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signalé certaines analogies curieuses qui existent entre la formation de l’être vivant, et la conception esthétique, la subordination du détail à l’ensemble, des accessoires au type, le groupement de tout ce qui est assimilable, l’élimination de tout ce qui contrarie le développement de la forme et du type. Et sait-on où cette comparaison ingénieuse se montre pour la première fois? Dans le Discours sur le style. Il est tout simple qu’elle se soit présentée à l’esprit du grand naturaliste, au moment où il méditait sur les conditions de l’art. Elle se trouve dans un passage, trop peu remarqué et à tort négligé par M. Séailles: «Dans les ouvrages de l’art, dit Bufton, tout sujet doit être un. « Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? G’est que chaque ouvrage est un tout et qu’elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s’écarte jamais; elle prépare en silence les germes de ses productions; elle ébauche par un acte unique la forme primitive de tout être vivant ; elle [le développe, elle le perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L'ouvrage étonne; mais c’est l’empreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L’esprit humain 11e peut rien créer; il ne produira qu’après avoir été fécondé par l’expérience et la méditation'; ses connaissances sont les germes de ses productions ; mais s’il imite la nature dans sa marche et son travail, s’il s’élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s’il les réunit, s’il les enchaîne, s’il en forme un tout , un système par réflexion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments immortels... Lorsqu’il se sera fait un plan, lorsqu’une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s’apercevra aisément de l’instant auquel il doit prendre la plume, il sentira le point de maturité de la production de l’esprit, il sera pressé de la
ESSAI SUE LE GÉNIE DANS l/ART.
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faire éclore... La chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout, et donnera de la vie à chaque expression ; tout s’animera de plus en plus; le ton s’élèvera, le^ objets prendront de la couleur... » Voilà la vraie mesure de la ressemblance obtenue et gardée par un maître. Au delà j’ai peur que l’on ne tombe dans une sorte de fiction verbale ou dans des formules sibyllines.
L’observation de l’uffon a été relevée et mise en lumière; elle méritait de l’être. Il y a, en effet, dans la conception du poète et de l’artiste, quelque chose qui ressemble au phénomène de la conception vitale. A un jour donné, dans une heure privilégiée d’émotion poétique, la masse confuse des images, la multitude des notions générales non liées entre elles, s’ébranle, l’ne idée centrale, qui peut être comparée à un germe, apparaît, obscure et vague d’abord, puis se déterminant et se précisant de plus eu plus, s’emparant de cet amas de phénomènes dispersés, éliminant les uns, recueillant les autres pour les relier dans un ensemble, imposant à toutes ces notions isolées une direction générale, une forme, en un mot les organisant. Quelque type caractéristique, choisi par le poète, fera l’unité de l’œuvre, lui donnera son être et son nom. Le comble de l’art sera atteint, si un grand intérêt, un sentiment humain et puissant domine l’ensemble et attendrit ce drame des idées en y mêlant quelque chose de l’homme. L’inspiration a fait son œuvre vraiment divine ; elle a créé la vie dans ces formes inertes. Tout maintenant va s’animer, se mouvoir par une existence idéale à la fois et réelle. L’œuvre d’art a reçu la palpitation immortelle de la vie1. — Mais que l’on voie bien la différence entre la
1. Qu’on nous permette de rappeler que nous avons nous-mênie appliqué cette idée de Buflon, en la généralisant., à la création de Faust, Voir notre Philosophie de Gæthe , chap. ix, lro éd., 186^.
pensée de Buffon et celle deM. Séailles. Ce qui est comparaison, chez l’un, devient, chez l’autre, une théorie, une thèse, et dès lors elle s’altère, elle se fausse. Les différences éclatent aux veuxr là même où l’on se plaisait à voir un rapprochement ingénieux, un curieux symbolisme. L’esprit consentait volontiers à des analogies; il résiste à l’assimilation violente de réalités d'ordre absolument distinct. La thèse force les choses en leur imposant une identité qu’elles ne comportent pas.
Tout finit par se mêler et se confondre dans une sorte de synthèse où rien n’est plus à sa place et dans sa forme. Les mots même, doucement sollicités par l’auteur, se laissent persuader; ils se dénaturent insensiblement, ils payent leur contribution à la thèse de l’identité universelle en changeant de sens à volonté. S’il y a, par exemple, un nom consacré dans la langue moderne, c’est celui-là même qui est inscrit au titre du livre, le génie. Ce mot avait jusqu’ici une signification précise pour ceux qui l’employaient; il désignait la forme supérieure de l’activité spirituelle, la puissance créatrice de la pensée1.
Mais par l’effet d’une sorte d’attraction irrésistible du système, M. Séailles étend démesurément l’application de ce mot et crée par là une confusion regrettable. Comme, selon lui, la nature est l’esprit, comme l’esprit continue la vie et que le génie continue la pensée, il s'ensuit que tout est génie. Il dira donc hardiment, dès le premier chapitre : le génie dans la connaissance sen-
\. Le mot génie a été déterminé dans sa signification et sa portée modernes par Racine dans son Éloge de Corneille (devant l'Académie française) ; par La Bruyère, dans le second chapitre des Caractères sur les Ouvrages de l'esprit ; par d’Olivet, dans son Histoire académique. An dix-huitième siècle, ce sens relativement nouveau passe dans les habitudes de la langue: il est d?un usage courant dans Voltaire.
ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L’ART
sible , entendant par là l’organisation des mouvements en impressions élémentaires, de celles-ci en sensations, et des sensations en idées. En désignant ces fonctions élémentaires de tout esprit comme l’œuvre du génie, l’auteur suscitera bien des équivocjues. Et même ne peut-on pas dire qu’en appliquant à des opérations de ce genre ce nom consacré à la fécondité exaltée et supérieure de l’esprit, il s’établit dans des conditions très faciles pour résoudre le problème qu’il s’est posé? Il n’y a plus de problème, eu effet, s’il est immédiatement et avant toute démonstration posé en axiome que tout est génie, la nature, la sensation, le moi. Or, c’est là précisément le point de départ de l’auteur, son postulat : « Si l’on ne saisit pas le rapport qui unit le génie à la pensée, c’est qu’on imagine qu’il s’ajoute à l’esprit comme une grâce d’en haut, et qu’il apparaît et disparait soudainement, selon les caprices d’une puissance surnaturelle. 11 n’en est rien. L’esprit n’est pas un miroir que la nature, suspendant son action et sa fécondité, se présente à ellemême pour regarder ses œuvres antérieures: en lui agit la puissance qui organise le corps et crée le monde vivant. 11 ne reçoit pas ses connaissances, il se les donne ; il ne les subit pas, il les crée. Toujours il agit, et le plus souvent spontanément. 11 n’est que parce qu’il met l’unité dans les choses; il ne peut s’organiser qu’en organisant le monde; de la pluralité des impressions il fait l’unité de la sensation; de la pluralité des objets il compose l’univers visible;... enfin il s’efforce de se comprendre luimême et ses actes dans l’univers harmonieux, qu’il crée pour se créer lui-même1. » L’esprit est donc génie dès son premier acte de perfection comme la nature ellemême est génie dès son premier mouvement tendant à