la thèse jusqu’à sa dernière conséquence. — Qu’est-ce donc qu’une responsabilité tellement atténuée qu’elle est nulle au regard des lois, nulle même au regard de l’opinion? Au regard des lois, cela va sans dire, puisqu’elles n’atteignent que les actions extérieures, mais nulle aussi au regard de l’opinion; M. Bouillier voudrait-il consentir que l’on méprisât un homme, uniquement parce qu’il aurait été capable d’un mauvais rêve? Elle est bien incertaine même au regard du rêveur et de sa propre conscience, car le rêveur peutil sérieusement, dans ces cas, se flétrir comme un coupable répondant réellement de son acte? Ainsi, à mesure