La Religion romaine, I. I, p. 512-342 et passim
En lisant les dernières pages de ce dialogue familier, nous aurons la contre-partie la plus exacte de la polémique épicurienne; c’est le monde moral de l’antiquité vu sous ses deux aspects, et nous pourrons nous convaincre que la conscience humaine a connu de tout temps les mêmes problèmes, les mêmes angoisses, les mêmes doutes et cherché le repos dans les mêmes solutions.
Singulière manière de consoler les gens! s’écrie le vieux sage de Chéronée dans ce dialogue que nous résumons d’une manière libre, pour mieux faire ressortir l’idée philosophique noyée dans les digressions. On dit aux malheureux qu’ils n’ont pas d’autre issue à leur misère que la dissolution de leur être et une entière insensibilité. C’est comme si quelqu’un venait dire dans une tempête aux passagers éperdus que le vaisseau est sans pilote et qu’il ne faut pas compter sur l’apparition des Dioscures pour apaiser les vents et les flots ; qu’au reste tout est ainsi pour le mieux, puisque la mer ne peut tarder à engloutir le navire ou à le briser. — « Malheureux dans la vie présente, \ous espérez une vie meilleure? Quelle erreur! Ce qui se dissout est insensible et ce qui n’a nul sentiment ne peut nous intéresser en rien. En attendant, faites bonne chère et tenez-vous en joie. » Voilà ce que nous disent les épicuriens, quand nous souffrons, quand nous sommes malades ou exposés à un grand danger. — Mais au moins, quand le navire a été brisé, le passager lutte encore, il est soutenu par une dernière espérance, il va tenter de gagner le bord à la nage. Ici, rien de semblable : il n’y a plus d’espoir; et c’est le moment où l’on vient nous dire : « Réjouissezvous donc ! » — Qui n’éprouverait en effet la joie la plus vive dans la méditation de cette pensée vraiment divine que le néant est le terme de tous nos maux?
Le vulgaire, dites-vous, craint les peines de l’enfer, et
cette crainte corrompt tout son bonheur; mais le désir de l’immortalité surpasse infiniment en douceur et en plaisir ces puériles terreurs. Vous ne faites que déplacer le mal. L’idée d’une privation totale de la vie attriste également les jeunes gens et les vieillards. Il y en a qui s’immolent sur les bûchers de leurs parents et de leurs amis à cette seule pensée qu’on ne naît qu’une fois, qu’on ne peut retourner à la vie et que h; temps est fini pour ceux qui sont morts; dés lors la vie présente n’a plus aucun prix pour eux : comme elle leur paraît un point ou plutôt un rien au prix de l’éternité, ils n’en font plus aucun cas, ils la méprisent, ils négligent même de jouir : A quoi bon une sensation si courte en face de cet infini ténébreux? à plus forte raison négligeront-ils la vertu, parce qu’ils tombent dans le pire des maux, le découragement : êtres d’un jour, à quoi peuvent-ils prétendre et que peut-il y avoir de grand dans leurs œuvres ! Ils n’essayent de rien faire en ce genre, ils se méprisent eux-mêmes. — Du même coup qu’on enlève aux hommes ordinaires les plus douces espérances qui peuvent les susciter à de grands efforts et les tirer de leur médiocrité, on décourage la vertu, on décourage l’héroïsme, on désespère la science et la philosophie. Quelle vertu, en combattant le mal sur cette rude terre, n’a jeté les yeux de l’autre côté de la tombe pour y trouver un puissant réconfort? Quel héros en mourant pour sa patrie n'a fait le songe de l’athlète qui sait qu’il ne recevra jamais la couronne pendant le combat, mais seulement après la victoire ? Quant à ceux qui se sont livrés à la recherche et à- la contemplation de la vérité, aucun d’entre eux n’a jamais pu satisfaire dans cette vie l’amour dont il était enflammé par elle, parce qu’il ne la voyait qu’à travers le nuage de son imagination, de ses sens et de ses passions. Ils travaillent à dégager leur âme, à l’épurer; ils font de
la philosophie une étude de la mort; l’espérance de la vérité qu’ils contempleront dans sa source même les remplit d’une volupté inexprimable et d'une attente délicieuse. Epicure prétend que la pensée d’un anéantissement total procure aux hommes un bien plus agréable et plus solide en leur ôtant la crainte de maux éternels ; mais si c’est un grand bien que d'ètre délivré de l’attente d’un mal infini, n’est-ce pas un grand sujet de tristesse que de perdre l’espérance d’un bien infini et d’une souveraine félicité ?
