‹ Mélanges & portraitsChapitre 48 sur 69 · Tuseulanes , liv. I, chap. xxî · texte numérisé non relu

Tuseulanes , liv. I, chap. xxî

Epictèle*. 11 semble bien que sur ce point tous les esprits cultivés soient d’accord. Cependant il faut tenir compte ici, sous peine de dépasser la mesure, de l’observation d’un excellent juge qui nous engage à ne pas trop nous fier aux témoignages écrits ou aux entretiens intimes de ces gens d’esprit. On nous montre que la plupart ont un rôle double, comme hommes et comme citoyens, et qu’ils s’en tirent comme ils peuvent. « Ceux d’entre eux (pii étaient engagés dans les affaires se gardaient bien de paraître indifférents ou railleurs quand on discutait au forum et au sénat des questions religieuses. » Polybe blâme ses contemporains de rejeter les opinions que leurs pères avaient sur les dieu* et sur l’autre vie; mais en même temps il exprime avec une sorte de naïveté savante, en homme d’état qui dit ingénument son secret, la nécessité de cette sorte de divorce entre les sentiments de la vie publique et ceux de la vie privée qui ne choquait alors personne e( où l’on ne trouvait aucune hypocrisie : « S’il était possible qu’un état ne se composât que de sages, une institution semblable serait inutile; mais comme la multitude est inconstante de son naturel, pleine d’emportements déréglés et de colères folles, il a bien fallu, pour la dominer, avoir recours à ces terreurs de l’inconnu et à tout cet attirail de fictions effrayantes1 2. »

D’après ces témoignages et bien d’autres qu’il serait facile de rassembler, il est clair que la première partie de l’entreprise des épicuriens était assurée d'avance du succès.

Il pouvait y avoir quelque danger politique à donner si hardiment l’assaut à ces lictions effrayantes dont parle Polybe et qui étaient devenues, entre des mains politiques,

1. Martha, le Poème de Lucrèce. Voir surtout les notes où do nombreux témoignages de ce genre sont recueillis.

2. Boissier, la Religion romaine d’Auguste aux Antonins, t. I> p. 58-59 et passim.

un moyen de gouvernement; il ne pouvait y avoir aucun doute sur l’issue du débat. Aussi n’est-ce passurle dogme de la vie future, tel que le présentaient les interprètes de la religion officielle, la conception du Tartare et des enfers, que porte le grand effort des raisonnements de Lucrèce. 11 ne traite ces fables qu’avec un souverain mépris et une implacable ironie, sachant bien que, si son maître Épicure a dû les attaquer de front, le temps est passé de s’en inquiéter et qu’il est au moins inutile de les faire revivre, même un instant, par une attaque en règle. Il ne s’en occupe guère que pour les transformer en une admirable allégorie, qui indique à la fois la sécurité et le mépris du philosophe à l’égard d’un ennemi à terre : « Toutes les horreurs qu’on raconte des enfers, c’est dans la vie présente quelles existent pour nous. Tantale n’est pas là-bas glacé d’effroi sous la menace d’un grand rocher suspendu sur lui ; mais ici la crainte vaine des dieux pèse sur les mortels... Il n’est pas vrai que Titye, couché sur le bord de l’Achéron, soit la proie des oiseaux funèbres; mais il y a en chacun de nous un Titye, gisant dans les liens de son amour et livrant son cœur en pâture à ces oiseaux lugubres, les soucis dévorants et les passions que rien ne rassasie. Le vrai Sisyphe est devant nos yeux: c’est celui qui s’obstine à demander au peuple les haches et les faisceaux et qui toujours vaincu se retire désespéré... Ce Cerbère, ces Furies, ce Tartare ténébreux, vomissant d’horribles flammes, eh bien î ils n’existent pas et n’existeront jamais. Mais, dans cette vie, d’effroyables visions sont attachées aux effroyables forfaits, des châtiments de toute sorte tombent sur le coupable, et si le bourreau manque, la conscience prend sa place ; elle déchire son cœur sous le fouet des terreurs vengeresses; elle attache à son flanc l’aiguillon du remords, et le malheureux ne sait pas quel doit être le terme de ses maux, ni même si sa peine finira

