A. de Gandolle, Histoire des sciences , p
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phique d’expliquer par l’hérédité seule les phénomènes les plus complexes, les plus délicats elles plus considérables de la vie humaine, quand on peut, au moins avec autant de vraisemblance, faire intervenir d’autres causes négligées à tort, très sensibles pourtant et môme plus directement observables? — Enfin est-il vrai, comme on le prétend, que toutes les exceptions à la loi d’hérédité, même dans l’ordre intellectuel et moral, ne soient que des apparences? é
Parlons d’abord de tous ces faits si curieux qui concernent l’hérédité intellectuelle. Pour quelques-uns de ces faits, qui sont précisément les plus extraordinaires, aucune cause assignable n’en rend suffisamment compte pas même l’hérédité. Voilà ce que nous essayerons d 'établir. Quant aux autres faits de cette catégorie, ils s’expliquent tout aussi bien, mieux souvent, par le milieu, par l’éducation, les habitudes, l’atmosphère intellectuelle et morale où vit l’enfant, la force des influences qu'il subit et des exemples qui lui sont donnés. M. Hibot veut qu'on nous débarrasse de ces explications superficielles par lesquelles on croit pouvoir remplacer I hérédité. Le mot est dur, injuste même. Selon lui, l’influence de l’éducation n’est jamais absolue et n’a d’action efficace que sur les natures moyennes. Sans discuter pour le moment cet axiome, nous reconnaissons qne le milieu seul n’explique pas le génie, qu’il ne crée pas les facultés supérieures; mais il les manifeste, il les révèle là où elles existent. Que de nobles et hautes intelligences ont dù périr, étouffées dans leur germe par des circonstances défavorables et des milieux hostiles! Quelle pari, au contraire, ne doivent pas avoir dans l’éclosion des esprits supérieurs, au sein de certaines familles privilégiées, l’exemple des procédés les plus délicats d’investigation, s’il s’agit des sciences naturelles, l’habitude des méthodes
rigoureuses, s’il s’agit des sciences exactes! Qui pourrait démêler ici d’une main assez habile, dans la trame de ces influences diverses, ce qui revient à l’éducation et ce qui revient à l’hérédité?
Quelqu’un l’a tenté, non sans succès. C’est M. de Candolle, dans son Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles. Ce livre, malheureusement composé de fragments épars et mal classés, abonde en observations justes et fines et tout particulièrement sur cette question. M. de Candolle n’a pas de parti pris contre l’hérédité. 11 en a étudié les symptômes et suivi les traces à travers deux siècles, non pas dans des nomenclatures trop vastes pour n’être pas arbitraires et vagues, mais sur un terrain circonscrit, sur les listes des associés étrangers des Académies de Paris, de Londres et de Berlin. C’est après un long et patient examen qu’il est arrivé à des conclusions que nous adoptons volontiers, toutefois en les modifiant librement, en les appliquant en dehors des cadres où M. de Candolle s’est enfermé, en leur imprimant un certain caractère de généralité.
