‹ Mélanges & portraitsChapitre 8 sur 69 · Ribot, l'Hérédité, p. 238, 261, etc · texte numérisé non relu

Ribot, l'Hérédité, p. 238, 261, etc

dite ne sont que la loi troublée et qui, dès lors, ne peut plus donner ses effets ordinaires.

Tel est le cadre des explications dans lequel rentrent tous les faits en apparence contraires à la loi de l’hérédité. On voit dans quelle forte situation s’établissent les apologistes systématiques de cette loi. Ce n’est pas chose aisée que de les y poursuivre et de les en déloger. Comment leur prouver qu’un de ces cas d’exception, si nombreux et si compliqués, ne s’est pas produit justement pour expliquer un fait inexplicable en apparence? Tel fait est en contradiction avec la loi d’hérédité. Mais avec laquelle? Est-ce avec la loi d’hérédité directe ou immédiate? Cela importe peu ; si le fait reproduit une prépondérance marquée du père ou de la mère, et cela à tous les degrés possibles, l’hérédité est justifiée. — Non pas, dirons-nous ; ce fait, bien examiné, n’est imputable ni à l’influence du père ni à celle de la mère. — Soit, mais pouvez-vous prouver qu’il n’y a pas là un cas curieux de retour, un fait d’atavisme? Et l’atavisme, c’est encore de l’hérédité. — Nous entrons ici dans l’indémontrable : car il est impossible de connaître toutes les qualités ancestrales qui ont été enjeu à travers deux ou trois siècles et dix générations. Et puis, si cela ne suffit pas encore, rien n’empêche d’imaginer des dispositions momentanées qui aurontpu influer sur la conception et la vie embryonnaire de l’enfant jusqu’à sa naissance. Et, comme dernière explication, ne reste-t-il pas la ressource de l’adaptation corrélative et de la compensation de développement qui dérange les résultats prévus dans les individus, mais rétablit l’exactitude des comptes dans l’espèce? — 11 est impossible de nier expérimentalement qu’un de ces cas d’exception ne se soit pas produit dans l’histoire physiologique ou psychologique de l’enfant ; la loi de l’hérédité sort donc victorieuse de toutes les épreuves qu’on lui fait subir ;

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Pas si victorieuse pourtant qu’on pourrait le croire. Ce qui fait sa force apparente fait aussi sa faiblesse. On ne peut pas prouver jusqu’au bout contre elle, mais elle ne peut pas non plus démontrer au delà d’un certain point. Des deux côtés, on en est réduit à des affirmations ou à des dénégations qui se valent dans le néant de toute preuve positive. Pour une quantité considérable de cas qui restent en dehors de l’hérédité visible, les partisans absolus de cette loi sont obligés de se réfugier dans la dialectique commode et illimitée des probablement et des peut-être , ou, ce qui est plus grave, des assurément sans preuve. « Assurément , il a dû se passer quelque chose dans la vie embryonnaire de l’enfant, qui a dérangé les lois normales et faussé en apparence l’hérédité en troublant les conditions selon lesquelles elle devait s’accomplir. » C’est, en dernière analyse, à des argumens de ce genre que l’école biologique a recours en beaucoup de cas, et raisonner ainsi, c’est avouer son impuissance, c’est reconnaître qu’on n’a plus des fails positifs à sa disposition, mais seulement des possibilités indéfinies, c’est-à-dire de simples conjectures.

En face de pareils raisonnements qui représentent les expédients d’une école dans l’embarras, se dresse cette réalité, éclatante d’évidence, celle dont nous avons suivi la trace toujours visible dans le cours de cette étude, celle qu’on s’obstine en vain à écarter, l’individualité psychologique et morale. Il n’est cependant pas facile de s’en passer, et c’est soutenir une gageure impossible contre l’expérience que de vouloir nier qu’il y ait dans tous les êtres vivants, et spécialement dans l’homme que nous considérons, un principe contraire à l’hérédité, un élément puissant de diversité, une force autonome et spontanée, qui modifie profondément les lois qu’elle rencontre autour d’elle et réagit contre les causes distinctes ou

opposées. Sans revenir sur les faits que nous avons analysés et dans lesquels nous avons rencontré si souventl’empreinte indélébile d’une individualité réfractaire, — comme ces profondes divergences d’aptitudes psychologiques qui se manifestent dans les mêmes familles, ces apparitions soudaines d’un grand homme au milieu de générations obscures ou ces chutes non moins soudaines dune race illustre dans d’irrémédiables décadences, ne doit-on pas tenir compte de ces faits si curieux que les naturalistes ont relevés, des jumeaux par exemple, qui à coup sûr ont parcouru les mêmes phases et subi les mêmes accidens de l’instant de la conception à celui de la naissance et chez lesquels se présententparfois de si étonnants contrastes de goût, de penchants et d’idées? Que dire des deux jumelles de Presbourg, Ritta et Christina, qu’un accident de la nature avait réunies par l’extrémité postérieure du thorax et qui différaient si complètement de caractère qu’on était obligé de les surveiller sans relâche pour empêcher des querelles et des violences ?

