Pnges 164-167, etc
SOLIDARITE MORALE
des représentations mentales d’ordre inférieur auxquelles elles sont liées, qu’il appelle d’un mot que je n'aime guère, la contagion morale , et qu’un savant médecin explique, si l’on peut expliquer ce genre de phénomènes, en comparant la nature morale de l’homme à une table d’harmonie. « La résonnance d’une note, dit-il, fait vibrer la même note dans toutes les tables qui, étant susceptibles de la donner, se trouvent sous rinlluence du son émis. » — L 'opinion, qui est l’ensemble des jugements sur le bien dl le mal, ayant cour.s dans une société donnée e! dans un moment de cette société; les rapports et les différences de l’opinion avec la morale, l’opinion portant sur la matière et non sur la forme du devoir; ses analogies avec le sentiment de l’honneur; la coutume et les différents effets qu’elle produit, ses avantages à côté de ses périls, son avantage principal étant de conserver au présent le bénéfice d’un passé heureux, de créer un capital acquis de moralité, de dispenser l’individu de la peine de recommencer toujours Je même effort dans chaque occasion; ses périls, trop visibles, étant de créer l’immobilité, la routine, et, comme on l’a dit, une sorte de cristallisation mentale; tout cela donne matière à une foule d’observations exactes et fines puisées dans le plein courant de la vie sociale l.
Parmi toutes ces observations, il en est une surtout (pie je voudrais mettre en lumière, parce qu’elle pose un curieux problème et que la solution est de la plus heureuse simplicité, de celle qui n’appartient qu’à l’évidence. M. Marion, justement inquiet de cette tutelle qu’exerce le milieu sur l’individu, se demande s’il n’est pas à craindre que la moralité collective, en tendant à maintenir la moralité des individus à son niveau, ne devienne souvent
1, Pages 177-208
un agent de perversion, et que le mal, triomphant à son tour dans la conscience publique, ne corrompe profondément les consciences individuelles. C’est un péril, sans doute. Mais l’auteur se rassure en pensant qu’après tout, la raison commune est dans l’état normal, plus solide et plus haute que les raisons individuelles. Et, pour prendre des exemples, c’est ce qui fait qu’auprès de la tendance générale au bien, qui se dégage, en temps ordinaire, de la masse humaine, les phénomènes inverses, fanfaronnades du vice, scandale fait à plaisir, défi de l’opinion, 11e peuvent avoir, bien que naturels aussi et contagieux, qu’un caractère exceptionnel. Voici un autre fait de ce genre, un fait remarquable que l’on peut ajouter à ceux sur lesquels M. Marion s’appuie. Pourquoi, devant un public de théâtre, profondément mêlé, les beaux et nobles sentiments réussissent-ils toujours et les sentiments contraires sont-ils implacablement bafoués et honnis, alors même qu’il n’est pas du tout évident que, dans un public pareil, les bons, les honnêtes et les délicats soient en majorité? Tous ces faits trouvent leur explication naturelle dans « cette remarque, à savoir, que le fonds de raison étant sensiblement le même chez tous, et les passions individuelles très variables, les raisons s’ajoutent les unes aux autres pour former la meilleure part de l’opinion, tandis que les passions s’annulent en partie par leur antagonisme. C’est ainsi que l’on peut comprendre la prédominance générale des bons instincts sur les mauvais daa* nos sociétés vues d’ensemble (ou dans quelque groupe godai que ce soit), même quand les individus qui les composent n’ont, pris séparément, que peu de valeur morale. En chacun d’eux, les causes perturbatrices de la raison peuvent l’emporter souvent dans la pratique ; mais la conscience n’est pas abolie pour cela ; une pudeur instinctive nous empêche d’avouer tout haut nos fai-
SOLIDARITÉ MORALE
hlossos, encore plus d’en ériger ouvertement les motifs en maximes. Au contraire, l’amour-propre nous fait parler le seul langage par lequel on est sûr de ne point soulever de réprobation. Parfois même, on se montre d’autant plus sévère pour les fautes des autres qu’on a plus besoin de ne pas laisser deviner les siennes1. »
Mais voici un autre péril. La solidarité sociale, dans le déploiement de ses forces qui sont prodigieuses et de ses effets, qui sont presque incalculables ne menace-t-elle pas de devenir oppressive pour l’originalité de la pensée et du caractère, soumis à cet engrenage, et ne risquet-elle pas de se transformer pour l’humanité en instrument de servitude? Cela serait assurément, s’il n’y avait pas en nous un principe de réaction contre ces ressorts trop puissants et comme un contre-poids au centre même de la machine. À côté des grandes forces de cohésion sociale, sympathie de tous les degrés, imitation, opinion, coutume, l’auteur signale ce qu’il appelle les forces inverses de dispersion, les diverses formes de l’antipathie, l’amour de la nouveauté, le besoin d’indépendance. « Ce sont là, d’autres éléments essentiels de notre vie morale, d’autres facteurs, naturels aussi, de notre destinée, à la fois produits et garants de l’originalité individuelle. C’est par ces phénomènes de réaction que se maintient la diversité des caractères et que persiste dans chaque groupe social un mouvement autonome qui tient en échec les causes permanentes d’uniformité et d’immobilité. Il faut donc tenir grand compte de ces antipathies, de ces résistances, de ces conflits, par lesquels s’expriment la variété infinie des natures, des passions et des intérêts, les différences de toutes sortes, natives et acquises, provenant de l’hérédité, de l’éduca-