‹ Mélanges & portraitsChapitre 62 sur 69 · Pages 245 et sq · texte numérisé non relu

Pages 245 et sq

oAA

saisir. Mais quand, à travers une longue série d’intermédiaires, on est remonté jusque-là, quand le dernier effort de la dialectique est accompli, ce principe prend une telle importance à nos yeux et jette une telle clarté, qu’il semble bien que rien ne s’explique sans lui, que tout s’explique par lui. 11 devient le principe directeur de la nature en même temps qu’il est la lumière de la raison; en lui se réconcilient la géométrie et l’esthétique de la nature, de cette nature qui n’est un mécanisme que parce qu’elle est un art. L’idée d’ordre ne s’achève que lorsque la causalité elle-même est ramenée à la finalité, qui est son vrai nom métaphysique : ce qui revient à dire qu’il n’y a des causes que parce qu’il y a des fins, qu’il n’y a des mouvements que parce qu’il y a un but.

LA PAROLE INTERIEURE

Essai de psychologie descriptive, par Victor Eggcr.

On peut dire des nouvelles générations philosophiques <1 lie ce n'est pas par excès de timidité qu’clles pèchent. La plupart des jeunes auteurs qui les représentent ne tentent rien moins que de donner du premier coup la formule universelle des choses; ils embrassent pour leur début des sujets trop vastes, et il ne faut pas s’étonner si quelques-uns succombent sous le poids de ces ambitions immodérées. C’est l’évidente et dangereuse tentation d’esprits inexpérimentés, qu’attend trop souvent le découragement, au lendemain de ces efforts excessifs, devant l’indifférence du public ou même devant le sourire indulgent des connaisseurs, qui ne sont pas insensibles au talent, mais qui mesurent la disproportion entre l’effort, et le résultat. Il faut savoir gré à M. Victor Eggcr d’avoir su éviter ce péril des sujets illimités et se prémunir contre cette légère infatuation, produit de la jeunesse ardente et d’un cerveau surmené par l’étude. C’est le signe d’un esprit excellent, d’avoir choisi pour son premier ouvrage une question restreinte, sur laquelle il put mettre sa marque personnelle. Peut-être estimera-t-on qu’il a dépassé d’une autre manière la mesure, en élargissant cette question dans tous les sens possibles, en essayant d’en découvrir tous les aspects imaginables, d’en vérifier tous les éléments, même ceux qui sont

négligeables, d’en définir toutes les conditions, même les plus lointaines. Mais, après tout, l’inconvénient est moindre d’agrandir, fùt-ce démesurément, un sujet spécial el restreint, que de diminuer, par des tentatives inégales et prématurées, la grandeur des problèmes.

Je louerai donc très volontiers M. Victor Egger pour la modestie relative de son sujet, La Parole intérieure , et aussi pour la modestie du sous-titre, Essai de psychologie descriptive , dussé-je restreindre l'éloge pour la manière dont il l’a traité et où je trouve en quelques endroits de l’excès. Sa psychologie, fine jusqu’à la subtilité, creuse chaque question, même accessoire, et ne s’arrête qu’au point où la masse des ténèbres infranchissables s’oppose à ce qu’il aille plus avant. Souvent même ce point est dépassé. 11 faut voir là l’entraînement d‘un esprit qui ne se satisfait pas aisément; mais il pénètre bien loin dans ces couches souterraines, plus loin que l’attention du lecteur ne le suivra. Un autre tort de l’auteur, c’est qu’il ne résiste pas d’un esprit assez ferme à l’attrait de théories très importantes en soi, mais secondaires dans ce sujet spécial, qui traversent à chaque instant son plan, le font dévier, l’égarent ou le troublent momentanément, et jettent l’esprit dans un ordre de problèmes nouveaux qui dépassent de beaucoup la question primitive. L’urne que le jeune sculpteur avait , eu le dessein de modeler est petite ; je ne l’en blâme pas, mais il y verse un fleuve qui déborde de tous côtés et qui voile, sous l’épanchement de ses ondes, les contours, les délicats reliefs du vase et le fin travail de l’artiste.