Tout d’abord il faut mettre à part (ce que M. de Candolle n’a pas fait avec assez de soin) le génie proprement dit, qu’on ne peut faire rentrer dans aucune catégorie déterminée. C’est là l’erreur qui vicie à nos yeux tout le travail de M. Galton et que le titre révèle naïvement : Hereditary Genius. C’est surtout le génie qui n’est pas un phénomène d’hérédité. Nous n’essayerons pas de l’expliquer; mais M. Galton ne l’explique pas davantage, et son tort est de croire qu’il l’explique. Précisément dans ce que le génie a d’extraordinaire et d’exceptionnel, c’est-à-dire dans ce qui fait proprement son essence, il échappe à toutes nos formules; il est le phénomène anormal par excellence, qu’on ne peut ni réduire à ses derniers éléments, ni classer dans un genre, phénomène
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irréductible, dont l'éclosion n'a pas de loi, au moins pour la science humaine, pas plus pour la physiologie qui a prétendu en rendre compte (pie pour la psychologie qui reste sans réponse suffisante devant ce grand problème. C’est là surtout que se révèle l’indigence des listes de M. Galton; c’est bien en vain qu’il essaye de rattacher des lignés d’artistes et de savants à l’homme illustre qui éclate à l’improviste au milieu d’eux. Même dans cette famille musicale des Bach, qui s’étend à travers huit générations et sur deux siècles, on a beau [énumérer les exemples d’un don particulier pour la musique qui se répète dans chaque génération; on a beau faire défiler devant nous tous ces braves gens, ces organistes, ces chantres de paroisse, ces maîtres de chapelle, ces musiciens de ville qui sont des ascendants ou des fils, des petits-fils, qu’est-ce que tout cela? Il n’y a qu’un seul Sébastien Bach. D’où est venue cette impulsion particulière, cette force d’élan qui l’a porté au plus haut sommet de l’inspiration? Pourquoi lui tout seul dans sa famille a-t-il fait cette suite prodigieuse de préludes, de fugues, d’oratorios qui restent des monuments isolés dans l’histoire du grand art? Pourquoi lui et pas un autre? Ce ne sont pas les tables de M. Galton qui nous donnent les clefs du mystère. Elles révèlent simplement une transmission de la faculté musicale, une communauté des mêmes aptitudes chez les membres de cette famille. Mais c’est cela seul qui ne lui était pas commun avec les autres, cela qui a fait Sébastien Bach qu’il fallait expliquer, et c’est précisément ce que l’hérédité n’explique pas. Les aptitudes ont été transmises comme un patrimoine, niais le grand phénomène génial n’a été que la propriété d’un seul et ne s’est produit qu’une fois. Il est donc en dehors de l’hérédité, puisqu’il est unique. — Les mêmes réflexions, et avec plus de force encore, pour-1
raient être faites à propos de Beethoven, pour lequel on ne peut alléguer que des exemples peu significatifs, ceux de son père et de son grand-père, maîtres de la chapelle de l’électeur de Cologne. Qu’est-ce que cela prouve pour l’hérédité du génie? Nous pourrions puiser à pleines mains dans ces nomenclatures, qui abondent en cas négatifs. Citerons-nous, parmi . les peintres, le plus grand de tous, Raphaël (dont le père avait quelque mérite, sans doute, mais ce n’est pas de mérite qu’il s’agit), ou Titien, dont les deux fils et le frère savaient habilement manier le pinceau? Parmi les grands savants, quel rapport sérieux peut-il exister, dans l’ordre de l’invention et du génie, entre Aristote et son père Nicomaque, médecin d’Amyntas III, dont nous ne savons presque rien? Ou bien encore entre Galilée et son père Vicenzo, qui a écrit une théorie de la musique, entre Leibniz et son père, professeur de jurisprudence à Leipzig? 11 n'y a vraiment qu'un seul exemple qu’on puisse nous opposer, la famille des Berriouilli, célèbre par le nombre de mathématiciens, de physiciens, de naturalistes qu’elle a produits pendant plusieurs générations. Encore faut-il bien se rendre compte de ce fait qu’un seul, Jean, fut placé par des contemporains à côté de Newton et de Leibniz pour ses belles découvertes mathématiques. Les autres furent des hommes très distingués, ce qui est bien différent; mais le génie reste à part.
