Chap. I, passim
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revoir comme dans un éclair des espaces infinis, des objets en nombre illimité, dévorant les transitions et les intermédiaires: ou bien alors la parole intérieure s'évanouit dans cette rapidité d'une course à laquelle elle ne peut suffire, ou bien elle n’a plus rien des caractères que l’auteur veut lui maintenir. « L’âme, dil-il, n’est jamais sans entendre un son ; lorsque le son n’est pas extérieur et réel, il est remplacé par une image qui lui ressemble L »
L'image d'un son ressemble à un son, c’est un écho: mais les autres images, les images visuelles, ne lui ressemblent pas, et ce sont de beaucoup les plus fréquentes dans la vie intellectuelle. J’admets, si l’on veut, l'aphorisme d’Aristote, « qu’on ne peut pas penser sans image » . Soit, mais Aristote n’a pas dit « sans image sonore » ; voir une succession d’images ou de métaphores dans son esprit, ce n’est pas nécessairement leur attribuer un son. La pensée est le plus souvent une intégration d’images; sur ce point, je suis en désaccord avec 31. Victor Egger, qui tend à n’y voir qu’une succession de sons intérieurs.
C’est seulement, à ce qu’il me semble, quand il se produit quelque résistance dans l’évolution de la pensée, qu’elle s’accentue, qu’elle cherche son point d’appui dans quelque chose de plus matériel, de plus consistant et qu’elle a recours à l’image sonore. Elle prend ainsi plus de corps, pour ainsi dire, plus de force pour s’opposer à l'obstacle. C’est ce qui explique précisément tous les cas dans lesquels la parole intérieure se fait réellement connaître à nous, en dehors des hypothèses ou des fictions. Qu’on le remarque, cette manifestation coïncide toujours avec une résistance que l’on voudrait vaincre ou avec le phénomène si curieux du dédoublement de la personna-
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lité, le partage du moi en deux personnes dont l’une s’oppose momentanément à l’autre. Par exemple, pour la lecture d’un livre, quand est-ce qu’il nous arrive d’avoir recours à la parole intérieure? C’est quand la matière de notre lecture résiste à notre entendement, quand de sérieuses difficultés- rompent cette rapidité de l'intuition qui parfois dévore en une seconde toute une série de phrases. Alors la pensée se recueille et se ramasse en elle-même, ralentit sa marche, cherche un point d’appui: elle le trouve naturellement dans la succession des sons intérieurs. Nous lisons à voix basse, c’est-à-dire que nous répétons intérieurement les mots imprimés ; nous en fixons dans notre mémoire l'image sonore ; nous reproduisons au dedans de nous la série des efforts que nous ferions pour donner l'idée juste et complète du texte à autrui, si nous lisions à haute voix. Grâce à ces expédients presque instinctifs, il arrive que l’attention moins fugitive, plus vigoureusement retenue sur chaque détail, finit par rompre une à une chacune des difficultés d’interprétation qui résistaient à la vision rapide; la parole intérieure a été l’instrument de cet effort et de cette victoire. s
Une raison du même genre s’applique à d’autres cas bien connus de chacun de nous et finement analysés par M. Victor Egger : par exemple, le cas de l’insomnie, pendant lequel nous ne pouvons faire taire notre pensée. « Nous l’entendons alors, dit très bien l’auteur, car elle a une voix, elle est accompagnée d’une parole intérieure, vive comme elle, et qui la suit dans ses évolutions ; non seulement nous l’entendons, mais nous l'écoutons, cai elle est contraire à nos vœux, à notre décision, elle nous étonne, elle nous inquiète ; elle est imprévue et ennemie ; nous cherchons à la combattre, à la calmer, à la détourner, pour l’éteindre, sur des objets indifférents ». Je
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relève dans ce passage deux mots caractéristiques: elle nous apparaît, dit-on, alors comme imprévue et ennemie. Imprévue, ennemie? Oui, sans doute, imprévue pour celui qui a cru la faire taire, ennemie de celui qui veut dormir. C’est en effet là, d’ordinaire, l’explication de l’insomnie, en dehors des maladies et des souffrances organiques. I/insomnie est le phénomène fatigant et douloureux‘de la pensée surexcitée qui continue son œuvre mal à propos et se change en tourment pour l’homme physique, las et avide de repos. La pensée, repoussée et redoutée, devient alors parole intérieure pour se faire mieux écouter, pour mieux troubler notre sommeil et vaincre notre apathie. C'est, le signe manifeste du dédoublement de notre personnalité. Quelque chose d’analogue se produit quand nous entendons un orateur intimidé et balbutiant; nous nous transformons en lui, nous nous mettons à sa place, nous souffrons de ses maladresses; nous complétons ses mots, qui n’arrivent pas assez vite; nous achevons ses phrases, qui s’arrêtent en chemin; nous corrigeons ses lapsus , s’il lui en échappe; la parole intérieure fonctionne alors en nous comme le souffleur du personnage malhabile ([lie nous entendons avec une certaine souffrance, et que, par une sorte de substitution, nous nous figuronsètre un instant nous-mêmes.