LES IDÉES ANTIQUES SUR LA MORT. «Ki

jamais; il craint que la mort ne les aggrave encore. El voilà comment la vie présente devient l’enfer de l’insensé. Hinc Acherusia fit stultorum (lenique vita1. » — L’enfer, il n’est pas dans le Tartare : c’est dans le cœur de l’homme qu’il a sa place et sa réalité; les supplices légendaires dont s’épouvante l’imagination des mortels doivent retrouver leurs vrais noms : c'est la superstition, l’ambition, l’amour, la passion sous toute ses formes, c’est le crime, le remords, le désespoir, c’est la folie humaine, ouvrière infatigable de ses chimères et de ses tourments.

Les épicuriens triomphèrent sans peine dans cetle première partie de leur œuvre dialectique : la croyance à la vie future selon la fable était tellement ébranlée, au moins dans l’élite des esprits, qu’elle s’écroula au premier choc. Il n’en fut pas de même, loin de là, pour l’instinct même de l'immortalité, séparé des formes odieuses ou puériles que lui avait imposées la mythologie. Les formes discréditées tombèrent, l’instinct persistait. Le difficile était précisément de l’atteindre jusque dans ses racines; c’était là le dessous réel et subsistant de toutes ces fables vaines, quelque chose comme un fond insaisissable et plus difficile à extirper de l’âme humaine. C’était sur ce point que devait se donner le plus vigoureux combat de la critique épicurienne; si elle ne réussissait pas dans ce suprême effort, tout était remis en question, et l’idée de la vie future renaissait sous des mythes nouveaux qui l’exprimaient dans leur variété mobile sans l’épuiser jamais.

De Hatura rerum, lib. III, vers 105G.

On vit alors sous la ruine des croyances officielles reparaître une ancienne croyance, antérieure à tous ces dogmes, à ces rites des théologiens et des prêtres, aux inventions fabuleuses des poètes, celle que l’on retrouve à l’origine de tous les peuples, aussi bien chez les Hellènes que chez les Indiens et les sauvages, chez les Chinois comme chez les nègres, sous des formes plus ou moins grossières, constatées en môme temps et par les historiens de l’antiquité et par les anthropologistes voués à l’étude de l’humanité comparée et par les savants consacrés à la recherche des origines de la société, comme M. Spencer, dans ses Principe s de sociologie. Je veux parler de ce sentiment d’une vie durable après la mort, analogue à un sommeil profond, attachée pour un certain temps à ce qui reste du corps, pourvue encore d’une vague sensibilité, sorte d’immortalité souterraine qui se continuait indéfiniment jusque dans le tombeau. C’était, nousle savons maintenant d’une science bien précise, grâce au livre si curieux de M. Fustel de Coulanges, c’était la croyance commune, dans les plus anciennes populations grecques et italiennes, infiniment plus vieilles que Romulus et Homère. La conception de la spiritualité n’existait alors à aucun degré : la même sépulture recevait l’âme et le corps, indivisibles, enchaînés à jamais. « Nous enfermons l’âme dans le tombeau, » disaient les poètes décrivant les cérémonies funèbres, léguées par les aïeux. De là les rites de la sépulture, revêtus d’un formalisme si rigoureux; de là l’inquiétude du mourant et sa crainte qu’après la mort les rites ne fussent pas observés à son égard. « Pour que l’âme fût fixée dans cette demeure souterraine qui lui convenait dans cette seconde vie, il fallait que le corps, auquel elle restait attachée, fût recouvert de terre. L’âme qui n’avait pas son tombeau n’avait pas de demeure. Elle était errante. En vain aspirait-elle au repos, qu’elle devait