Ce qui fait la valeur philosophique des raisonnements de Plutarque, à travers des arguments populaires et de sens commun, qui ne sont pourtant pas à mépriser pour cela, c’est une idée profonde qui revient à travers les épisodes du dialogue et les exemples trop multipliés, à savoir que de toutes nos affections, de tous nos instincts, le plus ancien, le plus persistant, le plus vif, c’est le désir de l’être (ô ttoÔo; tou sbm). C’est contre cet instinct que va se briser la doctrine d’Epicure. Heureux ou malheureux, lui répond Plutarque, ce n’est pas un bien que de ne pas exister ; pour tous les hommes , cest un état contre nature. Malheureux, vous croyez me consoler en me disant que bientôt je cesserai de sentir, et vous pensez par là me délivrer des maux de la vie. Mais la perspective de n’être plus n’est-elle pas plus effrayante que tout? Heureux, vous me précipitez Hans le néant : le pire des maux ne sera-t-il pas pour moi la privation de tous les biens actuels? Vous dites que cet état ne nous intéresse en rien, puisque nous ne sentirons rien quand nous le subirons. C’est un pur sophisme. Sans doute l’insensibilité que vous me promettez ne peut pas affliger ceux qui n’existent pas, mais elle nous affecte singulièrement par la pensée ; si elle ne touche pas les morts, elle touche les vivants, elle les afflige, elle les désespère en les privant sans compen-
sation des biens de la vie. Ce n’est donc ni Cerbère, ni le Cocyte qui rendent infinie la crainte de la mort, c’est la menace du néant. Voilà le vrai malheur, le mal sans remède; de là une terreur sans consolation, le désespoir sans une lueur dans la nuit obscure et sans issue où l’on nous plonge. Hérodote pensait plus sagement qu’Epicurc, lorsqu’il disait que Dieu, qui connaissait la douceur de l’éternité, en avait envié la jouissance aux hommes. En eîfet, quelle joie résisterait à cette pensée toujours présente qu’elle tombera dans un néant infini comme dans une mer sans fond? Sous le coup de cette terreur qui plane sur la vie comme une menace, un épicurien même ne saurait être heureux.
Plutarque touche ici le fond de la question en même temps que le fond du cœur humain. Il se montre psychologue pénétrant et moraliste ingénieux en faisant voir qu’Epicure n’a fait que supprimer le mal d’un côté pour le rétablir de l’autre, et changer de place la misère de l’homme : il détruit la crainte de la mort, mais il y substitue la terreur de l’anéantissement absolu. Laquelle est la plus grave des deux? laquelle est la plus inquiétante pour l’homme et de nature à empoisonner davantage sa vie? Est-ce vraiment guérir des malades que de les désespérer en leur disant que leur maladie est incurable et quelle va bientôt cesser par la mort? Le désir de l'être est mêlé aux racines les plus délicates et les plus profondes de l’être; on ne peut l’arracher sans déchirer l’être lui-même. Plutarque, qu’on a l’habitude de traiter un peu trop légèrement dans la philosophie d’école, laquelle n’est pas toujours la philosophie humaine, a trouvé le mot le plus saisissant, celui qui résume toutes les oppositions instinctives de l’humanité aussi bien que les contradictions savantes des philosophes : ce n’est pas le Cocyte qui est à craindre, c’est le néant.
Ainsi, quoi qu’on fasse, le problème est éternel et il recommence toujours. Je sais ce qu’on nous répondra : il s’agit de vérité, non d’utilité; il s’agit d’éclairer les hommes, non de les servir en flattant leurs imaginations ou leurs passions; il vaut mieux les désoler par la science que de les endormir par la superstition. Qu’importe si la vérité est triste? Elle est la vérité, cela suffit. — Nous entendons bien et nous tiendrions grand compte de cette observation s’il ne s’agissait pas ici de la philosophie épicurienne qui s’était proposée au monde comme une doctrine pratique plutôt que spéculative, et qui a dû surtout son succès aux promesses qu’elle faisait de rendre le calme à l’existence humaine et de lui apporter le bonheur. Cette promesse a-t-elle été tenue? Voilà toute la question, celle du moins dans laquelle nous avons voulu limiter notre étude. Eli bien! non, les grandes espérances que l’école épicurienne avait apportées aux hommes ne se sont pas réalisées ; les enthousiasmes qu’elle avait soulevés d’abord sont retombés lourdement à terre, après des déceptions sans nombre ; on peut dire qu’elle a fait banqueroute au monde antique, qui lui avait fait généreusement crédit. Après avoir tant espéré d’une philosophie du bonheur, définitive et sans illusion possible, l’humanité s’est sentie plus triste que jamais, avec la ruine d’une il- 1 usion de plus ; tout était à recommencer.
Une tristesse aggravée d’une déception, voilà le résultat Je plus clair de celte grande aventure d’idée et le dernier terme de cette prodigieuse fortune de l’école épicurienne. Si l’on y réfléchit, pouvait-il en être autrement? Était-ce donc la masse souffrante de l'humanité, les pauvres, les opprimés, les esclaves, qui pouvaient trouver leur compte à une philosophie pareille ? Comment cela eût-il été possible ? Elle ne les consolait pas de leur misère, puisqu’elle n’allégeait pour eux ni le poids de