Nous ne saurions être de l’avis de M. V. Egger, quand il dit que, pour suspendre tout à fait la parole intérieure durant un temps notable, il faut la parole d'autrui, et qu’elle se repose même entièrement si nous écoutons un discours ininterrompu et parfaitement correct. C’est au contraire sous la suggestion de la parole d’autrui, fûtelle même parfaite, que la parole intérieure prend le plus d’activité et déploie son ressort, du moins si j’en crois mon expérience personnelle ; car, en ces sortes d’observations, il y a une grande part à faire à la nature de cha-
cun et à ses habitudes d’esprit. C’est en écoutant le discours d’un autre que notre capacité de parole intérieure s’éveille et s’excite, par une sorte d’émulation involontaire, soit pour abonder avec joie dans le sens de l’orateur, achever ses démonstrations, ajouter des expressions vives et fortes à celles qu!il trouve, compléter les moyens oratoires dont il dispose, soit, au contraire, pour le critiquer, quand son discours nous inquiète ou nous froisse, trouver des arguments contre lui, détruire les siens, apostropher l’orateur au dedans de nous-mêmes, nous imaginant être à la tribune qu’il occupe et lui répondre. Cela est très visible aussi dans les discussions vives, au milieu du monde ou dans une commissiou scientifique. Loin que la parole de l’adversaire distraie ou éteigne notre parole intérieure, elle l’avive. A qui de nous n’est-il pas arrivé, en entendant une controverse, que nous y soyons ou non directement mêlés, de sentir surgir en nous un flot de paroles qui ne demande qu’à se répandre au dehors et qui fait au dedans de nous un tumulte inaccoutumé? Voici un dernier fait bien curieux, où se manifeste, non plus comme ici, notre substitution ou notre résistance à une autre personne, mais simplement cette puissance étrange de dédoublement de notre personnalité dans des circonstances qui sembleraient absolument l’exclure. 11 n’est pas exact de dire, comme l’a fait M. Victor Egger, que, pour ralentir le cours de la parole intérieure, notre propre parole suffit. Bien que cela puisse sembler paradoxal à ceux qui n’ont pas l’habitude de parler en public, ce n’est pas seulement dans les courts silences, dans les rapides intervalles de la ponctuation de ses phrases, que l’orateur parle tout bas ce qu’il pense par anticipation et ce qu’il va dire, c’est même pendant qu’il parle tout haut. II y a là quelque chose de bizarre : l’orateur préparant, par une action continue, la suite de son discours, tandis
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qu’il a l’air tout entier à l’effort de son discours présent. Deux paroles et deux discours simultanément, c’est là un des secrets de l’improvisateur : la pensée pourvoyant à la fois à deux œuvres et accomplissant deux tâches, celle du moment qui s’achève et celle du moment qui va suivre, l’une au moyen du discours ordinaire, l’autre au moyen de la parole intérieure.
