Emori nolo : sed me esse mortuum niliil æstimo
Tusculanes . lib. I, p. 8.
côtés de la question qui devait reparaître avec obstination dans l’esprit des épicuriens les plus convaincus, à plus forte raison des adversaires. « Vous me démontrez à merveille, disaient-ils à Épicure, qu’une fois mort je ne sentirai plus rien et que l’insensibilité absolue ne peut être un mal. Mais c’est un mal au moins que de ne plus jouir de la vie, qui est la condition de tous les biens. » C’est contre cette indocilité des sceptiques ou des esprits positifs que les épicuriens redoublaient d’effort et de subtilité. C’est contre eux qu’a été imaginé ce paradoxe que la mort n’enlève rien au bonheur, parce que le temps ne fait rien au bonheur lui-même. Chaque vie, si courte qu’elle soit, est un tout complet. Le vrai plaisir est quelque chose d’absolu : « Le temps, qu’il soit sans bornes ou borné, contient un plaisir égal, si l’on sait apprécier ce plaisir par la raison. » C’est dans cet ordre d’idées qu’Épicure se plaçait en disant, à ce que nous rapporte Stobée, qu’il était prêt à le disputer de félicité même à Jupiter, pourvu qu’il eût un peu de pain et d’eau. La sérénité sans trouble du sage épicurien ne dépend ni du plus ni du moins, s’il y a le suffisant, ni de la durée du plaisir, s’il a un seul instant existé. — Cicéron réfute à merveille cet argument audacieux : « Eh quoi ! Épicure soutient que la durée n’ajoute rien au bonheur et qu’un plaisir qui ne dure qu’un instant vaut un plaisir qui serait éternel ? Tout cela est pure inconséquence. Comment, quand on met le souverain bien dans la volupté, prétend-on nier que la volupté qui durerait un temps infini fût supérieure à celle qui serait resserrée dans un étroit espace de temps ? A la bonne heure pour les stoïciens qui placent le souverain bien dans la vertu parfaite : cette vertu, une fois atteinte, ne peut plus croître. Mais en est-il de même du plaisir? Veut-on nous faire croire que le plaisir ne s'augmente pas en se pro-
longeant ‘Ml. faudra donc dire la même chose de la douleur elle-même et soutenir que le temps n’y ajoute rien? Ou bien encore dira-t-on qu’à la vérité la douleur devient plus cruelle à mesure qu’elle est plus longue, mais que la durée ne change rien à l’essence du plaisir? Que de contradictions 1 ! »
Nous laissons exprès à ces controverses leur forme ancienne et l’accent des âges où elles se sont produites; mais ce serait œuvre aisée que de les transposer dans nos idées et dans notre langage. L’intérêt en est de tous les temps, et avec de bien légers changements dans la forme nous en serions touchés au même point que le furent les contemporains de Lucrèce et de Cicéron. Nostra res agitur. — Ne plus sentir, voilà donc la mort, selon la logique et la science, disent les épicuriens. Elle n’a rien de réel en soi, elle n’existe que par une fiction de mots ; à proprement parler, elle n’est pas, puisqu’on ne peut pas dire quil est de ce qui n’est rien. Telle est la conviction que les épicuriens veulent à tout prix faire pénétrer dans les intelligences, non pas tant par vanité dialectique ou par amour-propre de philosophes que dans le dessein bien arrêté de délivrer les hommes de la pusillanimité qui fait leur misère ; cette misère, qui pourrait la nier? Pascal lui-même n’a-t-il pas dit que la mort est plus facile à supporter sans y penser que la pensée de la mort sans péril ? — Épicure touchait donc l’humanité au cœur en tâchant de détruire jusque dans ses racines cette terreur commune à Pascal et au dernier des hommes. Ce fut là sans contredit la cause de l’étonnant succès de la doctrine et de la gloire presque unique qui entoura le nom d’Épicure, le libérateur. La joie des hommes qui se crurent affranchis par lui de la terreur de la mort fut