‹ Mélanges & portraitsChapitre 36 sur 69 · Pages · texte numérisé non relu

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SOLIDARITE MODALE

de vérité, par laquelle elles peuvent se défendre. Prenons par exemple cette proposition qui est une des vues principales du livre. Il y a, d’après l’auteur, une solidarité morale dans une seule et même vie, c’est-à-dire qu’il y a continuité dans notre vie morale, enchaînement des actes entre eux, des intentions entre elles, et de même des intentions et des actes, liés par une sorte de loi de génération, de telle sorte que chaque homme se reproduit plus ou moins semblable à ce qu’il a été. Quoi de plus vrai, si l’on ne perd pas de vue que de même qu’il y a dans notre existence morale de soudaines résolutions, des mouvements spontanés de l’âme, de ces grands coups d’initiative, inexplicables par le mécanisme moral aussi bien que par le mécanisme physiologique, qui rompent brusquement le joug des fatalités de la nature, de même du sein de cette fatalité intérieure dont nous avons été les artisans inconscients, il s’élève de ces inspirations subites, il éclate de ces reprises de la volonté qui se ressaisit, qui redresse le cours de sa vie, qui parfois la rejette violemment hors du lit qu'elle s’était creusé, lui marque un but nouveau, lui imprime une direction imprévue, et manifeste le réveil d’une (kiergie redevenue tout d’un coup maîtresse d’elle-même, libre en dépit de sa propre abdication?

Sauf cette réserve qu’il faut toujours faire et qui ne se montre pas toujours aussi fortement dans le livre que nous l’aurions voulu, bien qu’elle y apparaisse, comment ne pas souscrire à cette page que nous résumons? Elle contient l’expression d’une expérience consommée de la vie ; elle est d’un observateur aussi profond que délicat :

« C’est surtout quand on embrasse dans son ensemble toute la vie morale de l’individu, c’est-à-dire toute la suite de sa conduite et toute la série de ses voûtions, qu’apparaît dans sa complication infinie et dans sa force

l’influence mutuelle de chaque volition sur tout le reste de la conduite, de chaque action sur toutes les voûtions ultérieures.... Ce que nous semons germe tout seul, et nous récoltons en conséquence.... Si quelque chose dans le vouloir se crée (nous ignorons comment), il est certain que rien ne se perd. Tout ce qui a été une fois inséré dans le tissu de notre vie morale tend à y persister, à y faire sentir indéfiniment ses effets. On a vu combien ces effets sont multiples, comment ils s’ajoutent les uns aux autres, et que réagir contre eux devient plus difficile à mesure que cela serait plus nécessaire.... Non seulement, en effet, tout acte accompli persiste par ses conséquences, et toute résolution prise laisse des traces; il faut aller plus loin : tout acte accompli tend à engendrer des actes pareils ; toute résolution est une semence d’autres résolutions analogues. C’est même trop peu dire. Les lois si complexes de notre nature morale ont de plus puissants effets. Tout ce qui entre dans leur engrenage n’en sort pas seulement entier, ou transformé selon la loi de l’équivalence, mais amplifié. En somme, il y a une logique dans les choses. La nature se charge, si nous n’y pourvoyons, à tirer les conséquences des prémisses que nous avons posées. A proprement parler, nous ne posons que les mineures; les majeures sont les lois mêmes delà nature1. » A ce propos, l’auteur rappelle la belle comparaison de Huxley, qui, selon lui, vaut pour les lois psychologiques aussi bien que pour les lois physiques. Il se joue, dit le célèbre auteur des Sermons laïques , depuis des siècles sans nombre, un jeu très compliqué. Nous tous sommes les joueurs contre lesquels la partie est engagée. Nous jouons contre un adversaire qui nous est caché. Nous savons qu’il ne triche pas, il ne fait pas de fautes, il est

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