Pages
SOLIDARITÉ MORALE
des conditions qui concourent, avec, co que nous avons de liberté, à nous faire moralement ce que nous sommes ». Le seul regret que j’éprouve, c’est que l’auteur déploie son effort presque exclusivement sur ces conditions de la liberté. 11 se contente de placer la liberté avec honneur comme dans un sanctuaire inviolable, à l’abri de toute atteinte. J’aurais voulu qu’un esprit aussi juste et pénétrant, avec le même soin qu’il met à déterminer les influences et les mobiles, l’ordre de leur génération et leur enchaînement, s’appliquât à montrer l’action simultanée de l’autre facteur, la liberté, invisible à l’œil du physiologiste et présente partout au regard du psychologue, habile à restreindre ces influences ou même à s’en emparer à son profit,
S’appuyant sur l’obstacle et s’élançant plus loin.
trompant le calcul des probabilités morales et déconcertant souvent les prévisions les plus assurées, ce qui est le signe de son énergie toujours agissante et de son pouvoir dont les effets, peut-être insaisissables dans leur principe, n’en sont pas moins grands dans la vie et dans l’histoire. Il faut reconnaître d’ailleurs qu’avec un philosophe aussi consciencieux, une critique ne reste jamais sans réponse, et l’on dirait que toutes les objections ont été prévues. A celle que nous annonçons ici, il pourrait opposer une page qui semble y répondre d’avance et dont il ressort que tous ces changements qui s’accomplissent en nous ne sont pas toujours et exclusivement subis par nous, déterminés par des rencontres fortuites ou nécessaires; qu'il faut que nous en ayons, si peu et si rarement que ce soit, l’ initiative ; que cette spontanéité pour ainsi dire créatrice n’est pas seulement en moi , que rien n’est plus proprement mien, plus véritablement moi-même; qu’un tel pouvoir est réellement le fond dernier, et comme la source
vive et vraiment originale de notre personnalité1. Mais l’importance de cette concession momentanée à l’expérience non systématique et aux exigences de la moralité s’efface sous l’impression contraire du déterminisme psychologique, qui finit par envahir presque tout, par prévaloir dans l’esprit de l’auteur, au moins en apparence. Peut-être reconnaît-il avec trop de bonne grâce que ce principe d’initiative est hors de nos prises, que l’origine nous en échappe, que nous ne pouvons nous en représenter ni la nature intime, ni les rapports avec le mécanisme physiologique et mental. Il irait volontiers jusqu’à dire que la présence d’un tel pouvoir constitue une sorte d’antinomie insoluble. Et, bien qu’il en admette la réalité, il se complaît évidemment dans la description et l’analyse des circonstances et des influences qui le restreignent à tel point qu’à certains moments elles semblent l’anéantir. Il insiste surtout, peut-être avec quelque exagération, sur ce point que le peu de liberté qui nous est laissé ne sert bien souvent qu’à creuser plus profondément l’abîme de notre esclavage, la liberté devenant l’ouvrière d’une fatalité nouvelle, celle que nous nous créons à nousmêmes par chaque résolution formée et chaque acte accompli : de sorte que le principe d’initiative, si restreint déjà, semble n’apparaître un instant que pour se détruire de ses propres mains et s’ensevelir sous ses œuvres, seules persistantes et durables, qui impriment une impulsion et une direction presque irrésistibles à la vie entière.
Tout cela est, je le sais, affaire de nuances. Comme nous l’avons déjà dit, il est fort malaisé de surprendre cet esprit si vif, si sagace et toujours en éveil, en flagrant délit d’erreur ou de paradoxe. Même dans les thèses qu’il semble pousser trop loin, il y a encore une grande part