Encore peut-on dire que, dans ces trois ordres de création, la peinture, la musique, les sciences mathématiques, il y a quelque chose d’héréditaire, non le génie assurément, mais une condition du génie, ou bien un certain apprentissage nécessaire, ou bien même une aptitude mixte, à la fois d’ordre physiologique et d’ordre intellectuel, qui sert à déterminer certaines vocations. C’est par là qu’on peut comprendre cette singularité de rencontres
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nombreuses de musiciens, ou de peintres ou de savants dans la même famille. Chez les peintres, par exemple, il y a quelque chose dont l'inspiration même ne peut se passer, c’est un certain nombre de données premières, de procédés techniques pour le dessin ou la couleur qui se transmettent plus aisément par l’exemple et par l’imitation dans l’atelier du père et qui se distribuent comme un patrimoine commun entre les enfants. Un seul de ceux-là s’élèvera au premier rang: mais cette initiation du métier lui aura été indispensable comme économie de temps et de travail et aussi comme facilité pour laisser l’inspiration plus libre. Macaulay a dit avec raison quTIomère, réduit au langage d’une tribu sauvage, n’aurait pu se manifester à nous, et que Phidias n’aurait pas fait sa Minerve avec un tronc d’arbre et une arête de poisson. Il faut tenir compte de ces circonstances heureuses, qui se présenteut à l’artiste dans certaines familles pour vaincre les premiers obstacles du métier et pour mettre dans la main du génie futur des instruments plus dociles, un crayon ou un pinceau plus familiers et déjà plus habiles dès le premier âge.
Des observations analogues pourraient être faites à propos des musiciens et des savants. Il y a là un élément en partie physiologique et, par conséquent, susceptible d’étre héréditaire, qu’il faut noter, c’est la facilité de calculer qui existe dans certaines familles, à peu près comme celle de comprendre instinctivement la musique, que d’autres familles présentent à un degré singulier. M. de Candolle a très bien observé et décrit ces phénomènes. Le sentiment de la musique, c’est-à-dire une aptitude à mesurer le temps et à distinguer les notes, est une disposition de naissance chez beaucoup d’enfants, et dont on trouve l’origine, dans beaucoup de cas, chez le père, la mère ou les descendants qui ont précédé. Quand
les parents des deux côtés sont musiciens, presque toujours les enfants naissent avec l’oreille juste. Quand l’un des parents est seul musicien, on voit souvent des frères ou des sœurs différer sous ce rapport. L'aptitude musicale, dans ce cas, n’est pas fractionnée ou atténuée pour chacun des enfants, mais l’un a l’oreille juste, l’autre ne l’a pas. Or l’impression causée par les sons est physique, mais la relation entre les sons et la mesure du temps est plutôt du domaine intellectuel. C‘est. un de ces phénomènes mixtes, parmi lesquels on peut ranger la faculté du calcul, qui paraît tenir en partie à certaine disposition du cerveau et qui, en tout cas, semble héréditaire dans certaines familles, comme l’appréciation des temps qui est la base de la musique1. On comprend comment cette facilité à saisir rapidement et à manier, pour les comparer ou les combiner, des valeurs numériques ou algébriques, est indispensable aux opérations du mathématicien. Or, on remarque cette faculté de calcul comme un bien propre, une singularité dans certaines familles, parmi lesquelles pourra s’élever un jour un mathématicien illustre.
Ces conditions ne sont pas l’essence du génie, mais elles lui sont très utiles pour l’aider à se dégager, à se révéler. C’est comme l’alphabet du métier pour le compositeur, le mathématicien ou le peintre, et il n’est pas inutile que le métier soit devenu pour le grand homme futur une sorte d’instinct par l’exemple et les traditions de famille. Voilà ce qui explique pourquoi il arrive que les grands peintres, les grands mathématiciens, les grands musiciens se produisent souvent dans des familles où la pratique de ces arts et de ces sciences est familière. La même aptitude peut être partagée par plusieurs membres
1, Histoire des sciences et des savants, p. 518 et passitn .
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de la même famille, qui resteront à un rang secondaire, quand un seul s’élèvera au-dessus de tous. C’est l’aptitude qui est héréditaire, ce n’est pas le génie, et c’est ce que M. Galton a constamment confondu dans ses nomenclatures. Si elles prouvent quelque chose, c’est uniquement l’utilité d’un certain concours de circonstances heureuses, soit l’initiation par le père, l’apprentissage du dessin et de la peinture, transmis presque avec le langage, soit une initiation spéciale par la nature, la faculté du calcul et le sens de la musique, deux instruments qui sont, à la disposition de tous les membres d’une famille, mais qui ne deviennent qu’entre les mains d’un seul les outils du génie.
