ET [.A CRITIQUE DE CES IDÉES PAR ÉPICURE
Un jeune écrivain de science et de talent vient de publier sous ce titre : la Morale d'Épicnre et ses rapports avec les doctrines contemporaines, un livre que l’Académie des sciences morales et politiques avait couronné, sous forme de mémoire, dans un de ses plus récents et plus brillants concours1. Ce sera pour nous une occasion toule naturelle de rappeler quelques-unes des raisons qui expliquent la prodigieuse fortune de cette philosophie dans la société antique. Nous bornerons notre étude à une seule question, mais qui eut une importance capitale dans les destinées de l’école, celle autour de laquelle s’agitèrent les plus vives controverses et qui fut, dans l’antiquité, comme elle l’est encore aujourd’hui, la question dramatique par excellence, la question de la mort. Bien que
1. A vrai dire, ce livre n’esl que la première partie du mémoire présenté à l’Académie par M. Guyau. La seconde partie, non encore publiée, comprenait l’examen de la morale anglaise contemporaine. L’importance du sujet explique la publication à part de l’ouvrage consacré à la morale d’Épicurc : il y a là un essai d’interprétation de certaines idées épicuriennes qui mérite l'attention de la critique. Je signalerai particulièrement, outre le chapitre où j’ai pris l’occasion de cette étude, celui où le jeune auteur expose la théorie du clinamen qui, selon lui, exprime la contingence dans la nature et se lie nécessairement à la conception de la liberté dans l’homme; point de vue contestable, mais intéressant et curieux.
cette grande controverse ait été souvent abordée en passant par les historiens de la philosophie ancienne et récemment encore étudiée à différents points de vue par M.Martha dans son bel ouvrage sur le Poème de Lucrèce , et par M. Boissier dans quelques chapitres philosophiques autant que littéraires de son livre sur la Religion romaine , le sujet en loi-même est de ceux qui ne s’épuisent pas; chaque interprète le renouvelle par sa manière personnelle de le sentir. À quelle occasion ce problème fut-il posé par Épicure? contre quels adversaires fut-il résolu par lui? quel succès obtint cette solution toute négative dans la société romaine et dans ce qui restait de la société grecque? enfin quelle est au juste la valeur de ces arguments? Méritent-ils de survivre à l’école qui les a produits? Offraientils une consolation efficace à l’humanité ou une cause nouvelle de découragement? Autant de questions qui se pressent en foule devant l’esprit; il nous a paru curieux de les indiquer sans nous croire obligé de les résoudre toutes.
On peut dire que le problème posé par Épicure est celui de tous qui intéresse le plus les hommes. L’acte le plus grave de la vie, n’est-ce pas la mort? De ce phénomène qui la termine dépend toute l’existence, selon la façon dont on le considère, soit qu’on y pense sans cesse, soit qu’on s’efforce de n’y pas penser. C’est autour de cette idée que roulent les méditations des génies les plus divers, d’un Shakespeare, d’un Montaigne, d’un Pascal; c’est à elle que se rapportent la grande poésie de tous les temps, toutes les philosophies, toutes les religions. Les dogmes et les institutions religieuses n’ont pas d’.autre
objet que celui-là dans la question du salut, qu’il s’agisse de la survivance des âmes, comme dans le christianisme, ou de la délivrance finale de l’étre par le néant, comme dans le bouddhisme.