leurs chaînes, ni les soucis, ni les humiliations, ni l’injustice, ni l’ignominie. Il faisait beau dire à ces malheureux que le plaisir est quelque chose d’absolu, de parfait en soi, qu’on peut ramasser dans un moment l’infini du bonheur et concentrer dans un éclair de joie toute une éternité ; il faisait beau dire à ces misérables qu’il y a une science et un art de la volupté qui se peuvent appliquer dans toutes les condilions de la vie; et pendant ce temps-là leur dos saignait sous le fouet, leur corps pliait sous des fardeaux trop lourds, leurs enfants étaient vendus au loin, leurs femmes et leurs filles servaient au plaisir du maître. En vérité, Épicnre ne pouvait rien pour eux ; mais il pouvait faire quelque chose contre eux: de ces déshérités de la vie, il fit les déshérités de la mort Quant aux heureux de ce monde, aux hommes libres, aux riches, à toute cette noblesse voluptueuse et légère qui embrassa avec passion cette nouvelle doctrine, à tous ces poètes qui la célébrèrent, à tous ces hommes positifs qui la pratiquèrent en conscience, était-ce en réalité une doctrine de libération, la science définitive du bonheur, que leur apportaient les épicuriens ? Là aussi la déception se fit bientôt sentir : et je ne parle pas seulement de celle qu’amena bientôt la rigueur croissante des temps, de celle que devaient produire, dans ces âmes amollies parla volupté, les épreuves terribles de la vie publique, les troubles d’une des époques les plus dramatiques de l’histoire, l’anarchie, les fureurs des factions, les implacables'cruautés des vainqueurs, cette lutte pour la vie, pour l’honneur, pour le devoir, qui est la dure loi des temps de révolution, et qui demande aux âmes, pour ne pas déchoir, d’être sept fois trempées aux sources les plus hautes et les plus pures. Non, je parle des déceptions que contenait le principe même de la doctrine, mis en regard de la réalité humaine et de la vie. Pour les
âmes frivoles elles-mêmes, après quelques années d’ivresse rapide et sans pensée, n’arrive-t-il pas un jour où le plaisir trahit son aridité et son insuffisance? Ce jour-là, c’est celui qui arrive au signal inévitable de la nature, quand on sent avec épouvante s’épuiser en soi la faculté du plaisir et se tarir la source des sensations, que l’on croyait aussi inépuisable que la source des jours que l’on doit vivre, quand enfin l’homme se trouve en tête-à-tête avec une vieillesse sans joie, aigrie et irritée par les souvenirs. Certains épicuriens en prenaient galamment leur parti ; une vie sans plaisir leur paraissait pire qu’une mort sans conscience; ils buvaient la mort dans une dernière libation, ou, comme Pétrone, ils se faisaient ouvrir les veines dans un dernier banquet. Les autres, lâches devant la mort comme ils l’avaient été devant la vie, traînaient des jours flétris que Plutarque, qui en a été le témoin, décrit avec une verve indignée qui ranime son style et le réveille de ses langueurs : « Quoi de plus triste que ces voluptés aveugles et efféminées qui ne sont que les aiguillons impuissants d’une sensualité amortie ? Cependant comme ces épicuriens vieillis ne cessent pas de désirer ces jouissances auxquelles leur corps se refuse, ils se livrent à des actions honteuses qui, de leur aveu même, ne sont 'plus pour eux de saison, lisse nourrissent, faute de plaisirs nouveaux, du souvenir des anciens, comme on use au besoin de nourritures salées à l’excès ; ils cherchent ainsi à rallumer, contre le vœu de la nature, une étincelle de sensation dans des sens presque morts, et qui ne sont plus qu’une cendre froide. » Là aussi n’y a-t-il pas eu des promesses illusoires que la doctrine du plaisir ne peut tenir en face de la nature ? Où est, en tout cela, cette volupté divine et ce bonheur stable que nous promet Épicure ?
Je sais qu’il y a eu un autre épicurisme, sobre et tem-
pérant, souvent enseigné par Kpicure lui-même, malgré bien des contradictions, et pratiqué par quelques âmes hautes et fières; mais ces âmes non plus n’ont jamais connu ce bonheur infini qu’on leur annonçait: elles onl vécu sans joie dans le présent, en face de cette perspective de n’être plus qu’on leur ouvrait dans l’avenir.
Lucrèce n’est-il pas lui-même le plus saisissant exemple de cette tristesse épicurienne qui fut le partage de quelques intelligences d’élite et comme leur signe dans le monde antique? Ne sent-on pas à travers l’enthousiasme de ses vers, au fond même de cette passion ardente qui les anime, le seiitiment désespéré du vide de cette vie que sa doctrine parait de tant d’illusions et que son imagination complice s’efforçait en vain d’aimer? On a dit avec raison que la véritable réfutation de la doctrine qui prêche la volupté est la tristesse de son plus grand interprète. Lucrèce ne craint plus la mort, qui est, à ses yeux, désarmée de ses épouvantes; mais il n’aime plus la vie, qu’il a trop analysée. De là, un contraste saisissant qui fait l’intérêt pathétique de son œuvre : la lutte entre une doctrine et une âme dont l’une contredit l’autre. Nul n’a mieux senti que lui ce néant de la vie sans avenir et sans but, quand on l’a réduite à la poursuite du plaisir et qu’on ne peut plus rien espérer d’elle. Alors la nature, lasse des vaines plaintes qu’on lui fait, prend la parolo, dans des vers magnifiques, et dit à l’homme : « Insensé, si tu n’es plus heureux, si tu ne peux plus l’être, que ne cherches-tu dans la fin de ta vie un terme à tes peines? Car enfin, quelque effort que je fasse, je ne peux plus rien inventer de nouveau qui te plaise; c’est toujours, ce sera toujours la même chose; attends-toi à ne voir jamais que la même suite d’objets, quand même ta vie devrait triompher d’un grand nombre de siècles, bien plus, quand tu ne devrais jamais
mourir. » L’ennui de la vie, voilà la dernière conséquence logique et inattendue d’une doctrine qui avait pensé combler de joie l’existence humaine en la débarrassant du souci et des terreurs de l’avenir, en la ramassant sur ellemême dans l’instant présent, pour concentrer en elle plus de jouissances et de bonheur. C’est que le plaisir, même avec l’insouciance de la mort, ne peut suffire à l’âme humaine : quand on lui ôte la crainte de la mort, on lui inspire du même coup la crainte du néant, qui décolore tout et désenchante même la vie présente. Il n’y a qu’une théorie de la vie, vraiment libératrice et qui affranchit l’homme de la crainte servile de la mort: c’est celle qui donne un grand objet à la vie finie, un objet infini, si je puis dire, soit le dévouement à une idée éternelle, soit la personnalité morale à créer par l’épreuve, soit le progrès humain, la rédemption de la pauvre espèce humaine de ses erreurs et de ses misères, soit un grand espoir d’outre-tombe, un objet enfin qui soit à la hauteur de l’âme humaine, une raison de vivre qui vaille la peine que l’on vive, que l’on souffre et que l’on meure pour elle.
