‹ Mélanges & portraitsChapitre 67 sur 69 · Tages 79 à · texte numérisé non relu

Tages 79 à

LA PAROI E INTERIEURE

mien. Ce qui est secondaire et dérivé, c'est la reconnaissance de ce qui n’est pas moi. A proprement parler, il n’y a ni perception interne ni perception externe ; il n’y a qu’une perception: nous nions de nous-mêmes une partie de nos états de conscience, et c’est ce que nous appelons le monde extérieur; ce qui est conservé par une affirmation énergique et intense, c’est proprement le moi , et c’est cette affirmation que la psychologie vulgaire appelle la perception interne ou la conscience. Nous ne suivrons pas l’auteur sur ce terrain où il paraît se mouvoir avec un certain embarras, sentant bien (pie c’est au fond un hors-d’œuvre, à moins qu’il ne cherche à se défendre par l’axiome que « tout est dans tout » ; mais c’est surtout en psychologie qu’il faut se prémunir contre les périls (b* cette sorte d’entraînement, garder ses limites et maintenir, sous peine d’une irrémédiable confusion, la spécialité du sujet que l’on a choisi. L’auteur produit à ce propos, je dirais mieux hors de propos, toute une série d’assertions personnelles qui demanderaient, pour être approuvées, plus de développements et de preuves à l’appui, qui n’ont que la valeur d’une ébauche ou de la préparation lointaine d’une théorie, et qui «perdent de leur force à être aventurées et comme compromises dans un épisode.

L’auteur se retrouve avec ses avantages dans le chapitre où il traite des variétés vives de la parole intérieure, étudiant et distinguant avec une finesse particulière tous les cas où elle se rapproche de la parole extérieure. C’est une partie tout à fait intéressante et je dirai presque définitive de ce livre où se joignent, aux bons endroits tels que celui-ci, dans une très agréable mesure, l’esprit scientifique le plus sérieux et ce sens littéraire, dont se défient trop les jeunes philosophes, et qui n’est, au fond, que l’adaptation du style à la nature des différents sujets

qu’ils traitent. On nous explique à merveille, par une série d’observations délicates et de cas bien étudiés, comment s’opère le passage de la parole intérieure, faible, monotone, rapide, concise, réellement intérieure, comme il arrive quand l’âme est calme, à la parole extérieure, forte, accentuée, véhémente, comme cela ne manque pas d’arriver, quand l’âme est montée à lin certain ton d'imagination ou de passion. On distingue avec soin la parole intérieure passionnée et la parole imaginative, tout en reconnaissant que la passion ne s’élève pas sans susciter à quelque degré l'imagination, et, réciproquement, qu’il n’est pas d’imagination sans quelque passion ; mais la proportion de ces deux phénomènes est très variable, ce qui donne au psychologue le droit de les considérer séparément1.

La forme dramatique est une forme très fréquente de la parole imaginative. C’est celle dans laquelle nous nous donnons pour ainsi dire en représentation à nous-mêmes. Mais il faut aussi distinguer deux degrés : tant que nous conservons la connaissance exacte de ce qui se passe en nous, tant que subsiste un juste équilibre entre l'affirmation et la négation du moi, c’est proprement le drame, ou, d’un terme plus général, le jeu. Comme le fait très bien observer l’auteur, l’enfant qui joue de tout son cœur et l’acteur tout à son rôle arrivent bien rarement à se tromper eux-mêmes et à perdre le sentiment de leur personnalité. Dans tout jeu, dans toute feinte, l’âme se dédouble, et l'acteur convaincu recouvre un spectateur sceptique. C’est même là le sujet du très ingénieux Paradoxe sur les comédiens de Diderot. Mais lorsque, dans de forts mouvements d’imagination ou de passion, l’équilibre est rompu en faveur du non-moi, quand, au lieu de n'être

1 Pages 128 à 131 et suiv.

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dupes qu’à demi, ce qui revient à n’êlre dupes en aucune façon, nous nous abandonnons insensiblement à l’illusion, la parole intérieure vive devient alors une véritable hallucination.

Dans cette revue exacte et détaillée des variétés de la parole intérieure, M. Victor Egger rattache avec raison à la forme dramatique le phénomène de l’inspiration, propre aux poètes qui croientécrire sous la dictée de la Muse. La Muse, dans les temps modernes, n’est qu’une convention poétique; il faut remonter à la poésie primitive pour trouver line croyance naïve et sincère à l'inspiration d’en haut. Mais le phénomène de l'inspiration n’en est pas moins très nettement caractérisé par ces deux traits : l’excitation des facultés esthétiques de l’esprit et l’exaltation de la parole intérieure.

Une place à part et très étendue est donnée à la parole intérieure morale. La description que l’auteur en a faite mérite de rester. « Celte sorte de parole est d'ordinaire intermittente et concise ; elle interrompt brusquement une méditation, prononce son arrêt, qui est toujours un impératif non motivé, puis elle se tait jusqu’à ce qu’une nouvelle occasion se présente pour elle de rentrer en scène. Elle parle volontiers aussi haut que la passion, et. par suite, elle simule également bien la parole extérieure.... L’idée du devoir survient dans la succession psychique comme un état jusqu’à un certain point imprévu, circonstance favorable pour que son expression paraisse extérieure... La loi morale a encore ceci de particulier, qu’elle parle plus volontiers à la seconde personne qu’à la première : tu dois , au lieu de je dois; dans le cas de reproche, elle emploie quelquefois le vous , au lieu de tu, parce que le vous , dans nos usages modernes, est méprisant quand il n’est pas cérémonieux. Ces formes de langage indiquent qu’un certain degré d’imagination

