I.B DOCTSUE
Je remarque depuis oe matin qu'il se forme des groupes, des r^emblementSi comme si Von s'attendait à quelque grand spôetaole, comme si Ton pres^entait quelque grand événement. Les bourgeois s'^ittroupent, et^ s'étonnant de se trouver ensemble, ils paraissent ignorer eux-mêmes la cause de leur mouvement,
LE GÉNÉaAL.
C'est donc déraisonnable : c'est sans conséquence*
LE DOCTEUR
Au contraire, cela peut avoir les conséquences les plus graves. Jamais le peuple n'est aussi dangereux que lorsqu'il veut avec force, sans savoir précisément ce qu'il veut.
LB aÉNÉRÀL.
Nos postes militaires ont Tordre de surveiller.
LE DOCTEUR
La foule, arrivant en vue de nos postes militaires, s'arrête en silence, sans provoquer personne. Et puis, sans être provoquée , ni menacée, elle se disperse en silence.
us GÉNÉRAL.
Se disperse? tant mieux I
LB DOGTBUR,
Et elle s'attroupe sur un autre point. Or, j'ai remarque à Constantinople, où j'ai eu l'honneur d^ètre atta* elle à la mission impériale en qualité de..., j'ai observé
■ « Il i.ii . . I I ■ Il »i I
à Gonstantiûople qu*un tel symptôme amionce toujours uu mécontentement sourd et profond.
LE GÉNÉRAL
Ces gens, que disent-Us? De quoi parlent-ils ?
LIS POCTSUB,
Ils parlent, mon général, ils parlent b^a ! La yiUe entière a subitement baissé sa voix d'une demi-octave* Or, j'ai remarqué à Venise, où î*ai eu rhonneur d*ètre attaché à la mission...
LE OÉNÂIIAL*
Eh bien, à Venise ?
LE BOGTEUB.
Toutes les fois qu'on remarque une telle altération du parler populaire, on sait que les esprits sont malades de quelque projet, et les inquisiteurs d'État se mettent en quête. Aussi ai-jç examiné...
LE aÉNÉRAL.
Vous avez bien fait d'examiner. Qu'avez-vous donc trouvé?
LE DOCTEUR
Patience^ mon général. Il est encore à observer (et par vous-même vous pouvez constater la justesse de cette observation) , il est à observer, dis-*j§ , que depuis hier les Polonais, en se saluant, se pressent la main avec plus d'énergie que de coutume, avec un geste,., comme ça. J'ajouterai qu'ils échangent entre eux des coups d'œil d'intelligence. Or, j'ai remarqué...
' LE aÉNiRAL.
C'est vrai.
LE DOCTEUR
Or, j'ai remarqué en Suède, où j'ai eu Phonneur
d'avoir été...
LE aiiiÉRAL.
Eh bien !
LE DOCTEUR
En Suède^ durant la lutte des royalistes et de la noblesse, lorsqu'un parti laissait voir de tels signes , on était sûr qu'il venait de recevoir quelque encouragement, qu'on était à la veille.. •
LE GÉNÉRAL
DonCj que pensez- vous? Qu'en avez«vous conclu Quelles nouvelles peuvent-ils avoir reçues ?
LE DOCTEUR
Je crois qu'ils ont reçu mieux que des nouvelles. Il est probable qu'ils ont reçu dans leurs murs quelques Confédérés fuyards. On sait comme leur présence électrise partout les esprits.
LE GÉNÉRAL
C'est possible. Cher docteur, mettez tout en œuvre, examinez, faites prendre des informations i nous verrons.
LE DOCTEUR
Ordonnez-vous quelques mesures de précaution ?
LE GÉNÉRAL
Contre qui? Qu'es^ce qui serait donc arrivé ici? Où 86 cacheraient-ils ? Pour agir il me faut des données précises. Aucun renseignement...
LE DOCTEUR
Aucun jusqu'il présent.
LE GÉNÉRAL
Cependant, comme médecin , vous avez des relations avec tant de monde.
LE DOCTEUR
Dès le matin j'opérais sans relâche. Je m'attachais aux oreilles de mes patients comme une sangsue ; je pompais comme une ventouse. Mais, hélas! je ne pus rien tirer.