LE POÈME DE LUCRÈCE
Morale, Religion, Science, par Constant Martlia.
On dirait, à voir le concours de plusieurs publications récentes, que Lucrèce a la singulière fortune d'être à la mode. Il est des époques prédestinées pour certains sujets. Voici que plusieurs esprits très différents ont été, par des raisons très diverses, attirés en même temps vers le nom et l’œuvre du vieux poète latin. Il y a un an, un écrivain qui s’est voué avec ardeur à la propagande des doctrines matérialistes, M. André Lefèvre, publiait une imitation de Lucrèce en vers hardis et fortement trempés, avec la prétention avouée de doter notre âge d’un De rerum natura adopté à notre niveau scientifique. Tout récemment, un autre poète, M. Sully-Prudhomme, s’est donné la tâche de traduire le premier livre du grand poème philosophique en vers, négligés avec préméditation, systématiquement obscurs, dont quelques-uns cependant se détachent avec un certain relief, en pleine lumière, au milieu des ténèbres environnantes, et révèlent l'artiste habile même à 'travers le procédé.
En même temps que se poursuivaient ces travaux dans des groupes fort dédaigneux de la tradition, c’est au sein de l’Université que se préparait la véritable interprétation du poète romain. Le savant doyen de la Faculté des lettres de Paris, M. Patin, recueillait dans ses Études sur In
poésie latine quelques excellentes leçons sur Lucrèce, qu'il nous a vraiment appris à connaître dans ses cours de la Sorbonne, et dont il a renouvelé parmi nous la gloire un peu obscurcie, en substituant à l’hommage banal d’admirations et d’imitations superficielles le culte d’une critique approfondie et d’une libre sympathie.
Enfin, le dernier venu dans cette arène olympique, où la gloire de Lucrèce est le prix, est l’auteur de ces belles études sur les Moralistes de V empire romain , que lès connaisseurs ont si vivement goûtées et qui ont rendu son nom cher à un public d’élite. M. Martha vient de nous donner dans un livre nouveau, tout entier consacré au poème de la Nature, la substance de plusieurs années d’études assidues et de méditations heureuses.
Évidemment, ces divers auteurs doivent être fort étonnés de se rencontrer dans cette communauté d’étude et de sujet. Pour les uns, ce qui les a visiblement attirés de ce côté, c’est que Lucrèce est un allié et en même temps un grand ancêtre pour les doctrines qui leur sont chères. Quant à l’ingénieux et savant historien des origines de la poésie latine et de ses progrès jusqu'à Virgile, il trouvait naturellement dans Lucrèce le plus illustre représentant de cette poésie primitive et il appliquait à l’interprétation de ce beau génie cette faculté pénétrante d’analyse, ce goût si élevé et si sûr qui sont les instruments incomparables de la critique française.
Dirais-je trop si je dis que pour M. Marlha, ce qui l’a engagé dans ce grand travail, c’est je ne sais quelle affinité élective, non pas pour le système de Lucrèce qu’il rejette, mais pour cette âme qu’il devine, qu’il pressent à travers les aridités et les tristesses du système? Il y avait là un mystère psychologique qui l’a irrésistiblement attiré, qu’il a pénétré avec cette clairvoyance particulière de la sympathie* et qu’il nous dévoile aujourd’hui avec
LE POÈME DE LUCRÈCE. *291
cette certitude d’une science aimable, heureuse de répandre sur la mémoire du poète aimé une lumière plus pure, émue et comme attendrie. Ce livre est bien moins, en effet, une étude didactique que le fruit d'un commerce d’amitié particulière de l’auteur avec le grand poète latin, devenu l’hôte de sa pensée intime.
Lui-même explique à merveille, à diverses reprises, l’espèce d’attrait et la curiosité passionnée qui l’ont porlé de tout temps vers Lucrèce : « Un se demande d’où vient que ce poète impie remue le cœur, on s’étonne que ce contempteur des dieux ait le ton d’un inspiré, on von • drait savoir comment cette âme ardente a prétendu trouver le repos et la paix dans la moins consolante des doctrines, dans la négation de la Providence divine et de l'immortalité de l’âme, car tout le poème n’a été entrepris que pour aboutir à la destruction des vérités où l’humanité semble avoir voulu placer toujours ses plus chères espérances. S’il ne s’agissait que d’un frondeur, comme on en rencontre souvent dans l’histoire, qui attaque les croyances communes avec légèreté à la façon de Lucien, qui se complaît dans un scepticisme insouciant, l’incrédulité de Lucrèce n’offrirait rien de rare ni de touchant; mais Lucrèce n’est pas un sceptique ni un corrupteur frivole, ni un persifleur indifférent. Il a engagé toute son âme dans cette lutte contre la religion, il combat pour sa propre tranquillité, pour son être moral, avec une gravité, une foi et des transports qu’on ne voit d’ordinaire qu’à ceux qui combattent pour les idées religieuses. »
Voilà bien le problème moral dont le livre entier est l’étude détaillée, la solution progressive. M. Martha n’a pas trop présumé de lui-même en nous disant qu'il voudrait examiner ce problème avec un libre jugement, poursuivant le secret d’une grande intelligence plutôt qu'une explica-
tion nouvelle, une réfutation, encore moins une apologie de ce système suranné de l’épicurisme « qui depuis longtemps, au moins sous sa forme antique, n’a plus besoin d’être attaqué depuis qu’il n’est plus défendu et que la faiblesse généralement reconnue de la doctrine lui a donné une sorte d’innocence. » Il ne s’occupera donc du système de son poète que dans la mesure où ce système est en rapport avec l’âme étrange et passionnée dont il poursuit l’orageux mystère.