LES IDÉES ANTIQUES Slîll LA MOUT. 205

aimer après los agitations et le travail do colle vie, il loi fallait errer toujours, sous forme de larve ou de fantôme, sans jamais, s’arrêter, sans jamais recevoir los offrandes ot les aliments dont elle avait besoin. Malheureuse, elle devenait bientôt malfaisante. Elle tourmentait los vivants, leur envoyait des maladies, ravageait les moissons, los effrayait par des apparitions lugubres, pour los avertir de donner la sépulture à son corps et à elle-même. De là est venue la croyance aux revenants1. » Honorés, los morts étaient bienfaisants: ils passaient pour des êtres sacrés; on les appelait bons, saints, bienheureux; ils devenaient les dieux Mânes, dieux protecteurs, ancêtres divinisés de la famille. De là ce culte des morts qui eut tant d’importance dans cette antiquité sans date dont il reste des traces ineffaçables dans les mœurs, les rites et le langage. On nous a montré que c’est par cette croyance aux Mânes (les Oeoi y0ovioi des Grecs) que les institutions civiles et politiques se sont graduellement, formées chez les plus anciennes populations de la Grèce et de l’Italie. De l’idée que se faisaient ces races primitives sur l’être humain, sur cette persistance de l’être dans la mort apparente, sont dérivées les cérémonies religieuses qui consacraient l’unité de la famille, les règles du droit privé qui associèrent plusieurs familles entre elles. Sur cette base s’est constituée une religion primitive, qui a établi successivement le mariage et l'autorité paternelle, fixé les rangs de la parenté, consacré le droit de propriété et le droit d’héritage, élargissant peu à peu le cercle de la famille autour du tombeau, qui était le temple domestique, et formant une association plus grande, la cité. Le culte des morts se mêla ainsi profondément aux origines de la civilisation antique : il

1. M. Fustel de Coulanges, la Cité antique. Introduction e( chap. i, passim.

en fut à certains égards le principe ; la cité eut son germe dans cette population persistante des aïeux qui d’abord 11e veillait que sur le foyer, qui peu à peu étendit sa tutelle sur. l’enceinte des remparts, de même que le temple nationale eut sa base dans ce modeste temple domestique, dans cet humble autel, symbole de la perpétuité de la famille, sur lequel de feu devait brûler toujours.

M. Fustel de Coulanges, qui s’est emparé en maître de cette idée, vague avant lui, précise depuis qu’elle a reçu son empreinte, distingue péremptoirement ces deux époques que l’on confond trop souvent, que Cicéron luimême a confondues au premier livre des Tusculanes, celle où l’être humain vivait de sa vie isolée dans le tombeau, celle où l’on se figura une région souterraine aussi, mais infiniment plus vaste que le tombeau, où toutes les âmes loin de leurs corps vivaient rassemblées : ce fut l’âge du Tartare et des champs Élysées. La même loi qui règle la succession de ces deux croyances en Occident se retrouve chez les Hindous. « Avant de croire à la métempsycose, ce qui supposait une distinction absolue de l’âme et du corps, les Aryas de l’Orient, à l’origine, ont cru, eux aussi, à l’existence vague et indécise de l’être humain, invisible, mais non immatériel et réclamant des mortels une nourriture et des offrandes. Opinion grossière assurément, mais qui est l’enfance de la notion de la vie future. »

Chose singulière ! cette opinion, qui fut la première de toutes, resta la dernière dans l’antiquité et ne disparut que devant le christianisme. D’où vient cette vitalité extraordinaire d’une croyance si grossière et si misérable? De sa simplicité d’abord, mais surtout du sentiment qu’elle exprimait. Sa simplicité même écartait d’elle les réfutations savantes : comment se prendre à cette existence indéterminée, sans forme et sans nom, sans attributs bien définis et que la fantaisie ou la piété de chacun

imaginait à son gré ? — Mais ce (|iii faisait la force de cette croyance, c’était l’instinct qu’elle recouvrait et qui la soutenait contre tous les arguments et les épigrammes des beaux esprits, contre la dialectique de l’école et contre l’ironie plus dissolvante encore : l’instinct de l’étre qui se sent indestructible. L’intelligence eonfusedes premiers âges et plus tard la pensée concrète des foules distinguent mal les divers éléments du problème et ne savent guère en analyser les termes; mais elles sentent, sans savoir définir leur obscur sentiment, que toute mort est une apparence et que rien ne périt. Les forces de la nature n’ont-elles pas ce genre d’éternité qu’elles comportent, inépuisables sous la variété des phénomènes dont elle composent le. jeu brillant de l’univers ‘/La matière elle-même ne paraîtelle pas indestructible à celui qui sait en suivre les transformations sans fin? Toutes ces idées, qu’Héraclite et les Ioniens rendirent de bonne heure familières à l’antiquité savante, étaient enveloppées d’ombre dans l’imagination populaire; elles n’en étaient pas moins tenaces et résistantes. À plus forte raison, la vie avec son organisation merveilleuse, le sentiment de la vie si profondément attaché au fond de l’être qu’il se confond avec lui, devaientils paraître indestructibles.

