‹ Mélanges & portraitsChapitre 33 sur 69 · Pages · texte numérisé non relu

Pages

que l’on poursuit cette idée de responsabilité, elle ne laisse rien de palpable et de réel dans les mains qui veulent la saisir, et l’on peut dire qu’elle s’évanouit ellemême comme un rêve.

Nous pourrions tirer un autre argument des dernières études faites sur la suggestion, à propos de l’hypnotisme, qui n’est qu’une sorte de sommeil artificiel et provoqué. La suggestion, c’est-à-dire la substitution d’une personnalité à une autre, l’évocation de certaines idées ou de certains mouvements dans un sujet qui les subit, soit sous l’empire de la parole qui les commande, soit sous l’influence de certaines associations qu’on fait naître à volonté dans une intelligence devenue entièrement passive, ce phénomène de dépossession momentanée de la personne commence, en certains cas, dès le sommeil naturel, et montre par des signes manifestes combien la liberté y est étrangère. Mais ce serait sortir des bornes de la psychologie morale où M. Bouillier veut se tenir; notre intention n’est pas d’aborder en passant et à la légère cet ordre de questions très délicates que la science médicale développe devant nos yeux et qui s’étendent chaque jour en se précisant.

Nous en avons dit assez pour montrer ce que nous avions en vue, à savoir que l'auteur est vraiment trop modeste, quand il s’excuse de n’avoir traité que des sujets familiers. Oui, familiers par le ton de conversation spirituelle qu'il garde tout le temps; mais chacune de ces questions a son importance, et quelques-unes même nous ouvrent de vastes horizons, où la plus savante philosophie pourra se mouvoir longtemps encore, sans espérer en atteindre de sitôt b1 terme.

DE LA SOLIDARITÉ MORALE

Essai de psychologie appliquée, par Henri Marion.

Dans sa destination primitive, le livre de M. Marion a été une thèse de doctorat présentée à la Faculté des Lettres de Paris. C’est pour nous une occasion et presque un devoir de signaler à nos lecteurs l’importance que ce genre de travail a prise de nos jours, et particulièrement pour ce qui nous regarde, dans la littérature philosophique. Si nous prenons la période des quinze dernières années, que de travaux, tous érudits, inspirés de l’esprit de la vraie critique, quelques-uns hors de pair par l’éclat ou la force du talent, renouvelant par d’heureuses audaces les problèmes et les méthodes, épuisant dans certaines questions les sources de l’histoire! Nos lecteurs nous permettront de placer sous leurs yeux la simple nomenclature de ces ouvrages, très inégaux sans doute par leur mérite et leur portée, mais dont aucun n’est, inférieur à ce que l’on doit attendre d’un maître éprouvé.

Pour l’histoire de la philosophie ancienne, je rappellerai les thèses de M. Liard sur Démocrite , de M. Dauriac sur Heraclite; l’examen des Théories des philosophes grecs sur l'origine du genre humain par M. Bouché-Leclercq, le travail si remarquable de M. Fouillée sur ÏHippias

minor; ceux de M. Huit sur le Parménide, de M. Joyau sur le Protagoras ; les études nombreuses dont le sujet a été pris dans Aristote, par M. Philibert, qui a mis en lumière ses théories sur la Philosophie zoologigue et sur le Principe de la vie ; par M. Grattacap et M. Maillet, qui ont analysé, dans le même philosophe, l'un le Principe et la loi des sensations , l’autre la Théorie de la volonté , par M. Ollé-Laprune, qui, en même temps qu’il produisait en Sorbonne une thèse latine sur le Fondement de la morale aristotélicienne, était couronné par 1 Institut pour un important mémoire où ce sujet était repris dans de vastes proportions; les investigations de M. Joly sur . la Philosophie des Cyniques, et de M. Brochard sur la Logique stoïcienne, spécialement sur un des points les plus obscurs de cette logique, la théorie de l’acquiescement. M. Gréard clôt la série des œuvres sur la philosophie ancienne par un travail définitif sur la Morale de Plutarque. Notre récolte de souvenirs sera moins abondante pour ce qui concerne l’histoire de la philosophie au moyen âge et à la Renaissance. Nous ne rencontrons guère ici que les thèses de M. l’abbé Simler sur les Sommes de théologie, de M. Luguet sur Jean de la Rochelle, de M. Desdouils sur Nicolas de Cusa. Mais dès que nous approchons des temps modernes, l’abondance et la variété recommencent. Bacon est étudié par M. Ludovic Carrau pour ses Essais de morale [sermones fuleles ) ; Descartes l’est par le même auteur pour sa Théorie des passions, par M. Charpentier pour sa Méthode, parM. Boutroux pour sa doctrine sur les Vérités éternelles ; la philosophie anglaise, issue de Bacon, est l’objet des travaux importants de M. Compayré sur David llume , de M. Ribot sur David Ilartley, de MM. Penjon et Gérard sur Berkeley. M. Colsenet, discute la Théorie de l'Essence de l'âme d’après Spinoza, M. Marion découvre ou restitue

dans la vraie mesure de son originalité François Glisson. M. Nolen compare successivement Leibniz avec Aristote et avec Kant , et renoue ainsi quelques anneaux disparus dans la chaîne des idées ; M. l'abbé Duquesnay s’attache tout spécialement à la Théorie morale de Kant , M. Luguet à sa Théorie de V Espace. M. Gérard nous amène jusqu’aux confins de la philosophie contemporaine avec sa belle étude sur Maine de Biran.