C’est dans cet esprit qu’a été composée et qu’il faut lire cette suite de chapitres, qui ont tout l’intérêt du plus Leau drame psychologique : la vie et les sentiments de Lucrèce, son enthousiasme pour Épicure, sa religion, la crainte de la mort et de la vie future chez les Romains, la morale de Lucrèce, ses vues sur /’ ambition et l'amour , la science dans le poème de la Nature, Y analyse du cinquième livre sur la formation de l’univers et la naissance ! de la civilisation; enfin, le dernier chapitre sur la tris- ] tesse de Lucrèce, véritable réfutation de la doctrine qui prêche la volupté.
Quelle est donc cette solution poursuivie dès la première page du livre et démontrée jusqu’à la dernière page avec une persévérance de pensée qui se dissimule sous la grâce des détails? Quel est ce mot de la grande énigme recherché dans les involontaires confidences du poète?
M. Martha a-t-il trouvé l’explication vraie de ce mystère? |
Il semble d’abord qu’une recherche si persévérante, tant de sympathie et d’intelligence combinées n’aient abouti qu’à un paradoxe. Tout ce livre, d’une psychologie j si délicate, d’une critique si pénétrante, pourrait se ré- ! sumer dans cette singulière proposition : ce que Lucrèce a cherché, ce qu’il a trouvé avec enthousiasme dans la doctrine d’Épicure, c’est un refuge contre sa détresse |j intérieure. C’est au matérialisme qu’il a demandé une
LE POÈME DE LUCRÈCE
consolation pour son âme, à l’athéisme un abri contre son désespoir. 11 ne s’est consolé de la vie qu’en fermant de tous les côtés l’horizon. Le grand orage de cette âme ne s’est apaisé que dans la négation absolue et des dieux et de la vie future.
Voilà un phénomène inattendu. On avait vu souvent le problème de la destinée humaine résolu de la même manière, mais jamais avec celte impatience d’en finir avec toutes les grandes espérances, jamais avec cette sorte de joie furieuse de fermer à l’âme toutes les issues par où elle puisse s’échapper, jamais avec cette poétique ivresse du néant.
Eh quoi! tant d’enthousiasme poétique pour une doctrine mortelle à l’âme? — Le fait n’est pas contestable Comment l’expliquer?
Quelque paradoxale que cette thèse paraisse au premier aspect, elle n’en contient pas moins une vue neuve et profonde sur la vie morale de l’antiquité et particulièment sur le génie du poète que l’on veut nous faire comprendre. On nous remet devant les yeux ce qu’était la religion à Rome du temps où écrivait Lucrèce ; ce culte dur et minutieux, composé de formules inintelligibles et de rites bizarres dont le sens était perdu, ces dieux obscurs et rustiques, ces dieux indigènes sans grâce, sans beauté, sans histoire, nés dans quelque coin de l’Italie et transportés confusément dans ce grossier panthéon de la cité romaine, bien différents des divinités grecques, symboles poétiques et vivants des forces de la nature divinisée, qui gênaient si peu l’homme et le citoyen, soumettant à un joug si gracieux et si léger la vie libre de l’Athénien, ne demandant pour cérémonies religieuses que des fêtes, couvrant la réalité d’un léger et transparent idéal qui ornait l’existence humaine sans l’accabler jamais.
La religion romaine différait beaucoup de cette poé-
tique mythologie. C’est par ce contraste que l’on s'explique la différence entre l’incrédulité d’Épicure et celle de Lucrèce. La négation d’Épicure n’est qu’un affranchissement calme et serein des préjugés populaires, la philosophie d’un sage qui tout en ruinant les croyances établies ne se révolte pas, ne s’indigne pas; « impiété si débonnaire qu’elle ressemblait parfois à un culte épuré ». L’incrédulité de Lucrèce, au contraire, tient de la colère et de la passion. Elle est une révolte contre cette religion humiliante, magistrature subalterne, police tracassière, despotisme jaloux qui enserre la vie humaine tout entière, depuis le berceau jusqu’cà la tombe, dans de ridicules et énervantes terreurs. Elle est une protestation indignée contre ces dieux sans justice, sans raison ou sans pouvoir, qui dans cette longue série des guerres civiles où se consume Rome, pendant les luttes sanglantes de Marins et de Sylla, inutilement invoqués des deux parts, révèlent leur impuissance et leur imbécillité. En face de ces grossières et lourdes superstitions qui sont le fond de la religion romaine, on nous montre à merveille que Lucrèce ne pouvait pas garder la sérénité d’un sage, et comment il se fit que son incrédulité devint à son tour une sorte de fanatisme.
L’inspiration véritable de Lucrèce dans ses attaques contre la religion est la terreur. On dirait qu’en argumentant contre les dieux, il veut venger le genre humain et se venger lui-même du trouble apporté dans la vie humaine par ces divinités qui ne sont puissantes que pour le mal.