Dans les autres ordres d’invention, par exemple dans la poésie et l’éloquence, rien ne s’oppose à ce que le génie se produise solitairement dans une famille qui ne semblait pas y être préparée. La culture préparatoire, l’aptitude spéciale y sont moins nécessaires; il suffît que la langue nationale soit arrivée à un degré de clarté et de vigueur où elle peut porter la perfection. L’instrument, vient ici s’adapter tout naturellement à la grande pensée qui le réclame, sans qu’il y ait besoin d’un apprentissage spécial, comme dans la peinture ou la musique. Parcourez les listes des grands écrivains et des grands poètes. Dans ces libres domaines de l’imagination et de la pensée pure où l’inspiration est affranchie du procédé, on rencontre très rarement au même foyer cette coïncidence d’aptitudes similaires qui a donne lieu, pour les peintres ou les musiciens, à l’illusion de l’hérédité du génie. Le plus souvent le grand écrivain éclôt seul. Il semble apparaître, comme un phénomène inattendu, dans une succession de générations modestes, dont il vient tout d’un coup briser la trame uniforme. Il arrive bien quelquefois que des aptitudes analogues se trouvent dans sa
famille; mais c’est un événement sans portée et sans conséquences, Pierre Corneille a eu près de lui son frère Thomas, Racine son fils Louis, André Chénier son frère Marie-Joseph. Cela n’a pas d’autre importance que celle d’une coïncidence fortuite; le plus souvent le génie politique et littéraire se révèle sans montrer à côté de lui des frères inférieurs et sans se rattacher à un état civil. Qu’il ait sa raison d’être, nous n’en doutons pas, mais elle nous échappe ; il faudrait la chercher, sinon dans ce domaine de l’inconscient dont on a tant abusé, du moins, en termes plus modestes, dans ces facultés de l’esprit humain dont la mesure, comme la vraie nature et la dernière essence, demeure jusqu’ici insaisissable. Bossuet, Pascal, Molière, Voltaire, Jean- Jacques Rousseau, Bvron, Goethe, tous, quoi qu’on fasse pour chercher quelques secrètes infiltrations qui doivent, à une certaine heure, faire jaillir la source à cette hauteur, tous restent inexpliqués par l’hérédité. Ils sont les premiers et les derniers venus dans la famille qui les a produits, sans aucune transmission visible du don supérieur. Et si nous remontions dans l’histoire, en nous tenant aux temps modernes, Dante, Milton et Shakspeare ne sont-ils pas aussi de grands solitaires que n’expliquent suffisamment ni l’évolution organique, ni le milieu intellectuel, ni la génération? Toutes ces conditions extérieures du génie qu’on a tant de fois déjà analysées et décrites, préparent l’événement et amorcent l’occasion; il y manque le dernier trait, le don suprême qui décide de tout le reste et qui fait qu’au milieu de tant de têtes de la même famille ou de la même nation, également prédestinées par le même aoncours de circonstances, une seule ait été choisie et que sur cette tête, seule élue, le rayon ait brillé; et l’on se demande toujours : Pourquoi sur cette tête et pas sur une autre? Non, jusqu’ici la grande inspiration
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dans la science, dans in poésie et dans l’art, n’a pus dit. son secret, pas plus aux physiologistes qu’aux autres. Ces esprits souverains, précisément en ce qu’ils ont d'incommunicable, restent élevés et isolés au milieu du flot des générations qui les précède et qui les suit ; par ce côté supérieur de leur nature ils n’appartiennent pas à la nature. Ces hautes originalités d’intelligence qui dominent l’humanité n’ont pas un père et ne laissent pas de fils selon le sang. En dépit de M. Galton, ce qu’il y a de moins héréditaire au monde, c’est, le génie.