Et nous-mêmes, après tant de siècles de métaphysique et de raisonnement, ne sentons-nous pas que la croyance à la perpétuité de notre être tient au fond de nos âmes, qu’elle est comme incrustée dans la moelle de l’humanité, que tous les arguments de la science positive ne peuvent en avoir raison, qu’elle renaît sans cesse, alors qu’on la croit abattue et détruite à jamais? Il y a en nous, comme chez les anciens, sous des formes moins naïves, le même instinct, une résistance invincible à l’idée du néant. Les uns se répètent à eux-mêmes les enseignements de Platon et se disent, en s’enchantant de celte belle espérance, que

l’esprit humain, ayant pensé le divin et l’immortel, devient semblable à lui, et qu'une conscience qui a goûté à l’infini ne peut pas périr. Les autres conçoivent la vie future sous les formes précises et dans les conditions définies que leur enseigne le christianisme. D’autres enfin répètent avec Spinosa que nous nous sentons éternels : Sentimus eæperimurque nos æternos esse. Ils se croient satisfaits de confondre leur éternité avec celle dç la raison divine; au fond peuvent-ils séparer cette espérance de quelque vague croyance à un sentiment, si obscur qu’il soit, de cette éternité rêvée? — Force invincible de la vérité ou préjugé, certitude intérieure, voix de la nature ou complicité de l’imagination, nous répugnons absolument à l’idée du néant futur de notre être. Nous ne pouvons ni l’imaginer ni le concevoir. Je ne suis pas assuré que ceux-là mêmes, parmi les hommes de ce siècle, qui concluent à l’anéantissement absolu comprennent ce mot dans toute sa portée et que, par une dernière contradiction, ils n’assistent pas en pensée à cet avenir indéfini qui doit s’écoulerhors d’eux et sans eux. Quand ils proclament le néant, ils le remplissent d’avance de leur personnalité, de leurs idées, de leurs passions; ils se donnent l’avantgoût de cette éternité qu’ils ne doivent pas connaître. Ils ne peuvent pas penser à la succession des siècles futurs sans s’y placer eux-mêmes, sans s’y voir; tant l’instinct de vivre est attaché profondément à tout vivant, et fait partie de son être au point de ne s’en pouvoir séparer.

C’est contre cet instinct que l’école épicurienne livra son grand combat. Essayons de résumer cette curieuse et * célèbre argumentation, soit d’après Épicure, soit d’après Lucrèce, en nous attachant surtout à reconstruire l’ordre logique et l’enchaînement des idées. Nous ne reprendrons pas une à une les trente preuves par lesquelles l’école établissait la mortalité de Lame. La seule thèse qui nous

intéresse en ce moment et que les épicuriens variaient à l’infini çst celle-ci : C’est le corps qui seul ; donc quand il est détruit, le sentiment périt avec lui ; l’insensibilité absolue est le caractère certain delà mort. — Ni le corps ne peut sentir sans l’âme, ni l’âme sans le corps. L’âme est corporelle, quoique formée des atomes les plus subtils de la nature; c’est elle qui rend le corps capable de sentir. Mais sans le corps elle est incapable par elle-même de toute sensation, et quand elle le quitte, elle se dissout dans ses éléments, elle rentre dans la grande circulation du mouvement éternel :