Dans tous ces cas, qu'il serait facile de multiplier, on remarquera qu’il y a dualité d’éléments ou réels ou imaginaires en présence. C’est un signe assez clair que la parole intérieure se manifeste particulièrement là où il V a lutte, antagonisme, de quelque sorte qu’il soit, résistance à un obstacle du dehors ou du dedans, à une personnalité extérieure ou à l’un des termes de notre propre personnalité momentanément divisée. Je crois apercevoir là le dessein d’une loi psychologique qui méritait d’ôtre signalée avec plus de précision que ne l’a fait l’auteur. La plupart des cas où M. Y. Egger croit démêler la parole intérieure et auxquels la loi que j’indique ne s’applique pas me paraissent être des cas équivoques ou obscurs où je ne puis, quant à moi, recueillir de ce curieux phénomène que de faibles traces et une image bien décolorée, sinon même l'écho de ma propre pensée qui le crée en s’écoutant.
Il n'en est pas moins vrai, en dépit de quelques exagérations, que le rôle de la parole intérieure est considérable dans la vie intellectuelle, et M. Victor F>e:er a raison de s’étonner que ce fait capital ait été négligé par la plupart des psychologues et des théoriciens du langage. « A toutes les époques, il est vrai, et sans doute chez tous les peuples, le sens commun en a reconnu, sinon l’importance, du moins la réalité. Un certain nombre d’expressions courantes, dans toutes les langues, témoignent d’un sentiment confus de l’existence de la
parole intérieure. Mais, dans l’antiquité, elle semble avoir échappé à tous les penseurs, et, chez les modernes, aucun des maîtres de la psychologie n’a su la décrire exactement et lui assigner son rang parmi les faits psychiques. » Dans une revue consciencieuse, l’auteur nous met devant les yeux ce qu’on pourrait appeler la bibliographie de son sujet; elle n’est pas très longue. Socrate est le premier qui ait observé sur lui-même la parole intérieure, puisqu’il se disait conseillé par une voix qui ne se faisait entendre qu’à lui-même ; mais il l’attribuait à un dieu. Platon et Aristote semblent bien ne faire que des métaphores, l’un quand il appelle la pensée « un dialogue intérieur et silencieux de l’ame avec elle-même »; l’autre, quand il oppose le Ào'yo; ïo w au Xo'yoç f£o, ce qui paraît être la raison intérieure et le raisonnement extérieur. Le christianisme, en distinguant la prière mentale de la prière exprimée au dehors (oratio mentalis, oratio vocalis ), le nominalisme, en réduisant les genres à des nomma qui, pour être pensés, n’ont pas besoin du bruit extérieur de la voix, ont dû éveiller la clairvoyance des philosophes modernes sur ce phénomène. Cependant le progrès en ce sens a été bien lent. Bossuet signale le fait en termes fort clairs dans sa Logique. Dans ses Instructions sur les états (V oraison, il distingue l’état ordinaire, où la parole intérieure se produit dans un discours suivi, de l’état le plus parfait possible, où la pensée discursive, momentanément suspendue, s’abîme dans la vue de Dieu. Leibniz reconnaît l’utilité des paroles intérieures, « qui ne sont pas moins des marques inotæ) pour nous que des signes pour les autres ». Locke constate que « les mots enregistrent nos propres pensées pour le soulagement de notre mémoire, ce qui nous aide, dit-il, à nous parler en nousmêmes ».
Au xix° siècle, ce phénomène prend tout à coup, chez
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M. de Donald, une importance extraordinaire. La parole intérieure devient « la clef de voûte d’un système complet de philosophie théorique et pratique ou, comme le dit M. de Donald, l’explication du mystère de l’étre intelligent.... Après une description sommaire, il se hâte d’employer sa découverte, d’une part à une sorte de restauration de la maïeutique de Socrate et de la réminiscence de Platon, d’autre part à la déduction du célèbre» paradoxe de l’institution divine de la parole ». Maine de Di ran, dans son Examen critique, réfute très solidemont la partie systématique de la philosophie de M. de Donald, mais il omet la part de vérité psychologique qui lui a servi de point de départ. Il faut arriver jusqu’à Cardaillac pour trouver une description vraie, non systématique, de la parole intérieure. Ce psychologue injustement oublié en constate l’utilité et même la nécessité; il en note les variétés individuelles, distinguant avec soin, avec minutie même, deux paroles intérieures, l’une que nous entendons en nous parce que nous nous parlons, l’autre que nous entendons en nous sans nous parler; il en recherche les causes diverses et rattache par là le phénomène particulier à la psychologie générale. Il n’édifie pas, comme de Donald, dont il s’inspire sur quelques points, des théories métaphysiques, mais sou analyse est beaucoup plus complète et plus exacte que celle de son devancier. Un fin psychologue, mort prématurément, regretté de l’Université et de la philosophie, Albert Lemoine, dans son ouvrage sur la Physionomie et la Parole, montre la présence ordinaire de la parole intérieure dans la méditation silencieuse, et, dans un curieux mémoire sur V Hallucination, il soutient cette thèse que c’est l’usage ordinaire des images vocales, au détriment des images visuelles, qui explique la fréquence des hallucinations de l’ouïe. Enfin on nous signale, dans l’ouvrage récent du
docteur Fournié, quelques observations intéressantes sur le langage des gestes comparé au langage de la voix, sur le rôle de ce langage de gestes dans la psychologie et l’éducation du sourd-muet, où il est appelé à rendre à la pensée les mêmes services que la parole, le sourd-muet pensant et développant son intelligence au moyen d’une mimique intérieure.