Pour ce qui est de l’hérédité mentale à un moindre degré, que nous représenterons, si l’on veut, par ces mots, le talent, la vocation, l’aptitude, M. de Candolle nous semble en avoir analysé exactement l’origine et les conditions. Il ne nie pas absolument l’hérédité dans l’éclosion des vocations, surtout des vocations scientifiques, qui sont l’objet spécial de son étude, mais il ne la proclame pas exclusive et décisive ; il ne croit pas, après mur examen, à une hérédité particulière pour telle ou telle science; il n’admet qu’une transmission des facultés élémentaires dans un élat d’harmonie et de vigueur qui constitue la bonne santé de l’esprit. Mais que deviendra ce précieux héritage? Il peut être appliqué de plusieurs manières bien diverses. L’individu qui a reçu de ses parents une certaine dose et une combinaison heureuse d’attention, de mémoire, de jugement, de volonté, et qui représentera le mieux ainsi les caractères de l’espèce humaine, ne sera pas condamné, par une sorte d'héritage fatal, à la spécialité d’un travail quelconque. Le plus souvent, c’est le choix réfléchi ou l’empire des circonstances qui détermine l’emploi de ces facultés, plutôt qu’une hérédité spéciale; c’est, le milieu et la famille qui en décident l’essor; c’est l’application énergique de la volonté qui en fixe le succès. Il faut saus doute réserver
le cas d’un goût déterminé pour telle carrière, ou d’une vocation irrésistible qui s’impose au jeune homme entrant dans la vie ; mais la preuve que ces goûts et ces vocations ne sont pas héréditaires, c’est qu’ils sont très souvent aux antipodes des habitudes paternelles et qu’ils diffèrent beaucoup entre deux frèfes; ce sont souvent les produits d’une imagination active, sollicitée par certains attraits qu’elle s’est forgés à elle-même, ou des phénomènes de suggestion, par suite de quelque conversation ou de quelque lecture entraînante. Il reste donc une grande part aux circonstances et à la liberté dans l’emploi des facultés qu’on a reçues, a L’homme doué d’une forte dose de persévérance, d’attention, de jugement, sans beaucoup de déficit dans les autres facultés, sera jurisconsulte, historien, érudit, chimiste, géologue ou médecin, selon sa volonté déterminée par une foule de circonstances. Dans chacune de ces occupations, il avancera en raison de sa force, de son zèle et de la concentration de son énergie sur une seule spécialité. Je crois peu à la nécessité des vocations innées et impérieuses pour des objets spéciaux. Ce n’est pas, comme on voit, nier l’influence de l’hérédité, c’est la réduire à quelque chose de très général, compatible avec la liberté de l’individu, et pouvant fléchir ou se modifier suivant toutes les influences ultérieures, dont l’action augmente à mesure que l’enfant devient homme. » D’ailleurs même quand il semble que l’hérédité mentale s’accomplit, on remarquera qu’elle suit les grandes catégories de facultés plutôt que les facultés spéciales. Ainsi, rien de plus facile à trouver que deux frères, ou un père et un fils, célèbres l’un dans les sciences naturelles, l’autre dans les sciences historiques et sociales : les deux Humboldt; Œrsted et son frère, jurisconsulte; Hugo de Mohl, botaniste, frère de Jules de Mohl, orientaliste; Mme Necker, auteur de Y Éducation
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■ ■progressive , fille du géologue de Saussure; Ampère, érudit et littérateur, fils du physicien. S’il y avait une hérédité spéciale, propre à chaque science, ces exemples seraient inexplicables; ils sont tout naturels, au contraire, si l’on admet seulement une transmission de facultés générales, applicables à toutes les sciences dont les méthodes sont analogues.