Une heure après la mort, notre âme évanouie

Devient ce qu’elle était une heure avant la vie,

un souffle errant, une flamme dispersée, un peu d’air ou de feu. Quand le corps périt, il faut que l’âme elle-même se décompose; elle n’existe que par la réunion fortuite des organes ; elle ne peut ni naître isolée, ni vivre indépendante du sang et des nerfs. L’âme ne peut pas apparemment, privée du corps, avoir des yeux, un nez, des mains, comme la langue et les oreilles ne peuvent, sans l’âme, sentir ni exister. Quand même l’âme, après sa retraite du corps, pourrait avoir encore des sensations, quel intérêt pourrions-nous y prendre, nous qui ne sommes que le résultat fortuit de l’union de ces deux groupes d’éléments joints un instant ensemble? Et quand même, après la mort, le temps viendrait à bout de rassembler toute la matière dispersée de ce qui a été notre corps, de remettre chaque élément à sa place, dans l’ordre et la situation qu’il occupe maintenant, quand une seconde fois le flambeau de la vie se rallumerait pour nous, cette renaissance ne nous regarderait plus, la chaîne de nos souvenirs ayant été brisée. Qui de nous s'inquiète maintenant de ce qu il a pu être autrefois? En

effet, si l’on jette un regard en arrière sur l’immense espace du temps écoulé et sur la variété infinie des mouvements delà matière, on concevra sans peiné que les éléments des choses aient dû se trouver souvent arrangés comme ils le sont aujourd’hui ; mais la mémoire est muette, elle ne nous dit rien sur ce passé, sans doute parce que dans les intervalles de ces existences formées et reformées par le hasard, les atomes qui nous constituent ont été jetés dans mille autres combinaisons étrangères à toute sensation h

Cette thèse établie, que le corps et l’âme sentent ensemble, et que, séparés, ils ne sentent plus, la sensation n’étant que l’effet accidentel d’une combinaison définie d’atomes, tout s’ensuit logiquement. Quelle est donc cette chimère superstitieuse qui attribue on ne sait quelle sensibilité persistante aux morts ? Si nous sommes étrangers à ce que nous avons pu être dans le passé, comment ne le serions-nous pas à ce que nous pouvons devenir plus tard, et si nous n’avons gardé aucune mémoire des combinaisons que les éléments de notre corps ont pu traverser autrefois, comment pouvons-nous davantage nous soucier de celles que les mêmes éléments pourront traverser encore? Notre individualité n’a qu’un moment, le moment actuel ; elle n’est nous-mêmes que dans la rapide traversée de la vie présente ; derrière nous une éternité dont nous sommes absents par Y oubli, devant nous une éternité

1. Àt neque seorsum oculi, neque nares, necmanus ipsa Esse potest. animæ, neque seorsum lingua, nec aures Absque anima per se possunt sentire nec esse.

... Sic animi natura nequit sine corpore oriri Sola, neque a nervis et sanguine slongius esse.

... Quare, corpus ubi interiit, periisse necesse est:

Confi Icare animam distractam in corpore toto.

De Natura rerum , lib. III. vers 650. 788. 800. 855.

dont nous serons Également absents par l’oubli de ce que nous sommes aujourd’hui; des deux côtés un infini silencieux nous • enveloppe. « On n’a rien à craindre du malheur, si l’on n’existe pas dans le temps où il pourrait se faire sentir. Ce qui n’existe pas ne saurait être malheureux. En quoi diffère-t-il de celui qui n’aurait jamais existé, celui à qui une mort immortelle a ôté sa vie mortelle1?» Schopenliaucr, qui prend son bien partout où il le trouve, a fait à Epicure et à Lucrèce l’honneur de leur prendre cet argument: « Qu’on remarque, dit-il, que, si notre crainte du néant était raisonnée, nous devrions nous inquiéter autant du néant qui a précédé notre existence que de celui qui doit le suivre. Et pourtant il n’en est rien. J’ai horreur d’un infini à parte post qui serait sans moi ; mais je ne trouve rien d’effrayant dans un infini à parte ante qui a été sans moi. » C’est presque dans les mêmes termes l’argument que Lucrèce reproduit avec insistance: « Quel rapport ont eu avec nous les siècles sans nombre qui se sont écoulés avant notre naissance? Cette antiquité passée est comme un miroir dans lequel la nature nous montre l’avenir qui suivra notre mort. Qu’y a-t-il donc là de si effrayant? Qu’y a-l-il même de triste? N’est-ce pas là une tranquillité absolue, plus profonde que le plus profond sommeil -? »

Lucrèce nous a transmis, dans ses beaux vers, en y mettant la flamme de sa grande imagination, les principes de l’argumentation épicurienne contre les idées populaires sur la mort, dont nous n’avons que des fragments dans l’ouvrage de Diogène Laërce ; mais ces maximes

1. Nec miserum fieri, qui non est, posse neque liilum Differre, an nullo fuerit jam temporc natus Mortalem vitnm mors oui immortalis ailemil.