Il y a une école historique qui prétend, non sans de bonnes raisons à l’appui, que c’est par la religion des morts que la religion a commencé, au moins chez les Aryas, ceux de l’Orient comme ceux de l’Occident. On assure qu’avant de concevoir ou d’adorer Indra ou Zeus l’homme adora les morts, qu’il eut peur d’eux, qu’il leur adressa des prières; il semble bien que ce soit par là, dans cette race d’hommes, que le sentiment religieux se soit éveillé ou du moins ranimé. « C’est peut-être, nous dit M. F ustel de Coulanges, à la vue de la mort que l’homme a eu pour la première fois l'idée du surnaturel et qu’il a voulu espérer au delà de ce qu’il voyait. La mort fut le premier mystère; elle mil l’homme sur la voie des autres mystères. Elle éleva sa pensée du visible à l’invisible, du passager à l’éternel, de l’humain au divin. » Voilà pour les religions. Quant aux spéculations philosophiques, il est encore moins douteux qu’elles aient eu cette origine, a La mort, dit Schopenhauer dans le style sibyllin qu’il affecte souvent, la mort est proprement le génie inspirateur, le Musagète de la philosophie. Sans elle, on eût difficilement philosophé1. » L’animal n’a pas la connaissance de la mort, il n’en a qu’une peur vague et sans aucune idée; chaque individu jouit pour son propre compte de l’immortalité de l’espèce qu’il sent en lui; il a conscience de lui-même comme étant sans fin. Chez l'homme il n’en va pas ainsi; il craint la mort, d’une manière précise, il la connaît. Aussi tout l’effort des philosophies
1. Philosophie de Schopenhauer , par Ribot, p. 82, fragments traduits.
et des religions est de répondre à ces terreurs pour les calmer. On peut même dire que l’étonnement qui, selon Aristote, a été le principe de toute philosophie, s’est produit le plus souvent sous cette forme, devant la nécessité de mourir, comme la protestation « de cette tendance aveugle vers la vie qui est aussi inséparable de l’être que l’ombre l’est du corps ». De là l’origine de la plupart des systèmes qui aboutissent à ces deux solutions de la question et oscillent entre ces deux extrêmes : considérer la mort comme une phase de^la vie ou comme un anéantissement absolu, les uns donnant, de quelque manière que ce soit, une satisfaction à ce désir intense de vivre qui est le fond de l’être, les autres essayant de détruire ce désir comme une source d’illusions misérables et de réconcilier l’homme avec l’idée du néant.
La tentative la plus considérable qui ait été faite dans tous les temps contre la croyance à une vie future a été celle des épicuriens. Ils se sont montrés intrépides à nier, sans concession d’aucun genre au préjugé vulgaire ou à l’instinct; ils se sont surtout efforcé d’établir un lien logique entre cette négation et la tranquillité de la vie humaine, l’homme étant voué, en dehors de ce dogme sauveur, à tous les supplices de l’imagination et se faisant d’avance une vie pire que la mort même, objet de tant d’effroi. C’est par ce côté que cette philosophie s’est présentée au monde antique comme une science libératrice. Telle a été incontestablement la raison principale de son rapide succès, de l’enthousiasme presque religieux qui entoura quelque temps le nom d’Épicure, de l’esprit de prosélytisme qui répandit la doctrine dans la société aristocratique d’Athènes et de Rome. Ce fut là, comme dans toutes les autres questions, le caractère de cette doctrine : elle se recommande elle-même par les services qu’elle prétend rendre à 1 humanité; le titre principal de
la vérité, à ses yeux, ce n'est pas d’être simplement vraie, c’est d’être utile. Ainsi se distingue cette philosophie des grandes philosophies qui l’ont précédée : « Platon et Aristote cherchaient le vrai afin d’en déduire le bien; par réaction, Epicure cherchera le bien pour nous avant le vrai en soi.... Ce qui frappe tout d’abord chez lui, c’est le caractère pratique, positif de sa doctrine. Aristote avait dit : « La science est d’autant plus haute qu’elle est moins utile. » Epicure prendra juste le contre-pied de cette maxime. On sent qu’en se donnant à la philosophie, il s’est demandé d’abord : « A quoi sert-elle?... » Le premier problème qu’Épicure a dû se poser, c’est, le problème pratique par excellence : « Que faire? quel est le but de nos actions, la fin de la vie? Son plus important ouvrage est son traité Ilcpi TéXouç. » Ce caractère utilitaire, justement signalé par M. Guyau, est profondément empreint dans toutes les parties de cette philosophie et spécialement dans la controverse célèbre sur la mort. Ce. que les épicuriens essayent de faire pénétrer dans les esprits, c’est la démonstration de leur doctrine par l’utilité, c’est la conviction qu’une des sources de la misère humaine est la peur de l’au-delà et que, si l’on détruit cet au-delà, on affranchit l’homme, on le rétablit dans les conditions normales du bonheur auquel il a droit et dont le dépossède la crainte des chimères. Voilà le Irait essentiel de leur polémique.