11 veut en même temps délivrer l’homme de cette idée de la vie future qui n’était pas alors pour l’àme une consolation, ni pour le sentiment de la justice violée une réparation, mais une source de terreurs toujours renaissantes pour les imaginations harcelées par des légendes sinistres et des fables absurdes. Cette immortalité misé-
LE POÈME DE LUCRÈCE
rable ne lui apparaissait que comme le prolongement de l’existence actuelle, mais sous des aspects mille fois pl us Iristes et plus redoutables, dans les ténèbres infernales, loin de cette belle lumière des vivants dont les mânes gardent l’éternel regret. Là, ce n’élait pas la justice qui régnait, mais la vengeance qui s’exercait sur des victimes privilégiées par des supplices cruels et raffinés; c’était l’indifférence, l’oubli, l’ombre éternelle et glacée sur le reste du genre humain, sur la vile multitude des morts. L’idée vraie de la rémunération en était bannie pour faire place à des épouvantes inexpliquées. 11 ne faut pas trop s’étonner si contre de pareilles images et de semblables terreurs, le poète invoque le sombre espoir de l’anéantissement inévitable. Il n’ignore pas quelle naturelle horreur cette idée inspire aux hommes. Aussi, c’est sur ce point que se déploient son éloquence la plus incisive, sa dialectique la plus pressante pour rassurer les âmes pusillanimes contre la crainte de ne plus exister. A toute force, il veut réconcilier l’humanité avec le néant, en faisant valoir à ses yeux une pareille compensation au prix de dieux cruels qui feraient des hommes leur proie et d’une immortalité lugubre qui ne serait qu’une éternelle lamentation de l’existence perdue.
De là une morale sévère, presque dure, presque stoïcienne, à coup sûr bien inattendue chez un disciple de la voluptueuse doctrine d’Epicure. Il faut lire ses descriptions des folies de l’ambition et des fureurs de l’amour pour comprendre en quel mépris il veut que le sage tienne ces misérables hochets de l’homme. 11 prétend le guérir de cette maladive aspiration au bonheur que l’homme poursuit par les plus stériles agitations, qu'il croit atteindre parfois dans un moment d’ivresse et qui. à peine obtenu, ne lui laisse au cœur que l’amertume d’un incurable dégoût. Ainsi se rejoignent deux morales,
parties des deux points extrêmes de l’horizon, la morale ascétique et la morale de Lucrèce, toutes deux aboutissant au mépris des joies terrestres et à une ironie implacable contre les passions humaines : l’une au nom d’une immortalité spiritualiste, au prix de laquelle tout cela n’est que cendre et poussière ; l’autre au nom du néant espéré, qui seul assure la paix de l’âme, le seul bien, le seul trésor du sage, au prix duquel toutes ces joies tumultueuses, si chèrement achetées, ne sont que pure folie.
Voilà l’explication de ce fanatisme dogmatique contre l’idée religieuse, de cet athéisme passionné de Lucrèce qui venait se placer devant nous comme une irritante énigme, de cette négation tour à tour furieuse et triomphante où le poète est venu chercher un refuge contre d’avilissantes terreurs. Il frissonne encore, on le sent, de son effroi passé. 11 a besoin de se rassurer lui-même, en argumentant contre les croyances vulgaires, en exorcisant, à force de logique et d’invectives mêlées, les fantômes divins qui harcèlent son imagination. Voilà ce qui donne' à Lucrèce une originalité suprême. Cette originalité, elle n’est pas dans la doctrine, elle est tout entière dans l’accent avec lequel le poète l’a interprétée ; elle est dans l’éloquente vibration de ses sentiments personnels; elle -est dans la sincérité de cette âme profondément remuée par l’effroi des divinités malfaisantes et qui ne s’apaise que dans la vue claire du vide infini rempli par l’infinie multitude des atomes, peuplé par leurs combinaisons sans nombre, d’où naît le jeu alternatif de la vie et de la mort. Voilà comment il transforme l’épicurisme en y ajoutant sa propre manière de sentir.
Lucrèce semble être ainsi comme un autre Pascal, un Pascal sans la foi, qui, désespérant de la vie et répudiant la perspective d’une immortalité plus triste encore, s’enfonce avec un cri de triomphe au cœur de la plus aride
LE POÈME DE LUCRÈCE
doctrine qui lui assure au moins la tranquillité du néant.
J’ai essayé d'exprimer en substance l’idée principale de ce livre hardi, sincère, intéressant au plus haut degré par la nouveauté et la liberté des vues, et dans lequel on sent, de la première à la dernière page, l’émotion des grands problèmes. Je me garderai bien de discuter le point de vue auquel s’est placé l’auteur, et d’où il a su tirer une explication si plausible du problème psychologique que nous offre le poème de Lucrèce. Si j’avais quelques restrictions de détail à faire, quelques doutes à émettre sur les points secondaires de doctrine ou d'interprétation, cela ne vaudrait pas contre l’impression générale de l’œuvre qui s’approche de très près, à ce qu’il me paraît, de la vérité définitive.