A défaut des philosophes, dont la plupart n’ont donné qu’une attention superficielle à ce curieux phénomène, le sens commun, organe élémentaire, écho instinctif et direct de la psychologie, a marqué souvent d’un trait vif la nature et les fonctions de la parole intérieure. M. Victor Egger en a recueilli les traces authentiques et variées dans les conversations familières, dans l’usage ordinaire des langues, dans la littérature. Voici quelques expressions bien connues qui contiennent le fait ou y font des allusions : s'entretenir avec soi-même ; qu'en dites-vous ? qui l'eût dit? A chaque instant on rencontre des traits analogues dans les romans ou autobiographies: pensa-t-il ; se disait-il; je me disais; il se dit en lui-même .... L’auteur juge avec-raison que, si de courts apartés, si de longues méditations sont naturellement désignés dans le langage par le verbe se dire , si celte locution est devenue le synonyme de penser en silence , ce n’est pas seulement par métaphore et parce que la pensée pourrait être énoncée au dehors, c’est aussi parce qu’elle est réellement énoncée au dedans de nous. — 11 faut expliquer de même les expressions comme: cela ne dit rien à l'esprit; cela parle au cœur ; et chez les poètes :
Tout parle de sa gloire.
(Corneille.)
Jusqu’au silence même,
Tout me parle de ce que j'aime.
(Quinault.)
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Enfin, s’il esl vrai que le cœur parle si souvent dans la littérature, c’est sans doute qu’il suggère, qu’il inspire des pensées, comme une bouche étrangère, mais c’est aussi que ses suggestions se traduisent en parole intérieure. Quand Cicéron écrit à Àtticus: Ad me scribe quod in buccam vcneril , il rend hommage, par sa métaphore, à la même vérité psychologique. Enfin, des titres d'ouvrages comme les Soliloques (de saint Augustin et de saint Bonavcnture) et les Voix intérieures (de Victor Hugo) portent avec eux leur pleine signification1.
De tous ces éléments épars et de bien d’autres qui avaient échappé à une observation superficielle, M. Victor Egger a essayé de dégager une théorie aussi exacte et complète que possible. 11 avait d’abord conçu un programme plus vaste, d’après lequel il aurait étudié la nature du fait lui-même, son essence, les caractères par lesquels il se distingue des faits analogues; puis la loi du fait, son extension dans la vie psychique, ses causes, son histoire chez l’individu contemporain et dans la vie de l’humanité ; enfin ses modifications dans les états anormaux, la distraction, le sommeil, l’ivresse, la folie. Mais c’est là un de ces plans excellents en théorie, et presque impraticables, qui aurait condamné l’auteur à revenir souvent sur ses pas, à se répéter d’une manière fatigante. Certaines parties seraient restées inabordables, faute de matériaux pour les traiter d’une manière même approximative. Comment, par exemple, raconter l'histoire de la parole intérieure dans les différentes phases de la vie de l'humanité, à moins d’avoir recours à des conjectures sans intérêt sérieux et sans valeur? A ce plan idéal les nécessités de l’œuvre pratique ont substitué un plan plus simple et bien assez compréhensif pour ce genre