De fmibus bonorum et nialorum, liv. II, cliap. xxvu
presque aussi vive que s’il les eût affranchis de la mort même: cette joie d’une prétendue délivrance fit à Épicure une véritable apothéose qui dépassa celle que l’admiration de l’antiquité avait faite au génie de Platon. On disait seulement le «divin Platon, Épicure devint dieu, deus ille fuit , deus.
En même temps qu’il dépouillait la mort de ses terreurs, il relevait la vie et s’efforçait d’attirer sur la matière, ses combinaisons, ses mouvements, ses lois, la pensée des savants jusque-là perdue dans les spéculations pures. Sans être savant lui-même, il créait ainsi l’esprit de la science positive en lui marquant ses limites, qui devaient être celles de la nature visible et sensible, en inspirant autour de lui, à ses adeptes, le mépris de tout ce qui dépassait ces limites, et particulièrement de ces puissances occultes qui troublaient par leur caprice l’ordre nécessaire de la nature et substituaient dans les esprits une épouvante superstitieuse à la curiosité scientifique. C’est par là que sa philosophie, pendant longtemps oubliée, obtint au xvme siècle une telle faveur, qui se continue et même, à certains égards, s’est renouvelée de nos jours. C’est son horreur de l’au-delà qui lui a mérité cette sorte de renaissance. Il est le premier dans l’antiquité qui ait nié résolument ce qui était hors des prises directes et de la portée des sens. A ce titre, il a pu être considéré comme l’expression confuse et inconsciente du positivisme qui déclare qu’il n’y a pas d’objet pour l’esprit humain en dehors des lois (les fœdera, leges , rationes de Lucrèce). 11 a, le premier, creusé le fossé qui s'élargit tous les jours et qui sépare la métaphysique de la nature. Pour les esprits spéculatifs, les questions d’origine et de fin sont les plus importantes de toutes, celles auxquelles tout le reste se rapporte; pour les autres, il n’y a qu’une seule étude, celle des phénomènes
et de leur dépendance réciproque ; les uns ne s’occupent de la vie que dans son rapport avec la mort, les autres ne prétendent s’occuper de la mort que dans son rapport avec la vie, demandant seulement à la nature morte les secrets qu’elle lui révéle pour éclairer le jeu et les ressorts de l’organisme vivant. Cette séparation date d’Epicure : si une telle gloire a été réservée à celui qui a divisé l’esprit humain en deux parties presque irréconciliables, quelle gloire n’attend pas celui qui fera cesser ce divorce et qui, par la métaphysique et la physique réconciliées dans une juste mesure d’indépendance et de services réciproques, reconstruira l’unité scientifique de l’esprit ?
Épicure, en détruisant les idées populaires sur la mort, a-t-il été vraiment le bienfaiteur et le consolateur de l’humanité ? L’objet principal que se proposait sa philosophie a-t-il été atteint d’une manière durable, même dans l’antiquité qui le proclama dieu? Les idées qu’il avait combattues succombèrent-elles dans la lutte au point de ne pas se relever d’un si rude assaut? Ce sérail mal connaître l’humanité que de le croire. — Si ce sont des chimères qu’Épicurc avait voulu détruire, il faut avouer qu’elles sont singulièrement tenaces; elles renaissent à mesure qu’on les abat, semblables à ce géant de l’Arioste dont Roland faisait rouler la tête à chaque coup de sa grande épée et qui chaque fois la ramassait dans la poussière et rentrait en lice aux yeux du chevalier stupéfait. Ce fut un peu là le genre d’inutiles victoires que remportèrent les épicuriens. La même raison qui assurait leurs succès dans les hautes régions de la société
antique, et qui charmait le dilettantisme des heureux de la vie et des amateurs de philosophie, faisait la faiblesse pratique de ces doctrines devant l’humanité. La plupart des hommes craignent de mourir, mais ils ne redoutent pas moins de cesser d’être en mourant. Ces deux instincts, au fond, n’en sont qu’un sous deux formes différentes : on craint la fin de la vie actuelle parce que cette vie est la seule forme d’être qui nous soit connue. Aussi dans cet ordre d’idées ne faut-il pas s’attendre à des triomphes de longue durée, et lorsqu’une philosophie s’imagine avoir éteint d’une manière définitive dans les âmes la crainte de la mort avec le désir de l’immortalité, c'est le moment où ce désir, un instant comprimé, renaît avec plus de force et entraîne l’imagination, le cœur, la raison même dans les voies mystérieuses.
L’influence de la doctrine épicurienne s'étendit et dura quelque temps parmi les esprits lettrés de la^ Grèce et de Rome. Elle était la bienvenue dans cette aristocratie voluptueuse et brave qui allait si gaiement à la guerre civile et aux proscriptions. « Elle s’étala un jour dans le sénat, où César osa dire, sans être trop contredit, que la mort était la fin de toutes choses et qu’après elle il n’y avait plus de place ni pour la tristesse ni pour la joie... Plus tard, c’est Pline l’Ancien qui déclare que la croyance à la vie future n’est qu’une folie puérile ou une insolente vanité, et qui traite ceux qui la défendent comme de véritables ennemis du genre humain. » Mais déjà combien de témoignages d’oppositions éclatantes, Cicéron dans les Tusculanes , Virgile dans le sixième livre de VÉnéide , Plutarque dans des écrits spéciaux! Les témoignages les plus curieux peut-être à consulter sur cette opposition aux idées d’Épicure, ce sont les inscriptions funéraires, expression naïve des sentiments populaires sur la mort et la vie future dans cette période qui va de
Lucrèce aux Antonins. « Les croyants, nous dit M. Boissier, sont plus nombreux (jue les sceptiques. Le plus souvent ces inscriptions affirment ou supposent la persistance de la vie... Ce qui domine, ce sont encore les anciennes opinions. La foule semble revenir avec une invincible opiniâtreté à la vieille manière de se figurer l’état après la mort; elle est toujours tentée de croire que l’âme et le corps sont enchaînes dans la même sépulture; elle soupçonne que le mort n’a pas perdu tout sentiment dans cette tombe où il est enfermé.... Quelques inscriptions expriment de diverses manières la pensée, qu’une fois le corps rendu à la terre, l’âme remonte vers sa source. Ce n’était pourtant encore que l’opinion des gens distingués, qui avaient quelque accès à la philosophie, c’est-à-dire du petit nombre; le christianisme en fit plus tard la croyance générale1. » Épicure avait animé de son esprit, pendant un siècle ou deux, quelques générations sceptiques et lettrées, des artistes, des savants, des politiques; l’humanité lui avait définitivement échappé.
Un des plus curieuses réfutations dos idées épicuriennes sur la mort est sans contredit le petit traité intitulé ; Quon ne. peut vivre agréablement en suivant la doctrine d'Epicure. Le bon sens de Plutarque a ramassé en quelques pages toutes les objections que devait susciter le paradoxe d’une doctrine toute négative, qui se portait hautement pour la bienfaitrice des hommes. On pourrait souhaiter un plus grand effort métaphysique pour creuser la question : on ne peut rien trouver de plus judicieux. À côté des protestations de la conscience populaire, il y a même là un assez grand nombre d’idées qui 11e sont que suggérées, mais dont la philosophie peut faire son profil.