Essayons de distinguer les différentes parties de cette argumentation et de voir à quel ordre de conceptions ou de préjugés répondaient les principaux raisonnements d’Épicureet de ses disciples, dont il est difficile d’ailleurs et inutile de faire la part exacte et de marquer l’œuvre personnelle dans l’œuvre commune. — Et d’abord il ne faut pas qu’on s’attende à trouver là rien qui Assemble à ce que l’on a nommé, trop ambitieusement peut-être,
la théorie épicurienne de la mort. Des termes pareils me paraissent manquer de justesse. 11 ne peut être question que d’une critique plus ou moins ingénieuse et profonde, dirigée contre les idées religieuses ou populaires du temps et concluant à des négations pures. Or une série de négations est la ruine des théories existantes, elle ne constitue pas, à proprement parler, une théorie.
Les épicuriens se trouvaient en face de deux conceptions distinctes sur la mort, celle des religions nationales d'Athènes et de Rome qui pesaient de tout leur poids sur les imaginations populaires, et une autre conception plus vague, plus obscure, par là même plus tenace et qui prenait dans les esprits la forme d’un instinct plutôt que celle d'une croyance définie. Ils eurent facilement raison de la première, difficilement de la seconde, et même s'ils en parurent un instant victorieux, leur victoire ne dura pas : l’instinct eut bientôt repris le dessus. En revanche, le triomphe qu’ils remportèrent sur le dogme de la vie future tel que le présentaient les prêtres ou que les poètes le peignaient aux esprits, ce triomphe fut à peu près définitif. Il est vrai que les épicuriens trouvèrent bien des auxiliaires dans le caractère de ces dogmes eux-mêmes et dans les dispositions des esprits. De même que le surnaturel dans l’antiquité était la région du caprice, de l’envie, de la passion, et que la théologie était complètement distincte de la morale, de même l'immortalité était sans justice : c’était la vengeance des dieux qui s’exercait dans le Tartare, et les supplices célèbres que l'on décrivait aux foules annonçaient plutôt la force irritée et malfaisante que les réparations par une conscience divine de l’ordre violé. Ç’avait été l’effort de Platon de rétablir l’idée de la justice dans la conception de la vie future, mais avec ses mythes sublimes il avait charmé quelques âmes d’élite sans pénétrer dans la masse épaisse des pré^
jugés et des dogmes redoutables. Virgile seul, parmi les poètes populaires, devait le comprendre un jour, traduire quelques-unes de ses inspirations dans l’admirable sixième livre de Y Enéide et faire passer quelque chose de cette grande âme de Platon dans l’âme de la civilisation antique. — Ce temps n’était pas venu, et une vague terreur planait sur les imaginations devant lesquelles une superstition basse et violente étalait des spectacles pleins d’une incompréhensible horreur. Cette crainte souillait la vie, elle déshonorait l’homme; il fallait la bannir à tout prix :
El inclus illc foras præccps Acherontis agendus Funditus, humanàm qui vitam turbat ab imo,
Omnia suffundens mortis nigrore, ncque ullam Esse voluptatem liquidam puramque relinquit1.
« Il faut chasser celle terreur vaine de l’Achéron, qui trouble la vie humaine jusque dans son fond, qui répand sur tous les objets la teinte livide de la mort, et ne nous laisse la jouissance libre et pure d’aucun plaisir. »
Lorsque Epicurc commença ce long combat contre ces chimères, elles avaient déjà perdu beaucoupde leur crédit. Ses railleries et ses raisonnements en précipitèrent la ruine, et à l’époque où Lucrèce écrivait, la destruction en était presque achevée, non assurément dans lesmasses, mais dans les esprits d’élite. Lorsque Virgile voulut faire accepter son enfer, il dut le tranformer en le moralisant.
Les épicuriens se trouvèrent donc facilement d'accord avec certaines tendances qu’ils fortifièrent, mais qu’ils n’avaient pas créées et qui se faisaient jour de toutes parts dans le scepticisme éclairé de la société antique. En combattant la crainte du Tartare, ils donnaient une expression et une voix à toute une opposition d’esprits libres et