La célébrité, qui est la pierre de touche de M. Gallon, malgré le vague de l’interprétation que ce mot comporte, est moins héréditaire encore que la spécialité. Elle n’est jamais qu’une exception, déterminée par plusieurs causes réunies. Pour qu’un homme devienne célèbre, il ne suffit pas qu’il soit doué d’une grande capacité; il lui faut encore des circonstances favorables. L’hérédité n’est pour rien dans tout cela, ou du moins elle n’a qu’une influence très accessoire. « Aussi est-ce un des préjugés les plus faux, quoique l’un des plus ordinaires, de croire, par exemple, que les descendants d'un habile capitaine peuvent conduire une armée mieux que d’autres, ou que le fils d’un mathématicien célèbre sera lui-même un grand mathématicien. A supposer, dans ces deux cas, une res semblance du fils au père, plutôt qu’à la mère ou à d’autres ascendants, il y aurait seulement une probabilité, au moment de la naissance, pour le fils du grand capitaine, d’ètre un homme disposé à commander, et pour le fils du mathématicien d’être un homme disposé à calculer, ce qui peut faire du premier un bon piqueur ou un majordome distingué et du second un teneur de livres très exact. Pour s’élever au-dessus de la moyenne, bien d’autres choses sont nécessaires, qui dépendent d’autres facultés, héritées ou non, de l’éducation, des circonstances et surtout du caractère individuel. »
Parmi les circonstances favorables à l'impulsion de l’esprit, et particulièrement de l'esprit scientifique, qu’il
est possible d’observer de plus près, se place la curiosité. M. de Candollle a raison d’y voir le principe de toutes les découvertes, pourvu qu’on entende par ce mot la curiosité des choses réelles et vraies, non celle des fictions. C’est le rôle du père de famille, le premier éducateur, d’exciter cette curiosité quand elle est inactive et molle de la réprimer et de la diriger quand elle est trop énergique et turbulente. Mais il ne faut pas se plaindre de cet excès, tout en le surveillant. C’est l’éveil même de l’esprit scientifique. El qui ne sent que le chef de famille, plus encore que l’instituteur, tient là dans sa main le grand ressort moteur de l’activité intellectuelle et une partie de l’avenir de l’enfant futur? L’école physiologique dédaigne bien injustement ces moyens, qui ne semblent médiocres qu’à l’esprit de système. L’expérience, qui nous découvre la réalité sans se soucier des théories, abonde en renseignements curieux sur l’incroyable fécondité de ces suggestions par la conversation, par l’exemple, sur la portée d’un mot, d’une observation, d’un procédé ingénieux employé pour chercher la vérité et qui peut déterminer chez un enfant, chez un jeune homme une série de recherches analogues et, mieux encore, le désir de chercher. Si l’illustre Faraday, à l’âge de treize ans, apprenti chez un relieur, s’étant mis à lire au hasard quelques feuilles d’un modeste petit livre élémentaire sur la chimie, sent s’éveiller tout d’un coup son génie latent, s’empresse de vérifier les expériences indiquées sur la congélation, la dilatation, s’enchante déjà des perspectives qui s’ouvrent devant son esprit et jouit profondément du sens de la méthode qui se découvre à lui, que doivent être pour les vocations du même ordre l’influence des familles scientifiques où elles éclosent, ces habitudes de travail et de libre recherche, cet exercice permanent de la curiosité virile et de la
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sagacité féconde, qui deviennent comme l’exemple et la leçon de chaque jour? — On nous dit que l’éducation n’a pas une influence absolue; cela est vrai : l’éducation ne •crée pas une intelligence supérieure là où elle n’existe pas; elle n’est pas une puissance créatrice, mais elle est au plus haut degré un pouvoir excitateur et révélateur; elle va chercher souvent au fond d’une inertie apparente des germes endormis; elle les agite par une sorte de fermentation, elle les féconde, elle prépare par eux des moissons qu’auraient couvertes éternellement sans elle, sans son appel à la vie, un silence de mort et la stérilité. — On dit que l’éducation n’a d’action que sur les natures moyennes. Sans doute, elle fait donner aux natures médiocres tout ce qu’elles peuvent fournir, tout, excepté la grande capacité. Mais pour les natures supérieures, sans les créer, elle les révèle. Combien d’entre elles, découragées avant d’avoir essayé leurs forces, vaincues d’avance, sans celte sollicitation énergique à la lumière, seraient restées éternellement obscures à ellesmêmes et aux autres!