LE GÉNÉRAL
Incroyable I Avec un tel esprit d'observation, tant d'expérience ! ne pouvoir rien apprendre ! Pourtant ces Polonais sont si bavards, si incapables de dissimuler ! c'est un peuple si diaphane...
LE BOGXEUE.
Oni^ ils parlent beaucoup ; mais ils ne disent jamais le petit fin cnot de la chose. On n'a jamais découvert dans cette bavarde Pologne aucune conspiration. La ville est dans ce moment, comme un enfant malade, inquiète et criarde ; mais il est inutile de lui demander le siège et le nom de sou mal. C'est à nous de le deviner.
LE GÉNÉRAL
C'est facile ; ce mal s'appelle le mal Pulawski.
LE DOCTEUR
Bien déterminé. On dit que cet aventurier s'est jeté dans les monts Carpathes. Je remarque que les bourgeois de Cracovie tournent trop souvent la tète du côté des montagnes, comme les lazzaroni du côté du Vésuve^ ce qui présage une éruption.
^ »ii— — — ». Il ■ ■ Il 1—^^——^^ III m
LE GÉNÉRAL
Monsieur Palawski ne fera pas des Carpathes uu
Vésuve.
LE POGTEUa*
Les montagnes sont si près. Il peut bien se glisser dans la ville.
LE GÉNÉRAL
S*il vient ici, oû le découvrira. Je m'en repose sur vous. Je donnerais ma croix de Saint- Georges pour qu'il fût ici. Vous avez son signalement. Allons, observez , tàtez , furetez , lancez vos émissaires ! Ah ! si je le tenais, cet homme maudit I Je l'espérais déjà, je m'en félicitais déjà ! je faisais des projets couleur de rose, et voilà ce trouble-fête I... Docteur, si tu m'aides à amputer cette tète-là, je te nomme cliirurgien en^ chef de Tarmée I Je te promets le brevet de coxiseiller
d'Etat,
LE DOCTEUR, en s*tnclinant.
Mon général! mon général! Dieu sait cotnme je
voudrais sincèrement...
LE GÉNÉRAL
Si je le tiens... Non, ce serait lui accorder trop de grâce que de le faire pendre. Non, misérable 1 Tu me paieras cher mes insomnies ! Je te prépare... tu serviras d'exemple... L'on s'en rappellera d'ici vingt ans. Oa tremblera à la seule idée de conspirer.
UN LAQUAIS, entrant.
Madame la Comtesse est déjà descendue. Elle attend Votre Excellence.
LE GÉNÉRAL
Dites à Madame qu'elle veuille bien aller chez moi.
I J'y suis dans ua instant. (Le laquais iort.) Àh I Qà» doo* teur (i7 Im montre un papier), j'achève, je l'ai promis*., oui, il faudra mettre en liberté ce prisonnier*
UB ]M>GTEini.
Avec votre permUsioa, mon général, v<hiv Smez mieux de laisser cet homme où il est. Cet homme me parait dangereux. Il n'est rien moins que moioe. Je viens de l'examiner. D'abord sa main droite est plus charnue et plus longue de deux pouoes que aa main gauche. Or, c'est l'habitude de manier le s^re qui allonge et renforce ainsi hypertrophiquemei^t les bra4 des gentilshommes polonais. Preuve qu'il est gentilhomme et vieux soldat. Il porte aussi pur le front eer^ tain stigmate qui n'est pas tout à fait séraphiqu9 et qiu m'a l'air d'un coup de sabre à peine cicatrisé.
LE GÉN^HÀL.
Il a pu servir autrefois. Je préfère qu'on devienne de meunier évèque que d'évèque meunier. 'C'est plus tran** quille. Est-il vieux ?
LE DOCTEUR
Oui, âgé.
LE GÉNÉRAL
Donc ce n'est pas Pul^wiki ni de Choisy. Cela m»
suffît.
LE DOCTEUR
Oh I non, mais il peut bien être l'émissaire du. fameux capucin Marc , surnommé l'aumônier de la Pologne militante. Peut-être bien^ e&t-ce Marc lui<-mème.
LE aÉNËKAL.
Quelle idée! D'après les derniers rapports, iift Mario
■ T ■ ■ Il IT T I I l^g^ !■ I l»l I^IIT
se trouyait à 300 lieues d'ici. Du reste, qu'il s'appelle Marc, Mathieu ou Jean, j'ai promis à la Comtesse sa liberté. Allez, occupez-vous de Pulawski, de lui seul.
