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LA PAROLE INTERIEURE
On ne se contente pas de signaler ce phénomène; on en donne lin aperçu descriptif dont les traits principaux méritent d’être retenus. C’est surtout, nous dit l’auteur, quand nous écrivons ou lisons en silence que la parole intérieure est le plus facilement observable, parce qu’alors l’homme qui lit ou qui écrit n’est réellement pas seul ; il cause avec le livre qu’il lit ou avec le papier qui semble l’écouter. Elle est plus difficile à constater quand nous sommes seuls, vraiment seuls, sans interlocuteur ni confident d’aucune sorte, avec nos souvenirs et nos pensées, mais surtout quand nous produisons des pensées nouvelles, car, dans ce dernier cas, les sons intérieurs ne font qu’un pour nous avec la pensée qu’ils expriment ; et cependant ils ne cessent jamais de l’accompagner. Sans cesse nous pensons, et, à mesure que se déroule notre pensée, nous la parlons en silence, mais presque toujours nous la parlons ainsi sans le savoir, de même que nous ignorons nos habitudes, nos instincts, les principes directeurs de notre pensée, car nous nous livrons à notre nature sans la réfléchir. La parole intérieure est donc constante. Pour en ralentir le cours et en briser la continuité, il faut notre propre parole extérieure ou la parole d’autrui. Hors de ces deux cas, nous ne pensons pas, nous ne vivons pas sans elle. Elle occupe tous les vides laissés par la parole extérieure dans la succession psychique; elle fait, pourrait-on dire, l’intérim de la parole extérieure. On voit quelle importance ce phénomène presque inaperçu de notre vie intellectuelle prend tout à coup dans l’analyse de l’auteur. Interprète de l’écriture, antécédent ordinaire de la parole extérieure, expression naturelle et immédiate de la pensée silencieuse, la parole intérieure est toujours au premier rang parmi les facteurs de la vie sociale et de la vie individuelle. Elle dirige et prépare nos relations: avec nos
semblables; et quant à cette relation de l’homme avec lui-mème, la conscience, elle a pour élément non pas nécessaire, a priori , mais, en fait, constant, l’audition d'une voix secrète qui formule sans cesse en paroles nos conceptions et nos jugements, nos sentiments meme et nos volontés1.
Cette description, vive et fine, qui remplit les premières pages du livre et révèle le sens exercé de l'observateur, est-elle exempte de toute exagération ? J’ai des doutes. En ces matières si délicates, si fugitives, il est bien difficile de se tenir au point juste et de ne pas aller au delà. L'auteur est tellement préoccupé de son sujet qu'il ne voit que lui partout et toujours. Quand il dit que, hors deux cas réservés (qui sont d'ailleurs très contestables), la parole intérieure est constante, que nous ne pensons pas, et par suite, que nous ne vivons pas sans elle, il me parait subir une de ces illusions psychologiques familières aux observateurs. Je ne crois pas autant que lui à la constance, à la continuité de ce phénomène, sous la forme de parole expresse, de bruit intérieur, de son mental. Même quand nous lisons, je crois bien sentir que nous ne parlons pas toujours notre lecture. Par exemple, quand il nous arrive de lire très rapidement du regard, de saisir d'un coup d'œil des phrases entières, comme cela est un fait ordinaire aux hommes d’étude, dans ce cas-là et dans d’autres analogues, il ne se produit pas en nous une succession de sons intérieurs; il y a un fait de compréhension pure, d’intuition presque immédiate, qui n’admet pas ce déroulement de la parole intérieure, qui n’en comporte ni l’allure, ni le timbre, ni le bruit continu et régulier. Il en est de même quand nous pensons avec celte vitesse que comporte l'idée et qui nous fait aper-