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ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L’ART. 305
le roman, la poésie individuelle, l’imagination collective de l’iiumanité, les grandes légendes nationales, les légendes des saints, partout c’est le même procédé. L’imaginalion créatrice, c’esl le génie intérieur disposant à son gré d’une matière spirituelle, se représentant ses lois dans une nature qu’il crée et qui ne se distingue pas de lui.
Aux chapitres v, vi et vu nous assistons à la naissance de ces deux grands phénomènes, la conception esthétique, l’exécution, et nous voyons apparaître la manifestation la plus haute de l’esprit, l’œuvre d’art1. Le génie emprunte ses éléments, ce sont les images; mais il a en lui les conditions de sa fécondité interne. Ce sont des sens délicats, une vaste mémoire, une imagination vive el tenace, une sensibilité exquise. Comment la conception esthétique est-elle suggérée? C’est l’idée, devenue sentiment, qui suscite et groupe autour d’elle les images qui l’expriment. L’émotion de l’artiste, l'amour de son sujet, c’est le ferment secret de l’œuvre future. Peu à peu le tout organique et vivant, la conception, se dégage de l'émotion confuse. Selon la loi d’organisation des images, l’idée de l’artiste est un désir qui se réalise dans une forme vivante. Ce qu’on appelle l’inspiration, c’est l’accord de toutes les puissances intérieures; ce qu’on appelle idéaliser, c’est faire son choix parmi les images innombrables, présentes à l’esprit; c’est abstraire el concentrer. De là toute une psychologie de l’artiste, le développement comparé du sens esthétique et du sens vital dans cet esprit privilégié; le sentiment vif des laideurs du monde sensible et du désordre des choses qui développe en lui l’amour de l’ordre et de la beauté ; la stimulation de l’imperfection qui le pousse à chercher dans le
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jeu sublime de l’art le spectacle et l'illusion d’une nature toute spirituelle, à se créer et à créer pour nous des paradis momentanés; le rôle de la volonté destinée non à suggérer l’idée, mais à la féconder par l’attention, par la patience, qui n’est qu’une longue passion; la nécessité du travail enfin, qui achève l’œuvre de la nature par l’habitude, aide l’artiste à découvrir sa propre pensée, transforme le métier en instinct et l’affranchit par là de la besogne vulgaire en la réduisant presque à un mécanisme.
Ainsi naît et se forme l’œuvre d’art, selon les lois de l’embryologie, créée, comme l’être vivant, par un développement simultanée de toutes les parties, l’ensemble réglant le détail, groupant tout ce qui peut être assimilé, éliminant tout ce qui contrarie la forme vivante. Dans l’œuvre d’art vit toute une science, mais une science qui le plus souvent s’ignore. La critique viendra plus tard; elle cherchera les raisons du plaisir esthétique, l’expliquera et le justifiera ; elle cherchera les raisons et les règles de la production ; mais elle est absente au moment même où cette production s’accomplit. Par là se confirme encore une fois la parenté de la nature et de l’esprit, l’unité des lois de l’intelligence et des lois de la nature. La critique 'est à l’art ce que la science est à la nature; elle le suppose, elle ne le crée pas. — Le plaisir esthétique, c’ést la vie jouissant d’elle-même dans ses plus hautes et ses plus libres manifestations. L’art nous donne ce que la réalité nous refuse, un monde conforme aux lois de la pensée. La contemplation de l’œuvre d’art nous met dans un état analogue à celui de l’artiste qui le créait; elle met d’accord toutes nos puissances intérieures, elle produit en nous une libre harmonie; elle nous donne même le sentiment d’une délicieuse suavité. Jouir de cette œuvre, c est la créer une seconde fois. Elle nous rend
ESSAI SUK LE CK ME DANS L’ART
artistes nous-mêmes pour un instant, en nous laissant la joie sans l’effort et le tourment.
Et ici se place une conclusion toute métaphysique qui résume l’œuvre et en dégage la pensée : « Nous surprenons dans le génie le secret de la nature et de ses créations. Le génie est la nature même poursuivant son œuvre dans l’esprit humain.... Si la nature est génie, si le génie est la beauté vivante, il n’est rien qui, en dernière analyse, n’ait sa raison dans la beauté.... Toute création est poésie. Les lois générales en mouvement, l’ellipse que décrivent les astres, les types moléculaires, les formes régulières que prend le cristal, les harmonies que réalise la plante en s’édifiant elle-même, le concert des sensations et des mouvements dans l’instinct, au terme cet enveloppement d’organismes concentriques qui permet la conscience, et dans l’esprit même la création progressive d’un ordre idéal de plus en plus riche, voilà les épisodes successifs du grand poème que crée spontanément la pensée universelle.... Visible à elle-même dans l’esprit, la nature se juge et se rectifie. Les laideurs irritent son amour de la beauté. Pour se comprendre elle organise les idées; par la conception du progrès, elle ne laisse au mal qu’une existence relative, elle lui donne un sens, une raison : le bien qu'il prépare ou permet. Dans l’infini du désir qui la soulève, elle entrevoit le Dieu qu’elle voudrait être.... L’esprit est ainsi le prophète de la nature.
' En lui, elle se voit elle-même, elle se révèle ce qu’elle veut et ce quelle pense; en lui elle agite le pressentiment de ses mondes futurs1. »
On voit, par cette sommaire analyse, que l'ordre des chapitres et la proportion des matières qui s’v trouvent réparties n’offrent pas beaucoup de rigueur. Les mêmes