‹ Mélanges & portraitsChapitre 41 sur 69 · Page · texte numérisé non relu

Page

SOLIDARITÉ MORALE. 245

l’Église, les rapports nombreux et délicals qui existent entre le perfectionnement du mécanisme social et la moralité individuelle, les réactions qu’exercent réciproquement le gouvernement et les populations qui l’ont choisi ou subi, le pouvoir et l’opinion, enfin la liaison qui s’établit entre les gouvernements libres ou despotiques et les qualités actives ou passives des citoyens. Mais, dans cette partie du livre, l’auteur est visiblement pressé; il court à la surface des choses; c’est un programme d’idées plutôt qu’une démonstration. À mesure que les sujets prennent un caractère de généralité croissante, j’accentuerai davantage cette observation, qui n’est pas un reproche, mais un regret. La fine précision des détails, l’expérience délicate de la vie, l’ingénieuse nouveauté des aperçus sont mal à l’aise dans ces grandes questions, trop vastes pour n’ètre pas un peu vagues, comme celles qui sont traitées dans le chapitre v, et dont chacune, pour être épuisée, demanderait un ouvrage spécial : la solidarité internationale , comprenant les actions et réactions des peuples entre eux, le problème de la paix perpétuelle, le droit des gens aboutissant, en théorie au moins, à l’adoucissement de la guerre; la solidarité historique , celle qui s’établit entre les générations dans le temps, comme entre les peuples dans l’espace ; les responsabilités des différents groupes sociaux, les sociétés se liant elles aussi, comme les individus, par chaque acte de leur histoire, et plus même que les individus, engageant leur avenir; enfin l’histoire et le développement des caractères nationaux, de cet âme ou de cet esprit des peuples qui constitue tout une science nouvelle, la Volkerpsychologie. — Ici vraiment le livre ne suffit pas à contenir tant de choses ; le cadre éclate par la pression des matières amassées. Je crois que l’œuvre n’aurait rien perdu, ni de son unité, ni de son intérêt, en se maintenant dans la sphère déjà bien large de la psy-

cliologie individuelle, sans y joindre ces problèmes de la psychologie ethnique ou ethnographique qui nous précipitent vers des horizons nouveaux et illimités. Et déjà par quelque endroit nous touchons à cette psychologie cosmique que nous annoncent les disciples de M. Spencer; craignons, pour le coup, de faire naufrage dans l’infini.

L’auteur, un esprit excellent, éloigné par nature des ambitions sans mesure et des hypothèses invérifiables, retrouve tous ses avantages, avec le juste emploi de ses qualités, dans l’analyse des influences qui s’exercent d’homme à homme, sous forme de sociabilité, de sympathie ou d’antipathie. Ici encore nous ne pouvons mieux faire que de placer sous les yeux du lecteur quelques traits, en les choisissant parmi bien d’autres de valeur presque égale et les retirant de ce beau courant d’analyse qui remplit ces pages, au risque d'en diminuer le prix par cet isolement toujours un peu artificiel.

La sympathie , Y imitation , Yopinion et la coutume , voilà les phénomènes sociaux par excellence ; voilà aussi les liens secrets de la solidarité sociale. L’auteur y ajoute avec raison les phénomènes de réaction, qui, en apparence, viennent rompre la solidarité, mais au fond la complètent et n’en sont qu’un autre aspect. Il distingue deux formes dans la sympathie, la sympathie diffuse, qui se répand sur tous les hommes parce qu’ils sont hommes, et la sympathie concentrée, d’autant plus vive et intense qu’elle ne s’adresse qu’à un être ou à un petit nombre d'êtres. L’amour, par exemple, l’amitié et Y admiration sont trois sentiments qui ont ceci de commun d’être des formes vives de la sympathie et d’en amplifier les effets. Ils nous aident par là à mieux comprendre les effets de la sympathie générale ou diffuse, ceux que nous retrouverons dans les phénomènes d 'imitation inconsciente et de contagion morale. Les cas saillants nous expliqueront les

SOLIDARITÉ MORALE

cas obscurs. — On nous montre, par des traits bien délicats, comment l’amour peut faire moralement autant de mal que de bien : « Sans doute, il dispose toujours plus ou moins l’individu à s’oublier, à faire don de soi; mais cela même ne laisse pas d’être dangereux. La moralité, en effet, consiste avant tout à se posséder, pour se conduire selon la loi, en quoi elle semble exclure cette aliénation de la personnalité par laquelle on se livre à merci et l’on renonce à la direction de soi-même. Et à supposer que cefle abdication sans conditions soit irréprochable, soit l’idéal même, quand c’est à un meilleur que soi qu’on s’abandonne, il est évident que l’amour, n’avant pas coutume d’user de tant de prudence dans son choix, ni de prendre d’abord de telles garanties, ne peut que devenir corrupteur dans les cas nécessairement nombreux où, de deux êtres, le meilleur est subjugué par le pire. Et cela est toujours à craindre de l’amour, vu son caractère irréfléchi, fiévreux, littéralement morbide1. »

Rien de plus ingénieux que l’analyse de la réciprocité d’action qu’exercent l'un sur l’autre l’être admiré et celui qui admire. On ne voit d'abord que l’influence de l’être admiré, son prestige, son influence, le désir qu’il inspire aux autres de lui obéir, de déférer à ses vœux, tout au moins de lui ressembler. Mais, si l’on pénètre plus avant, on apercevra l’action morale que les admirateurs d’un homme exercent à son tour sur lui, pour son bien ou pour son mal. Cette action peut être comparée à celle que les satellites d’une planète exercent sur elle : tout en gravitant autour d’elle, elles modifient sa marche et contribuent à la déterminer. De même pour le mérite transcendant, pour le génie même, qui, salué par la foule, en subit dans une certaine mesure la loi/ « On est toujours un

Page 1