Evidemment cela 11e réussit qu’à la condition que se crée en même temps et se développe la volonté d’agir, de se montrer ou d’èlre utile. L’indifférence, la paresse de corps ou d’esprit, une certaine mollesse, la fatigue de la lutte, peuvent arrêter des hommes très capables, qui brilleraient sans cela au premier rang. C’est une chose remarquable que, dans chaque spécialité intellectuelle, certaines conditions morales soient nécessaires. Du désordre dans les notes, une simple négligence matérielle dans l’économie des moyens et du temps, une certaine irrégularité, une extrême inexactitude dans les heures ou la disposition de s’occuper de trop de choses différentes, arrêtent quelquefois l'essor d’un homme qui aurait pu devenir célèbre. Inversement, il ne manque pas
d’exemples d’après lesquels un individu doué de talents médiocres, mais qui veut et sait les employer, arrive à une réputation méritée1. Tout cela est la vérité même observée sans prévention, la vue des choses et des hommes tels qu’ils sont; tout cela sans grande prétention, et dans le ton de l’expérience de chaque jour, c’est la réalité même, la vie consultée dans ses puissances ou ses faiblesses, l’esprit examiné dans ses ressources et ses facultés et chez qui ni le talent ni la célébrité ne se produisent comme une grâce héréditaire, comme la jouissance gratuite des dons accumulés et transmis dans le cours des générations. L’hérédité prépare les facultés et l’aptitude au talent, mais d’une manière très générale, incomplète et vague. Il s’agit de conquérir et de mériter le reste par le double effort de l’éducation, qui est déjà la volonté excitée et dirigée, et de la personnalité, qui achève par son action propre l’action d’autrui commencée sur elle-même.
Nous voilà loin assurément de l’école biologique, qui goûte médiocrement ce langage et encore moins les idées dont il est le signe. Éducation, exemple, influences morales, suggestions diverses contrariant la nature, tout cela nous écarte beaucoup des causes et des lois qui règlent l’organisme. Mais l’école 11e se tient pas pour battue. Non seulement elle repousse a priori , avec un dédain aussi peu dissimulé que peu justifié, ce genre d’explications qui lui paraissent superficielles, mais elle a entrepris de prouver qu’il n’y a pas même, à proprement parler, de dérogations à la loi de l’hérédité et que les exceptions ne sont qu’apparentes; en effet, nous dit-on, elles représentent encore la loi dérangée dans ses conditions normales ou déguisée sous certaines circon-
1 M. de Candolle, ouvrage cité, p. 107, 112, 529 et passim.
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stances accessoires, mais toujours présente même dans ses troubles et ses métamorphoses, en cela d'ailleurs conforme aux lois physiologiques qui, suspendues ou dérangées dans leur action, n’en restent pas moins des lois. Une loi qui agirait en l'absence de ses conditions normales serait un monstre dans la nature et ne serait plus une loi.
Voici donc comment on essaye d'expliquer le nombre prodigieux des faits qui échappent à l’hérédité. La première raison, c’est la diversité et la complication des lois qui la régissent. Pour ne citer que les principales, c’est I d’abord l'hérédité directe ou immédiate , qui, si elle pou- | vait jamais se réaliser complètement, représenterait, comme le dit le docteur Lucas, « l'équilibre absolu des ressemblances intégrales du père et de la mère dans la nature physique et morale de l’enfant. » Mais ce cas est très rare, presque improbable. C’est ensuite la loi de prépondérance dam la transmission des caractères , d’après laquelle l’un des parents peut avoir une supériorité d’influence sur la constitution mentale de l’enfant. C’est encore l'hérédité en retour ou médiate (l'atavisme) , d’après laquelle les descendants héritent souvent de I qualités physiques et mentales propres à leurs ancêtres et leur ressemblent sans ressembler à leurs propres | parents.