accompagne les jugements de la raison pratique : la loi morale nous parle comme un père à ses enfants ou comme un maître à ceux qui lui doivent obéissance ». Cette analyse s’éclaire de quelques exemples très bien choisis ; mais le développement le plus intéressant de ce chapitre est emprunté à deux grands faits historiques. Dans les circonstances ordinaires de la vie, où nous reconnaissons l'imprévu du dictamen moral, nous n’avons pas l'idée d’attribuer une origine surnaturelle à cette voix intérieure, vive et forte, qui nous fait des reproches ou nous impose un devoir. Mais, pour un méditatif ou pour un mystique, dans les mêmes circonstances, la voix sera une voix céleste, une voix d'en haut. Même pour un homme ordinaire, il peut arriver que, dans des circonstances exceptionnellement graves et tragiques, sous l'impression de la surprise que lui cause cette parole dramatisée par la conscience, il pense sentir je ne sais quel coup d’une grâce ou d’une intervention divine. Le démon de Socrate et les voix de Jeanne d’Arc sont deux illustres exemples de la parole intérieure morale attribuée à une personnalité étrangère.

La littérature abonde en allusions à ces variétés vives de la parole intérieure. « La prosopopée est une parole morale fictive, à laquelle, par une nouvelle fiction, l’orateur ou l’écrivain refuse l’intériorité pour l'attribuer à une personnalité étrangère, soit humaine, soit divine, soit abstraite, soit indéterminée, dans laquelle enfin l’impératif moral est complété par une démonstration tantôt concise, tantôt développée selon les règles de l’art ». La poésie et l’éloquence antiques sont pleines de ces fictions. L'art moderne ne peut s’y soustraire, tant ces formes dramatiques de la parole intérieure sont naturel les à l'homme, dès que son imagination ou sa passion s’excitent ; dès J 'origine des langues, une foule de locutions sont mar-

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quées à l’empreinte de ces manières de sentir et de parler. C’est la voix de la conscience , la voix du divin , la voix de la raison , la voix du cœur , la voix r/// sang. Chez les tragiques, tout mobile est une voix : la voix de la nature , la voix de la fortune; ailleurs, la voix devient un cri : le cri de V innocence , le cri de V amour 9 le cri du remords. Racine a dit :

Le sang de nos roi?

Et Corneille :

Ne point écouter le sang de mes parents

Qui ne crie en mon cœur que la mort de tyrans!

Dans Shakspeare, les plaies dont est frappé César crient . Le calme Rollin lui-même, placé aux antipodes de Shakspeare, fait dire à son Alexandre blessé : « Tous jurent que je suis fils de Jupiter, mais ma blessure me crie que je suis homme ». Rien enfin de plus curieux que le passage de la parole intérieure à la parole extérieure par l’intermédiaire des variétés vives. « Sous l’influence de la passion et de l’imagination, quand l’excitation intérieure continue à croître, l’état de l'âme doit s’exprimer par un phénomène qui lui soit égal en intensité ; alors la parole intérieure vive ne suffit plus; l'âme a besoin de sensations fortes, de bruit et de mouvement ; la parole extérieure jaillit des lèvres; à ces mouvements se joignent ceux de la physionomie, des bras, des jambes; on gesticule, on se promène sans but, uniquement pour se sentir vivre ; l’âme envahie par un sentiment violent ou par une conception vive n’a plus de conscience pour le milieu qui l’entoure ; elle l’oublie, elle l’ignore momentanément, et, avec lui, les convenances, la réserve, les habitudes sociales qu’il impose; par les sensations qu’elle

se donne, elle se crée un milieu artificiel en accord avec le phénomène dominant et exclusif qui la possède ; elle est toute à son rêve ou à sa passion, et ce qui s’est emparé d’elle tout entière est par là même maître absolu du corps comme de famé1 ». Ainsi naissent les monologues, les apartés si singuliers à observer dans la vie réelle et d’un si grand usage dans le roman et particulièrement au théâtre.

Nous arrêterons là notre analyse. Nous pensons avoir donné une idée assez juste de ce livre pour que nos lecteurs y reconnaissent les marques d’un vrai talent de psychologue. C’est une étude tout à fait neuve, surtout dans la partie descriptive. Nous aurions volontiers signalé certaines théories dignes d’attention dans la seconde partie de l’ouvrage, par exemple une théorie du signe , où se trouvent fixés les résultats d’une comparaison approfondie entre la parole et la pensée. La nature du signe arbitraire, sa supériorité sur le signe analogique, l’aptitude qu’il possède à être élevé, par cela seul qu’il est arbitraire, au plus haut degré de généralité comme la pensée, des marques de sa perfection relative qui sont l’indépendance et l’impartialité, il y aurait là matière à des développements intéressants, suggérés par 'l’auteur. Mais il me paraît que cette théorie trouverait plus naturellement sa place dans une étude générale du langage et de ses rapports avec la pensée. Je dirai la même chose du dernier chapitre où l’on nous fait voir quelles conséquences pratiques on peut tirer de l’étude du langage pour l’éducation, comment il faut s’habituer à résister à la tyrannie des mots qui menacent par l’habitude d’opprimer la liberté de la pensée. On montre à merveille que le remède est en nous: il consiste à ne jamais abdiquer, à

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