J’aime mieux signaler un autre mérite de ce livre, une hardiesse heureuse de l’auteur qui a osé traduire en vers français les longues et intéressantes citations qu’il fait du poème de Lucrèce. Il s’en justifie dans la préface, en nous disant qu’il a ressenti un irrésistible plaisir à poursuivre ce travail dans les loisirs de la campagne et dans les solitudes, goûtant mieux par ce travail même toutes les merveilles jusque-là cachées de la justesse parfaite, de l’harmonie expressive, de la couleur choisie, les comprenant mieux par son impuissance à les reproduire, jouissant même, en véritable ami, de cette supériorité du poète, dont il était ravi, sans en être jamais écrasé. — Mais la meilleure justification de cette audace, c’est d’avoir écrit, sous l’inspiration immédiate de son poète, un grand nombre de morceaux poétiques semblables à celui-ci, où il semble impossible de conserver plus fidèlement l’accent du poète. C’est le morceau célèbre où Lucrèce nous met devant les yeux les misères et les hontes de la passion, et semble s’irriter contre lui-même d’avoir subi cet esclavage :
Ces tourments de l’amour usent le corps et lame;
Ta vie est suspendue au geste d’une femme,
Ton bien croule, l’usure envahit ta maison,
Dans l’oubli des devoirs s’évanouit ton nom,
Oui, pour qu'un brodequin venu de Sicyonc Rie à des pieds mignons, qu’à de beaux doigts rayonne Un grand rubis dans l’or, que les plus fins tissus S’abreuvent chaque jour des sueurs de Vénus.
Ton bien, l’antique fruit des vertus paternelles Flotte en mitre, en rubans sur la tête des belles,
Traîne sur les pavés en robes, en manteaux Teints des molles couleurs d’Alinde et de Chios.
Puis le vin coule à flots; aux festins que tu donnes Il faut encor parfums, tapis moelleux, couronnes.
Vain eftort. du plaisir! Du fond de ces douceurs Monte un dégoût amer qui tue au sein des fleurs,
Soit qu’un remords secret avertisse tcm âme Que tu perds tes beaux ans dans un repos infâme.
Soit que par ta maîtresse un mot dit au hasard Ait planté dans ton cœur un soupçon, comme un dard Qui s’y fixe, y descend, creuse une plaie ardente,
Soit que ton œil jaloux, épiant sur l’amante Quelque regard furtif, surprenne avec effroi La trace d’un souris qui ne fut pas pour toi.
Interpréter ainsi, avec ce tour heureux et cette pressante fidélité, c’est peut-être le plus utile et le plus pénétrant des commentaires.
ESSAI SUR LE CEN IL DANS L’ART
par Gabriel Sêailles.
Cette année a vu paraître deux ouvrages remarquables sur l’esthétique : le livre de M. Sully-Prudhomme, l'Expression dans les beaux-arts , que notre collègue M. Charles Lévêque a tout récemment analysé avec une savante sympathie, et une étude sur le Génie dans l'art , la première œuvre d’un jeune auteur destiné à un bel avenir de philosophe et d’écrivain. L’attention du public lettré a été vivement excitée par l’essai de M. Sully - Prudhomme dans un genre qui n’était pas le sien, et bien qu’elle ait été mise à une assez rude épreuve par le caractère abstrait, du livre, elle n’a pas été déçue. Elle a trouvé là toute une physiologie et une psychologie de l’artiste, sous une forme grave où l’on sent l’effort de la pensée, une longue méditation, la probité du travail, et, de plus, une sorte de pudeur philosophique qui se surveille, qui se maintient dans sa ligne nouvelle, et ue » s’abandonne pas un instant à la tentation littéraire. C’est même un constraste singulier entre les deux ouvrages et les deux auteurs. L’un montre dans la conduite de son œuvre une sévérité presque excessive, la recherche et h» tourment de la précision, le besoin d’exactitude poussé à ses dernières limites, le goût de l’abstraction. C’est un poète pourtant, et quel poète, on le sait : expert dans tous les rhythrnes du vers, créateur de sa langue, peintre
ému et subtil des plus délicats mystères du cœur. Le poète parle exclusivement en philosophe. — L’autre est un philosophe de profession et il parle en poète. Son livre est une sorte d’épopée métaphysique, débordante d’images. Rien n’égale la richesse, la variété des formules dans lesquelles l’écrivain se déploie et se joue; il arrive même que ces formules, au lieu de rendre plus claire la pensée, l’enveloppent d’une sorte de mystère sacré : parfois elles semblent venir de quelque sanctuaire d’une Éleusis philosophique, et l’on sent qu'elles ne doivent être pleinement intelligibles que pour les initiés. On a besoin de se mettre en garde contre ces prestiges, comme il faut se défendre, à d’autres moments, devant certains morceaux de virtuosité presque musicale, qui entraînent l’esprit dans un rhythme magique. Telle page est à elle seule une symphonie; tel chapitre est tout un oratorio. Nous exprimons bien discrètement cette critique, tant c’est pour nous chose précieuse et chère que le talent, et il abonde ici sous toutes les formes, esprit, raisonnement ingénieux, éclat continu du style. Nous ne nous plaignons que de l’excès. La philosophie n’est pas toujours à pareille fête, et, quand elle s’y trouve jetée à l’improviste, elle éprouve quelque embarras. Nous croyons pourtant, malgré tout, qu’il eût mieux valu que M. Séailles ménageât davantage ses riches facultés. Un peu plus de sobriété aurait doublé ses forces. Il faut savoir se résoudre, quand on est si bien doué, à introduire dans son style des atténuations, des intervalles plus calmes, comme en musique on place des silences et des repos. Le sacrifice est un procédé esthétique au même titre qu’il est une méthode morale.