C’est surtout dans l’ordre des phénomènes actifs que se marque ce principe d’individualité antagoniste, contraire à l’hérédité, toujours en lutte avec elle et souvent victorieux : c’est au moment où il s’éclaire par la raison et devient la personnalité, où il produit le développement libre de nos énergies, la pleine possession de nos facultés, leur direction énergique et soutenue vers un but déterminé, choisi par l’homme, voulu par lui, imposé de vive force au cours contraire de la nature, aux obstacles suscités par les circonstances ou aux résistances sociales. La forme rare et extraordinaire de ce pouvoir est celle qu’il prend dans des grands hommes qui ont marqué leur empreinte dans l’histoire, qui se sont emparés du cours naturel des choses et l’ont modelé à leur ressemblance. C’est le génie d’action, lo génie des César, des Cromwell, des Richelieu, des

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Napoléon, de tous les fondateurs d’empires ou de républiques, de tous ces dominateurs d’hommes qui ont plié les événcmens à leur volonté, comme l’herbe qui plie sous le pied du voyageur. Et ce n’est pas seulement à ces hauteurs qu’on peut voir se manifester cette puissance; elle se révèle avec moins d’éclat, mais autant de force, dans l’action incessante de l’homme sur lui-même dès qu’il parvient à se soustraire aux influences du dehors et aux fatalités non moins impérieuses qu’il porte en luimême : soit la science, qui est le prix d’une conquête de l’attention, d’un despotisme intelligent de la volonté concentrée sur un objet, le résultat de la poursuite obstinée d’une fin que l’esprit s’est assignée ; soit la vertu, qui, elle aussi, est une conquête, mais d’un autre ordre, la conquête de la pureté et de l’énergie de la conscience sur les tentations inférieures de l’égoïsme; soit enfin l’héroïsme, qui est la volonté exaltée jusqu’au sacrifice. La tâche de la science, celle delà vertu et de l’héroïsme, sont des tâches essentiellement individuelles; à chacun de les accomplir tout entières pour son propre compte et par ses seules forces. Le savant, l’homme vertueux, le héros, produisent seuls leur œuvre ; ils l’emportent tout entière dans la tombe; ils ne l’ont pas reçue comme un patrimoine, ils ne la transmettent pas comme un héritage. Si leurs fils les imitent, pour recommencer la même œuvre ils devront faire le même effort. Mais faut-il vraiment autant que cela pour montrer la personnalité en acte? Un seul irait suffit, une rupture d’habitude, l’affranchissement d’un instinct, un acte libre, c’est assez pour montrer que l’homme a en soi le pouvoir de placer son initiative souveraine dans l’enchaînement des cas similaires et pour briser la trame de l’hérédité.

Ce principe d’individualité contrarie visiblement les partisans absolus de l’hérédité. Mais l’hérédité a des par-

tisans, plus dociles aux faits, qui ne résistent pas à l’évidence: tel le docteur Lucas, qui a senti profondément la difficulté et s'est efforcé de la résoudre. 11 croit y réussir en imaginant tout simplement deux lois qui se balancent dans le jeu des forces vitales : l’une est la loi d 'innéité, par laquelle la nature crée et invente sans cesse ; l’autre est la loi d hérédité, par laquelle la nature s’imite et se répète continuellement. La première est le principe du divers; la seconde est le principe du semblable. Si l'une existait seule, il n’y aurait dans le mode de la vie que des différences infinies en qualité et en quantité ; si l’autre existait seule, il n’y aurait que des ressemblances absolues et une trame uniforme de la vie. Mais, pris ensemble, ces deux principes expliquent comment tous les êtres vivants de la même espèce peuvent être à la fois semblables entre eux parleurs caractères spécifiques et différents entre eux par leurs caractères individuels. C’est en ces termes que M. Ribot résume la théorie du docteur Lucas, qu’il repousse d’ailleurs et non sans vivacité. M. Littré, plus indulgent, l'interprète dans son vrai sens et la reprend à son compte. «En toute transmission de la vie, dit-il, le nouvel habitant du monde apporte une part individuelle (ce que M. Lucas nomme innéité) et une part héréditaire qui provient des deux auteurs. Avec beaucoup de sagacité M. Lucas a démêlé ce double principe, ou, en d’autres termes, ce double fait primordial... C’est l’innéité qui produit dans toutes les familles les hommes de génie, les aptitudes spéciales, les dispositions prédéterminées; et c’est, l’hérédité qui assigne aux races leurs caractères, aux castes leurs mœurs, aux générations des phases historiques et leurs tendances séculaires. » M. Littré porte le principe de l’individualité à ses dernières limites quand il dit : « C’est l’innéité qui, dans la culture des plantes et dans l’élève des animaux, produit les variétés; et c’est