Vers 880.

* 2. Vers 985.

d’Épicure ont eu un tel crédit dans toute l'antiquité qu'il faut au moins rappeler les principales. On les trouvera rassemblées et traduites avec beaucoup de soin dans l'ouvrage de M. Guyau. En voici quelques-unes: « La mort n’est rien à notre égard ; car ce qui est une fois dissous est incapable de sentir, et ce qui ne sent point n’est rien pour nous. — La mort n'est rien pour nous; car tout bien et tout mal réside dans le pouvoir de sentir; mais la mort est la privation de ce pouvoir. — Le sage 11e s’inquiète point de la longueur de la vie qui lui reste à vivre. Il faut se rappeler que le temps à venir n’est ni nôtre, ni tout à fait étranger à nous, afin que nous ne l’attendions point à coup sûr comme devant être, et que nous n’en désespérions point comme ne devant absolument pas être. — Insensé celui qui dit qu’il craint la mort, non parce qu’une fois présente elle l’affligera, mais parce qu’encore future elle l’afflige; car ce qui, une fois présent, n’apporte pas de trouble, ne peut, étant encore à venir, affliger que par une vaine opinion. » — Rappelons enfin cette pensée maîtresse qui résume toutes les autres et sur laquelle toute l’antiquité épicurienne a vécu: « Lorsque nous sommes, la mort n’est pas; lorsque la mort est, nous ne sommes plus. Elle n’est donc ni pour les vivants, ni pour les morts; car pour ceux qui sont, elle n’est pas, et ceux pour qui elle est, ne sont plus. » Ce qu’on a ingénieusement traduit dans ce vers :

Je suis, elle n’est pas ; elle est, je ne suis plus.

L’esprit dialectique de Cicéron s’enchante de ces subtilités; c’est le fond du raisonnement qui remplit le premier livre des Tusculanes. Cicéron, qui s’est tant moqué d’Epicure, est rempli de réminiscences épicuriennes. Il traduit à sa manière ces maximes quand il écrit : Si post movtem nihil est mali] ne mors qiiidem est inalum ; cui

proximum tempus est post mortem, in quo mali niliil esse concedis : ita ne moriendum quidem esse malum est; id est enim, perveniendum esse ad id, quod non esse malum confilemur. — « Si la mort n’est suivie d’aucun mal, la mort elle-même n’en est pas un ; car vous convenez que dans le moment précis qui lui succède immédiatement il n’y a plus rien à craindre, et par conséquent mourir n’est autre chose que parvenir au terme où, de votre aveu, tout mal cesse. » Il traduit encore Épicure lorsque, dans le même livre, il raille le souci exagéré des rites, des cérémonies funèbres, de la sépulture même ; il rappelle Diogène demandant qu’on le jette, quand il sera mort, n’importe où. « Pour être dévoré par les vautours? demandent ses amis. — Point du tout ; mettez auprès de moi un bâton pour les chasser. — Et comment les chasser, ajoutent ses amis, quand vous ne sentirez plus rien? — Si je ne sens plus rien, répond Diogène, quel mal me feront-ils en me dévorant? » L’autorité de cet argument fut telle dans l’antiquité qu’elle s’imposa aux adversaires même, comme Cicéron, qui le répète à satiété, et les stoïciens, Sénèque en particulier, qui lutte d’éloquence avec Lucrèce pour examiner l’indifférence que l’homme doit avoir à l’égard de ce qui suivra la mort et de ce qui adviendra de son cadavre.

Il devait se trouver cependant bien des incrédules qui ne se rendaient pas à ce fameux argument et qui mettaient un certain entêtement à craindre la mort, ne fût-ce qu’à cause des biens qu’elle leur faisait perdre. Même en supposant que la mort n’est rien, on peut aimer la vie et y tenir; on retournait le vers célèbre d’Épicharme, traduit par Cicéron : « Etre mort n’est rien, soit; et pourtant je ne veux pas mourir 1 » . C’est là un des

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