Ce livre est une thèse présentée pour le doctorat à la faculté des lettres de Paris et accueillie avec faveur, après une brillante épreuve où le candidat a montré toute la souplesse de son esprit et les ressources d’une
ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L'ART
dialectique inépuisable. S’il n’a pas convaincu Ions ses juges, il les a charmés tous. Qu’il permette à l’un de ceux qui n’ont pas ménagé leurs éloges de revenir sur quelques points de la théorie et de soumettre à l’auteur, sous une forme très abrégée, devant un nouveau public, certaines objections tenaces que la discussion n’a pas entièrement résolues. Dans ces sortes de questions, essentiellement libres et toujours ouvertes, rien d’étonnant à ce qu’il reste des équivoques et des obscurités. Le génie, quelle est son essence? quelle est la cause ou l’ensemble des causes qui le produisent? quelles sont les conditions de son apparition? à quels signes authentiques peut-on le reconnaître? Saint Augustin aurait dit du génie ce qu’il a dit du temps et de l’espace : « Quand personne ne me le demande, je sais ce que c’est, mais je ue le sais plus quand il s’agit de l’expliquer. »
indiquons l’idée maîtresse du livre en conservanl autant que possible la forme très personnelle que lui a imprimée l’auteur. Il ne peut consentir qu’on fasse de la beauté et du génie quelque chose d’inexplicable, un mystère. La beauté est'dans l’homme même, puisqu’il la produit, puisqu'il la crée: c’est donc qu’elle est eu lui, qu’elle est lui peut-être. Pourquoi ne pas chercher à la saisir au moment où elle naît? Le génie, c’est la beauté devenue puissance. Étudions donc le génie dans l’homme ; regardons la beauté se faire. Mais, dira-t-on, le génie luimême n’est-il pas un mystère? son trait essentiel n’est-il pas de s’ignorer? l’artiste de sang-froid ne s’étonne-t-il pas de ce que l’inspiration lui a donné? Comment analyser le nescio quid divinum , l’essence du génie? — Nous ne croyons plus aux miracles, répond l’auteur. Dans la nature, tout a ses lois : l’esprit comme les choses; le génie n’est pas un monstre. Si nous comprenons ses productions, c’est qu’il a quelque chose de commun avec
nous; ii est humain; il estime différence de degré, non une différence de nature; il suffit, pour le connaître, de rétablir les degrés, de combler l'intervalle entre des phénomènes connus et ce phénomène supérieur que les autres font pressentir. Ces degrés, quels sont-ils? D’abord la vie du corps, qui est elle-même une création; puis la pensée, qui est aussi une création. Ainsi se manifeste déjà une sorte de génie intérieur, présidant à l’organisation de la vie et de la pensée, se marquant par des tendances qui élaborent l’ordre, antérieurement à toute réflexion, par une sorte de nécessité mystérieuse qui est le fond de la nature et l’essence dernière de l’homme. Travail admirable accompli sous l’impulsion secrète de l’harmonie, obéissant à l’appel de l’unité. C’est à ce point que commence à se révéler ce îju’on appelle ordinairement le génie et qui n’est que le prolongement naturel de cette même loi d’organisation. — Les phénomènes de l’intuition sensible nous sont imposés du dehors; matière indocile et fatale, ils apportent avec eux le désordre et la contradiction. L’esprit ne se maintient en face d’eux et ne les organise que par un effort. Pour se manifester librement, il lui faut une matière moins réfractaire, une matière libre et idéale, si je puis dire, une matière spirituelle dont il puisse disposer en maître. Ce sont les images qui fournissent à l’esprit cet élément dont l’art va naître. Elles tendent à s’harmoniser entre elles sous l’action d’une idée, d’une conception qui leur impose sa forme et ses lois. L’œuvre une fois conçue aspire à se réaliser par l’effet naturel du rapport qui lie l’image au mouvement ; un système d’images réalisé, c’est l’œuvre d’art exécutée. Il ne faut rien de plus, nous assure-t-on, pour expliquer le génie. Loin d’être un miracle, le génie est donc le fait le plus général de la vie intérieure. Il ne rompt pas la continuité des choses; il reproduit libre-
ESSAI SL' K LE GENIE DANS I/A HT
ment l’acte de la pensée, qui elle-même recommence, dans une sphère supérieure, le mouvement de la vie. Il est la vie même, dans sa plénitude et sa liberté. Il est la même vie qui travaillait obscurément d’abord dans les phénomènes inférieurs et qui vient s’achever, se couronner en nous par la réalisation du beau.
Telle est la conception génératrice du livre à laquelle M. Séailles s’est attaché avec une sorte d’enthousiasme et qui se déroule à travers une série de chapitres animés du même souffle1. Marquons rapidement l’ordre et le progrès de la démonstration. Dans un premier chapitre, l’auteur étudie les degrés préparatoires par lesquels nous nous élèverons au génie proprement dit : c’est le génie dans l'intelligence, sous quatre formes et comme à quatre moments successifs de la vie psychologique : la connaissance sensible, la connaissance scientifique, les hypothèses rationnelles, la création du moi. M. Séailles fait un grand effort d’analyse et de dialectique pour montrer que le mouvement de l’esprit ne fait que continuer la vie ; que de même que les phénomènes psycho-chimiques se concertent et s’accordent dans le consensus vital, de même, sans que la conscience intervienne davantage, par une sorte de continuation du mouvement antérieur, les idées tendent à s’organiser entre elles en associant et en combinant les sensations, en formant avec leur aide la synthèse du monde sensible. Puis, s’élevant à la connais- * sance scientifique, l’esprit organise les choses elles-mêmes, (•lasse les individus et les genres, établit l’ordre dans la succession des faits et, par les lois, impose l’unité au monde de la sensation. 11 complète les lacunes de l’ordre, tel qu’il l’a trouvé dans le inonde, par des hypothèses qui en réparent les défaillances; c’est ainsi qu’il conçoit