Pages 132, 153, 134 et passim
SOLIDARITÉ MORALE
patient dans ses coups. Mais il ne vous passe pas la moindre faute et n’a nul souci de notre ignorance. Les plus gros enjeux se payent aux bons joueurs avec une sorte de générosité surabondante. Quant à celui qui joue mal, il est fait mat , sans hâte comme sans pitié. — La morale de cet apologue se dégage sans peine. La nature elle-même enrichit l’homme qui joue contre elle le vrai jeu de l’homme, et qui tâche de développer de plus en plus sa personnalité. Elle réduit au rang des choses celui qui joue mal, c’est-à-dire qui abaisse sa personnalité par ses fautes et qui, à ce terrible jeu, perd la partie qu’il a risquée. La liberté, son mérite présent, son sort futur, sont, de quelque manière, engagés dans chacune de nos résolutions et dans chacun de nos actes. — On aurait tort de croire que le jeu du moins est libre. Non pas, comme disait Pascal, cela n'est pas volontaire , vous êtes embarqué. Il ne sert à rien qu’on se plaigne, ou qu’on demande à se retirer du jeu; cela est impossible. L’alternative est posée, dès la première résolution conçue, dès Je premier acte accompli. Tout coup perdu et mal joué se paye inexorablement; il peut se réparer; mais il devient de moins en moins réparable à mesure que la partie avance. Dans l’ensemble, il faut qu’on perde ou qu’on gagne. Redoutable alternative, quand c’est la moralité même qui est l’enjeu.
Nous avons marqué, dans les pages précédentes le sujet du livre, et à cette occasion nous en avons déterminé le caractère. En meme temps, nous avons fait nos réserves sur le déterminisme de l’auteur, tout en reconnaissant que ce déterminisme est plus apparent que réel. Cette
part faite à la critique, nous sommes à l’aise pour faire connaître de plus près l’ouvrage à nos lecteurs et pour y signaler les endroits qui nous ont paru les plus remarquables par la sagacité de l’observation ou la nouveauté des vues. C’est la partie de notre tâche la plus agréable et la plus facile à remplir.
M. Marion étudie d’abord les influences qui constituent ce qu’il appelle la solidarité individuelle , celles qui proviennent surtout, dans l’agent moral, de son fonds propre ; il les distingue avec soin des influences que l’agent reçoit de la vie collective, et qui constituent ce qu’il nomme la solidarité sociale. Il sait d’ailleurs que cette distinction ne peut avoir rien de rigoureux, la vie individuelle n’étant possible, en fait, que dans la société et par elle, et ne pouvant être isolée de son milieu que par un effort d’abstraction. Mais il n’v a pas de science sans analyse, c’est-à-dire sans abstraction, et il faut accorder à l’auteur le droit de distinguer ce que la nature a mêlé et ce que la vie confond sans cesse. Delà la division de l’ouvrage. A la solidarité individuelle l’auteur rattache les principaux éléments de notre constitution psychique, ceux que nous avons reçus de la nature ou de l’hérédité, et ceux qui résultent de notre passé moral, des habitudes que nous nous sommes données. A la solidarité sociale se rattachent les actions et les réactions qu’exercent et subissent tour à tour les hommes vivant en société, et par lesquelles leur moralité s’abaisse ou s’élève, tous les phénomènes résultant de la vie collective, soit dans le passé, soit dans le présent : dans le passé, les engagements pris sous les formes les plus variées par les générations antérieures à l’égard des générations futures, comme les institutions, les mœurs, les idées; dans le présent, les faits sociaux de tout genre, qui sont non pas seulement, comme on le croit généralement, la somme
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clos faits individuels, mais bien des faits .s ni qeneris , manifestation d’une vie nouvelle et d'un être nouveau, d’un organisme qui a sa vie propre, l’organisme social, tout à fait distinct des organismes individuels dont il se compose, se comportant autrement qu’eux, se révélant par des phénomènes qui ont leur physionomie à paît, leur marche et leurs lois spéciales.