La composition du livre n’est assez .sévère ni dans l’ensemble ni dans les détails. L’auteur ne sait pas se défendre contre les surprises de sa pensée ni contre les objections qu’il se fait à lui-même. 11 veut répondre à toutes les difficultés, ce qui est chimérique; il s’attarde

L\ PAROLE INTERIEUR!-

à chacun des problèmes cj 11 i naissent sur tous les points de la circonférence où il devrait s’enfermer, ce qui l'entraîne, sinon précisément hors de son sujet, du moins au delà de toutes les proportions que ce sujet comporte. A chaque instant on voit poindre des théories capitales que l’auteur indique, qu’il commence à traiter, qu'il est forcé d'abandonner en route pour ne pas se perdre dans l’infini, telles que les théories sur la perception extérieure, sur l’habitude, sur la nature du signe, lesquelles touchent bien sans doute au sujet, mais par des liens trop lâches pour qu’on puisse jouir sans inconvénient des vues nouvelles que l’on nous propose, et suivre avec attention l'intérêt trop dispersé de ces idées épisodiques. Enfin, pour épuiser la liste des griefs que j’appellerai extérieurs, nous ne devons pas cacher à un écrivain aussi exercé, aussi habile déjà et d’aussi bonne race littéraire, la surprise que nous ont causée des néologismes étranges, comme ceux-ci que l’on peut recueillir en ouvrant le livre presque au hasard : la parole audible, les visa et les tacta, les visa tacta , le laclum buccal, la faculté d'ex terrier certaines classes de nos états psychiques, la spatialité \ Yinternité des phénomènes. Je sais bien comment se défendrait l’auteur : l’école expérimentale anglaise use largement de ces procédés. Pourquoi ne pas accorder la même licence à ces jeunes écrivains philosophes qui pré tendent tout sacrifier à l’exactitude, qui visent, dans le langage, à une sorte de précision mathématique, et qui, si on les poussait à bout, avoueraient qu'ils ont de grandes préventions contre l’élégance du style, trop aisément confondue par eux avec l’à peu près? Je ne puis consentir à ces trop faciles apologies en faveur d’un langage qui, si l’on n’y prend garde, deviendra celui d'une barbarie pédante; et je reste persuadé qu'il y a dans le fonds commun de la langue littéraire, si l’on y ajoute le

contingent nécessaire de la langue scientifique autorisée, des ressources suffisantes pour bien dire et tout dire sur toutes les questions. Je me refuse à croire que ce soit un droit pour chacun des auteurs de se faire un idiome propre à son usage., de créer sa langue, et de nous contraindre à réclamer d’eux, à chacun des livres qu’ils produisent, un index des mots nouveaux et un vocabulaire au service de leurs fantaisies

Quelque part qu’on doive faire à la critique dans ce livre, il n’en reste pas moins une étude approfondie, curieuse et neuve sur ce singulier phénomène, qui nous est devenu familier par l’habitude, la parole intérieure. « A tout' instant, l’âme parle intérieurement sa pensée. Ce fait, méconnu par la plupart des psychologues, est un des éléments les plus importants de notre existence; il accompagne la presque totalité de nos actes ; la série des mots intérieurs forme une succession presque continue, parallèle à la succession des autres faits psychiques; à elle seule, elle retient donc une partie considérable de la conscience de chacun de nous. Cette parole intérieure, silencieuse, secrète, que nous entendons seuls, est surtout évidente quand nous lisons : lire, en effet, c’est traduire l’écriture en parole, et lire tout bas, c’est la traduire en parole intérieure; or, en général, on lit tout bas. Il en est de même quand nous écrivons : il n’v a pas d’écriture sans parole ; la parole dicte, la main obéit; or, la plupart du temps, quand nous écrivons, il n’v a d’autre bruit perçu que celui de la plume qui court sur le papier; la parole qui dicte ne s’entend pas; elle est réelle pourtant, mais c’est une parole intérieure, une parole mentale, sans existence objective, étrangère au monde physique, un simple état du moi, un fait psychique1. »

Page 1