Dans ces deux derniers cas, comme dans le premier,
|{ c’est l’hérédité qui agit incontestablement; seulement ici ! elle se déguise et il n’est pas toujours facile de la h retrouver. En effet, tout ne se passe pas avec la simpli- ! cité idéale qui donnerait comme résultat une moyenne i entre les deux parents : il peut y avoir prépondérance I soit du père, soit de la mère à tous les degrés possibles^ De plus, les parents peuvent transmettre à leurs enfants des qualités ancestrales qui sont restées en eux à l’état
latent. L’expérience des éleveurs fixe à huit ou dix générations le temps nécessaire pour éliminer les chances de retour. Or dix générations, c’est-à-dire pour l’homme trois siècles, représentent deux mille quarante-huit générateurs dont l’influence plus ou moins marquée est possible. Il y a donc des exceptions qui dérivent de l’hérédité même. Il en est d’autres qui ne dérivent pas de l’hérédité, mais qui la modifient d’une manière normale, de telle sorte que les perturbations qu’elles produisent, ne sont, elles aussi, des irrégularités qu’en apparence. Des causes très importantes agissent depuis le moment de la conception jusqu’à la naissance. On ne peut guère douter que certaines dispositions de l’enfant dépendent de l’état actuel et momentané des parents à l’instant de la procréation. L’influence de l’ivresse, par exemple, a été souvent constatée. Des observations nombreuses ont montré que l’enfant engendré dans un accès de délire toxique, même transitoire, peut être épileptique, aliéné, obtus, idiot. — Il y a une influence du moment qui peut imprimer à l’enfant futur la trace d’états plus transitoires encore, comme les passions et les affections morales. « Lu des enfants adultérins de Louis XIV, conçu dans une crise de larmes et de remords de Mme de Montespan, que les cérémonies du jubilé avaient provoquée, garda toute sa vie un caractère qui le fit nommer des courtisans l'enfant du jubilé. » Il faut tenir compte aussi du développement du germe dans le sein de la mère. L 'Histoire des anomalies d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire est pleine de faits curieux qui prouvent que les déviations du type peuvent être amenées par les causes les plus légères dans une des périodes de la vie embryonnaire. — Enfin reste la part à faire à ces lois si délicates, d’une observation si difficile, qu’on appelle loi de balancement organique, ou de compensation de développement, ou d’ adapta-
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tion corrélative , qui s’applique même en psychologie et qui consiste en ce qu’une faculté mentale (comme dans l’ordre physiologique un système d’organes) se développe aux dépens des autres. « Très souvent, paraît-il, à un père très intelligent, ayant mené une vie trop laborieuse, succède un fils de facultés déhiles, de forces mentales en quelque sorte épuisées, de même que des enfants très peu sensuels naissent parfois de parents très débauchés; il semblait que les parents eussent transmis non l’ardeur sensuelle elle-même, mais l’atonie qui succède aux excès prolongés. 11 se fait ainsi toute sorte de compensations. Un père ayant beaucoup de santé et d’intelligence donne, t-il naissance à un fils plus intelligent que lui, il y a tout à parier que la santé du fils ne sera pas aussi forte que celle du père1. » De toutes ces causes, combinées entre elles, résulte que l'hérédité, tout en étant la loi, est toujours dans l’exçeption apparente, la totalité des caractères ne s’héritant jamais. Mais cette exception elle-même n’est, dit-on, qu’un accomplissement plus profond de la loi; ses perturbations prouvent en sa faveur. Une con >! naissance plus exacte, des causes nous montre l’hérédité là même où nous n’avions vu d’abord que des bizarreries J et un jeu de la nature. Quand nous croyons que la loi se S dément, c’est qu’elle obéit à des nécessités secrètes J d’événements que nous n’apercevons pas, de contacts et de secousses qui nous échappent et qui se produisent à l’intérieur de la machine. La machine est très compliquée; elle dépend de mille rouages dont l’action cachée produit parfois des effets prodigieux. Mais c’est toujours le même mécanisme et toujours la même loi du mouvement. La pathologie n’étant au fond qu’un dérangement normal de la physiologie, les exceptions à la loi de l’héré-