Nous n’épuiserons pas cette nomenclature de questions qui toutes ont leur intérêt. Il nous suffira d’indiquer, pour quelques-unes, la part de contribution que l’auteur apporte à la science psychologique. — Pour tout ce qui regarde la constitution native et la composition originelle du caractère, l’hérédité morale et l’innéité, l’auteur résume, avec une grande précision, en y ajoutant ses observations personnelles, les travaux récents qui se sont produits dans cet ordre de questions; il étudie avec grand soin tous ces éléments primitifs de notre constitution, qui se trouvent en nous à l’état embryonnaire, dès notre naissance, en des proportions variables d’un individu à l’autre. C’est pour lui l’occasion d’établir les conditions naturelles de l’équilibre des facultés, celles qui, par leur présence ou leur absence, font la raison et la folie, et qui déterminent les innombrables échelons de la santé intellectuelle, les formes diverses de l’imagination, de la mémoire, de l’attention, de la réflexion et du raisonnement, avec leurs degrés et leurs qualités variées à l’infini. Dans cette série de chapitres, l’auteur renouvelle sur certains points, il étend sur d’autres les théories de ses devanciers ; mais enfin c’est sur le fonds acquis de la science contemporaine que s’est fait cet intéressant travail.
Je dirai la même chose des chapitres où M. Marion étudie cet élément si considérable dans la formation de la moralité, l’habitude. Il montre par une série d’ana-
lyses comment se forment et se développent les habitudes d’action ou habitudes pratiques, les habitudes d’esprit et les associations d’idées, enfin les habitudes de cœur ; quelle est l’importance morale de chacun de ces groupes; quelle est, par exemple, l’influence sur notre conduite des souvenirs, qui ne sont pas autre chose que des habitudes mentales ; quelles modifications sont apportées à nos premières émotions par le fait de leur reproduction, qui constitue les habitudes du cœur ; comment un penchant toujours contrarié finit par s’atrophier, tandis que, souvent satisfait, il redouble d’exigence et tend à s’accroître indéfiniment ; pourquoi la peine naît aussi bien d’une fonction surmenée que d’une fonction empêchée ; comment tout s’explique, dans cet ordre de phénomènes, par les lois de la sensibilité, qui sont en même temps le besoin de changement et le besoin du mieux; comment enfin il arrive que la liberté se limite et se restreint ellemême par les habitudes qu’elle s’est faites. Tout cela, est déduit à merveille, amené à la pleine lumière de la conscience. Mais enfin cette partie de l’œuvre est, elle aussi, moins remarquable par la nouveauté des grandes lignes et des aperçus que par la finesse du détail et la précision des analyses.
C’est dans les chapitres n et iv qu’il faut aller chercher les meilleurs exemples de la sagacité inventive de l’auteur là où il analyse le perpétuel changement qu’apporte la vie dans la formation du caractère, dans l’ensemble des éléments innés ou acquis de notre constitution psychique qui font notre personnalité et dont le jeu fera notre moralité. Le chapitre n contient une série de réflexions ingénieuses et profondes sur l'importance de la première éducation, sur les rapports de l’enfant avec les personnes qui l’élèvent, sur l’influence, non physique, mais morale de la nourrice, sur l'action des premiers maîtres* sur
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tout ce qui compose cette atmosphère ambiante, de pensées et de volontés qui enveloppent l’hôte nouveau de la famille et l’imprègnent pour ainsi dire d’une moralité instinctive ou d’une sorte de perversion collective. — Nous donnerions pourtant la préférence, s’il fallait choisir, au chapitre iv, où l’auteur expose, en les distinguant finement, les principales crises morales de la vie individuelle. 11 y a là une Véritable part d’originalité, en tant qu’elle peut se concilier avec la plus exacte observation, ce qui est rare, difficile, l’observation morale étant de tous les temps et appartenant à tous. Ces grandes crises de la vie individuelle, qui sont les principales occasions pour la liberté d’abdiquer ou de se compromettre, sont l’école, le moment de la puberté, le choix du métier, le mariage. — Cette conception est neuve et mérite d’èlre mise en lumière. 11 y a, nous dit l’auteur, que nous résumons, il y a des phases durant lesquelles le courant principal de notre existence est pour ainsi dire tout déterminé. La liberté alors est comme restreinte aux choses accessoires de la vie; notre ligne générale est tracée; on ne cherche plus, pour un temps, ni à changer de direction, ni à rebrousser chemin ; mais de loin en loin des embranchements s’offrent à nous. Ce sont des époques de crise qui sont dans la vie ce que sont les points (b* bifurcation dans un réseau de chemins de fer1. C’est alors qu’il faut savoir nettement où l’on veut aller, et du choix que l’on fait alors dépend une grande partie de notre existence morale.
La première crise moralement grave est celle de l’école. Là se présentent à l’enfant les premières circonstances vraiment décisives où il pourra s’éprouver lui-même, intervenir réellement dans la création de sa personnalité,