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l 'hérédité qui, lorsqu’elles en valent la peine, les conserve et les perpétue l. »

La psychologie naturaliste, chez plusieurs de ses représentants les plus récents, ne refuse pas d’admettre dans l’homme une spontanéité propre; dans un très curieux travail surledéveloppementdu pouvoir volontaire, M. Bain en cherche le germe dans cette activité spontanée qui a son siège dans les centres nerveux, qui agit sans aucune impression du dehors, sans aucun sentiment antérieur, quel qu’il soit. M. Wundt, d’une façon plus explicite encore, démêle les causes intérieures , qu'il oppose aux causes extérieures de l'activité volontaire, et qui forment ce qu’il appelle le facteur personnel (persoenliclie F aktor) . Ce facteur personnel qui vient se mêler à la chaîne des effets et des causes, est Y essence interne de l’homme, le caractère. Le caractère est, selon lui, la seule cause immédiate de l’activité volontaire. Dans ce qu’elle a d’intime, elle doit toujours rester une énigme; elle est l’indéterminable Ding an sich de Kant.« Quand on dit que le caractère de l’homme est un produit de l’air et de la lumière, de l’éducation et de la destinée, de la nourriture et du climat, qu’il est prédestiné par ces influences comme tout phénomène naturel, c’est là une conclusion complètement indémontrable. L’éducation et la destinée impliquent déjà un caractère qui les détermine : on prend ici pour effet ce qui est déjà en partie cause. Mais les faits d’hérédité rendent vraisemblable au plus haut degré que, si nous étions en état de remonter jusqu’au point initial de la vie individuelle, nous rencontrerions là un germe de personnalité indépendant ( selbstdndiger ) qui ne peut être déterminé du dehors, vu qu’il précède toute détermination. » En citant cette page curieuse, M. Ribot déclarait y donner

L Médecine et Médecins , i>. 3G8.

son adhésion dans la première édition de son livre1. Pourquoi n’a-t-il pas maintenu ce passage et son acquiescement à la doctrine qu’il contient? M. Ribot semblait alors sur le point de nous faire la concession suprême d’un facteur personnel. Cependant déjà la logique de son idée fixe l’arrêtait; il y avait lutte, hésitation. Dans l’intervalle de ces dernières aimées, il est retombé dans le déterminisme, qui ne lâche pas sa proie. La dialectique du système l’a' replongé tout entier dans la force fatale et impersonnelle.

Recueillons au profit de la vérité, supérieure aux doctrines, les précieux aveux du docteur Lucas, de Littré, de Bain et de Wundt. Aucun de ces savants ne s’est refusé à reconnaître ce fait-principe, caché au fond de notre vie intellectuelle et morale, peut-être même de notre vie physiologique, un primum movens quelconque qui échappe au déterminisme, ce germe d’individualité qui ne peut être déterminé du dehors, vu qu’il précède toute détermination extérieure, la conditionne et la modifie. Les seules objections qu’on ait élevées contre ce principe, c’est qu’on ne peut l’expliquer par les lois connues, ni le comprendre dans la série des causes naturelles. Quoi d’étonnant, si cette cause elle-même n’est pas d’ordre physiologique? Et puis, est-il d’un bon esprit de nier une réalité parce qu’on n’en comprend pas l’origine? Mais alors niez la vie, puisque la génération spontanée est impuissante à l’expliquer. De quelque façon qu’il se produise, un principe dynamique existe ; appelez-le monade, ou âme, ou force; pourvu que vous reconnaissiez que cette force est une force autonome et distincte, peu importe le nom. Cette force qui fait, au plus bas degré, l’individualité de l’être vivant, au plus haut, la personnalité de l’être raisonnable, elle s’impose à vous. Expéri-

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