LE BOGTEUBk
Une idée me vient, mais j'ose à peine. ••
LB GÉNÉRAL
• Parlez.
LE DOCTEUR
Votre Excellence n%nore pas que madame la Comtesse est, c'est-à-dire était en relations... avec... avec Pulawski. t-
LE GÉNÉRAL
Oui, étant enfant; c'est de Thistoire ancienne. Ce n'est pas de votre département, cela ne vous regarde pas.
LE DOCTEUR
Je voulais seulement dire que la famille de madame la Comtesse... une famille très-nombreuse... Or, il est possible... probable que quelqu'un de la famille a conservé quelques relations... Et comme madame la Comtesse a beaucoup d'amitié pour Votre Excellence, il serait infiniment avantageux pour le service de Sa Majesté l'Impératrice que madame la Comtesse se chargeât d'obtenir quelques renseignements, au moyen de... Si elle voulait par exemple m'employer... suivre mes conseils...
LE GÉNÉRAL
Signor dottore! Vous n'êtes pas jaloux, vous voulez que tout le monde soit de votre znétier. Vous avez dit UM sottife*
UN OFFICIER (entrant).
Excellence, le Palatin est à la porte de la citadelle* Faut-il le laisser entrer ?
us GÉNÉRAL {étonné).
Le Palatin ? Et qui vous a dit de lui fermer la porte ?
l'officier.
Excellence» il veut entrer avec toute sa suite, avec ses Tatars et ses Cosaques.
LE GÉNÉRAL
Qu'est-ce que cela fait? une dizaine de Cosaques.
Faites ouvrir vite. {V officier sort.)... Je l'ai invité pour ce soir.
LE DOCTEUR
Je voulais précisément dire que M. le Palatin, pour lequel je professe la plus haute estime, et sur le compte duquel je n'oserais rien dire qui pût lui faire le moindre tort... Cependant^ bien qu'il soit le père de madame la Comtesse pour laquelle...
LE GÉNÉRAL
l^h bien! sans détours...
LE DOCTEUR
Il me parait nourrir pour Tordre de choses actuel des sentiments tout autres que ceux qu'on aimerait voir de... Vous savez qu'il a été agent des Confédérés à l'étranger. J'ai ici des notes sur sa conduite. (// fouille dans son portefeuille,) Il vient de recevoilr une lettre du duc de Cboiseul , il a expédié une lettre pour lord North, il...
^~'— 1. ■.!■ J1__I M.I JLI- H
LE GÉNÉRAL
Je sais. Ces ambassades ont échoué. Vous voyez que, de retour de ses courses inutiles, il n'est pas allé dans le camp de Pulawski. Il reste ici tranc^uille.
LE DOCTEUR
Mon général, Jules César disait qu'il faut se défier des hommes sombres et secs, quelque tranquilles qu'ils paraissent.
LE GÉNÉflAL.
Il est sombre par caractère. Il nous boudait à cause de certains rapports de famille... mais il commence à entendre raison.
LE DOCTEUR
Avez-vous observé ses yeux ? Ah ! général , c'est la plus curieuse paire d'yeux que j'aie jamais notés dans mes signalements ; des yeux mille fois plus dangereux que ceux d'un fanatique, lesquels s'enflamment par moment, et puis deviennent troubles et ternes. Le regard du Palatin ne change jamais d'expression ni de direction* C'est le regard d'un joueur de profession ne perdant jamais de vue son enjeu. J'ai une peur instinctive, de ses prunelles qui brillent, aiguës et froides, comme les deux bouts d'une paire de ciseaux [anglais. Ou je me trompe fort, ou ce regard dénote un homn^ capable de... Vous riez, mon général?
LE GÉNÉRAL
Voos craignez le mauvais œil, vous? Allons , les Rosses ne sont pas des colibris. Le Palatin ne nous fascinera pas ; il n'a qu'à nous regarder. Je ne crains
ni sa paire d'yeux, ni le couple de ses inséparables Tatars.
Ulf LAQUAIS.
Monsieur le Palatin*
LE GÉNÉRAL {éionni^ se lève de son siège).
Ici I II vient chez la Comtesse î C'est* extraordinaire.
LE DOCTEUR
Parlez-lui de ces mouvements dans la ville, je suis curieux de savoir ce qu'il en pense.