Voilà, on en conviendra, un riche contingent pour l’histoire de la philosophie. Les contributions de nos jeunes savants ne sont pas moins remarquables ni moins variées pour ce qui concerne la philosophie elle-même, la philosophie dogmatique. Que de problèmes importants,vaillammant abordés, sinon définitivement résolus! Rappelons en psychologie les études de M. Grattacap sur la Mémoire , de M. Desdouits sur la Liberté et les lois de la nature, de M. H. Joly, sur l'Instinct (étude qui fut le point de départ et le début de beaux travaux de psychologie comparée), celle de M. Ribot sur Y Hérédité, qui fut quelque chose comme un manifeste contre l’ancienne psychologie française; celle de M. Espinas, une œuvre hardie et fine, sur les Sociétés animales; les travaux de M. l’abbé Duquesnay sur la Perception externe , de M. Maillet sur Y Essence des passions, de M. Golsenet sur la Vie inconsciente de I esprit. La logique a particulièrement attiré l’attention de M. Lachelier, qui approfondit dans sa thèse latine la Nature du syllogisme , de M. Liard, qui trace la ligne de démarcation définitive entre les définitions géométriques et les définitions empiriques, de M. Brochard, qui cherche à établir par des vues nouvelles le principe de l 'Erreur. C’est plutôt à la métaphysique que se rapportent les œuvres si hautement appréciées, qui ont manifesté en dehors de leurs enseignements la valeur des maîtres, tels que M. Lachelier, auteur d’une thèse fameuse sur le Fonde-

DE DA SOLIDARITÉ MORALE

ment de l'induction, de M. Fouillée qui a fait un si grand effort pour concilier la Liberté et le Déterminisme, de M. Boutroux, qui a soutenu l’opinion hardie de la Contingence dans les lois de la nature, enfin l’ouvrage tout récent de M. Ollé-Laprune, qui en déterminant la nature et les conditions de la Certitude morale, a mis dans toute sa lumière cette grande et importante vérité, que la philosophie ne se fait pas seulement avec de la logique et de la raison, que la meilleure se fait avec l’âme tout entière.

Tel s’offre à nous, dans sa richesse et sa variété, le bilan des travaux philosophiques qui ont été provoqués, examinés, discutés depuis quinze ans devant la Faculté des Lettres. Elle peut en être légitimement fière et le montrer avec orgueil à ses amis, avec sécurité à. ses ennemis, comme le témoignagede l’activité intellectuelle des jeunes philosophes que ni les préoccupations politiques ni les malheurs mêmes de la patrie n’ont arrêtée un seul instant et qui a même semblé recevoir des événements un stimulant nouveau.

Dans cette longue nomenclature dont je ne redoute pas trop l’aridité, parce qu’elle révèle, parmi des œuvres connues et hautement appréciées, des travaux injustemenl oubliés ou inaperçus, et parce qu’elle tire un intérêt particulier de la multiplicité même des sujets et des noms, on remarquera que par un singulier déplacement des forces, peut-être par suite d’un préjugé qui considère certaines questions comme des questions faciles et qui tourne ailleurs les jeunes ambitions, avides des difficultés entrevues, la science morale proprement dite n’est nulle part représentée. La thèse toute récente de M. Marion vient combler à propos cette regrettable lacune. Elle répond suffisamment, par son rare mérite, au préjugé qui consisterait à écarter les sujets de psychologie morale comme trop simples ou trop aisés. Je n’hésite pas à dire

qu’un travail de ce genre exige un ensemble de qualités plus fines et même plus fortes, des facultés plus pénétrantes, que telle autre thèse qui remue l’abîme de la métaphysique jusque dans son fond, ou qui poursuit sur les sommets de la science le dernier mot de la philosophie et prétend en quelques pages régler une fois pour toutes le compte du fini et de l’infini. « La pratique nous réclame » dit quelque part M. Marion. Il a raison. De temps en temps il est bon de faire trêve aux disputes de l’école et de se recueillir « dans un acte de bon vouloir intellectuel et de foi rationnelle » pour observer la société, la vie, les nuances variées dont se teint l’immuable devoir à travers les phases changeantes et les relations multiples de la réalité humaine ou sociale.

Quel est le sujet de ce livre? Le titre est-il suffisamment clair, est-il le meilleur que pût choisir un écrivain aussi habile, maître de sa pensée et de sa plume? Donne-t-il bien l’idée de la nature et de l’intérêt de ce travail? Le sujet et le titre du livre, on nous en avertit, sont empruntés à M. Renouvier. M. Marion le reconnaît avec une bonne grâce parfaite. Il cite des pages de ce philosophe soit dans Y Introduction à la philosophie anlijtique de l'histoire \ soit dans la Critique philosophique* où il a pris l’idée qui est devenue la base de son travail. Je trouve la même idée exprimée avec la dernière précision dans un passage du Traite' de psychologie rationnelle 5 qui a sans doute échappé à M. Marion : « Savoir si les antécédents et les circonstances exercent ou non un empire absolu et pour ainsi dire intégral sur l’esprit humain, c’est la question du libre arbitre. Mais leur existence, leur extension, qu’on ne peut presque pas exagérer, leurs vastes ramifications

Page 1